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Alma, le vent se lève

Alma. Cela fait des années que Timothée de Fombelle construit ce roman dont la racine, comme ses autres récits, remonte à l’enfance. Alors qu’il avait treize ans, il se retrouve avec ses parents devant une grande forteresse de la côte ghanéenne. « On y voyait la terre piétinée des cachots, les canons rouillés et les chaînes scellées dans les murs » raconte-t-il.
Dans ces forteresses, à une époque pas si lointaine, étaient parqués des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants enchaînés, en attente de départ sur des vaisseaux pour devenir les esclaves de blancs, rois du coton ou de la canne à sucre.


La traite négrière dont il est question dans ce roman, est un thème nécessaire à l’heure du mouvement Black Lives Matter. Timothée de Fombelle n’avait pas prévu l’alignement des étoiles sur ce sujet brûlant et marquant au fer rouge de l’histoire des noirs qui en souffrent encore aujourd’hui dans leurs entrailles. Onze millions de victimes de cette traite transatlantique et si peu d’histoires pour les jeunes lecteurs d’aujourd’hui relatant ce qui se tramait entre Européens, Américains et Africains eux-mêmes. Car cette histoire est aussi celle des blancs, peu reluisante mais que l’on doit raconter.

Sans jamais trahir la grande Histoire, Timothée de Fombelle retrouve cette belle agilité du langage qu’on lui connaît, qui permet au lecteur de suivre en simultané la vie de divers protagonistes. Sur une toile de fond solide et détaillée, le romanesque nous transporte de la bourgeoisie de La Rochelle en France à la côte de l’or en Afrique, jusqu’aux Antilles quand s’arrête ce premier tome. L’auteur est un magicien qui use de son talent théâtral pour, chaque fois, lever le rideau sur un autre lieu, un autre temps, étoffant ainsi peu à peu son récit. Nos images mentales sont sans cesse sollicitées sur le pont du navire à la barre, dans la cale avec cinq cents esclaves, en haut du mât de misaine en pleine tempête, dans le froid neigeux un soir de Noël à La Rochelle.
C’est ce qui est réjouissant dans la lecture d’Alma et qui nous permet de cerner de plus en plus précisément les personnages. Comme un joaillier, il sertit son bijou et l’encercle délicatement des pièces nécessaires à sa beauté. Et la plus belle, c’est Alma, autour de laquelle le récit s’enroule. Alma découvre la vie au-delà de frontières qu’elle n’avait jamais franchies. Dans sa fuite, à la recherche de son frère Lam, elle aura, en plus de son arc magnifique, ce don de la légèreté, cet instinct terrible et une ténacité hors du commun. Alma c’est en quelque sorte l’héroïne du conte des Okos, ce peuple inventé d’où émane toute la poésie du roman. L’auteur leur offre des pouvoirs extraordinaires. Ils sont au-dessus de la mêlée mesquine et cruelle parce que leur cœur est puissant.

Le 18e siècle, celui des Lumières, mais aussi de l’esclavagisme, est une des périodes les plus terribles et cruelles de l’histoire humaine. Timothée de Fombelle, dans sa grande liberté de romancier, donne aux jeunes qui liront son livre, beaucoup à voir, à comprendre et sans doute à découvrir. Il s’appuie sur des faits historiques sans jamais tomber dans un parti pris simpliste. Fort de milliers d’heures de recherches, il raconte habilement les échanges entre l’Europe et l’Amérique qui se servaient allègrement sur les terres africaines, non pas seulement en denrées, épices, ivoire ou bois précieux, mais aussi en hommes, femmes et enfants dans la traite négrière. Il n’hésite pas à mettre en lumière les tiraillements entre peuples et tribus africaines qui, à cette époque, n’étaient guère solidaires, et n’hésitaient pas à trahir au bénéfice des blancs. Une histoire très complexe, soutenue par la beauté du romanesque et les illustrations magnifiques de François Place, lui aussi maitre d’œuvre de l’imagerie qui s’inscrit dans nos têtes.

Emporté par le courant du fleuve Niger, le lecteur réussit à traverser l’Atlantique, en restant tout proche d’Alma, Nao, Amélie, Joseph, des personnages attachants qu’il a très hâte de retrouver en 2021 !
Publié chez Gallimard jeunesse !