Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

Amitiés

L’amitié est un thème important de la littérature jeunesse et cela est bien normal car dès la petite enfance nous cherchons nos alter ego.

Il y a ceux qui nous ressemblent, ceux dont on voudrait s’approcher, ceux que nous admirons ou que nous rejetons. On ne sait pas trop comment définir cette attirance pour l’autre, si ce n’est ce sentiment d’affection qui nous sécurise. Amitiés est un album de Charlotte Zolotow (1915-2013) publié en 1968, que la maison d’édition Le lièvre de Mars  remet au goût du jour dans une nouvelle édition, cette fois illustré par l’imaginatif Benjamin Chaud.

Dans son histoire simple, celle d’une amitié trahie, on retrouve la complexité de ces relations que nous construisons dès l’enfance, où amitié et amour se confondent un peu.

Ce qui compte le plus est certainement la réciprocité, c’est-à-dire aimer quelqu’un qui nous aime en retour, se sentir un peu plus soi-même dans cette amitié. Or « on ne peut devenir soi-même que sous l’influence des autres », dit Boris Cyrulnik en ajoutant que « l’attachement est vital. Sans attachement on n’apprend rien ».

Le texte de Charlotte Zolotow exprime le bien-être qui émane de la relation quand elle est réciproque. Le jeu, l’exploration de la nature, les rires côte à côte ou dans le partage : « Nous aimions aussi rigoler, sauter à la corde, faire des colliers, et lire côte à côte, mon amie et moi ».
Les deux enfants semblent en parfaite harmonie dans cet échange. Pourtant, un jour, arrive la cassure. L’autre n’est plus au rendez-vous. C’est une rupture sans appel.
L’inquiétude et le manque s’installent dans le cœur du narrateur. Puis la jalousie, quand ce dernier observe celle qu’il croyait être son amie, faire avec une autre, les choses qu’ils partageaient ensemble avant. Jalousie, rejet, trahison, toutes ces émotions sont fortes. 

Renvoyé à sa solitude, le garçon délaissé (le narrateur) fait face à la tristesse et peut-être même à la peur. Il trouve les ressources pour dépasser cet état émotionnel en s’inspirant d’un rêve qu’il fait une nuit. Ainsi, il pourra partir en quête d’une nouvelle amie. 

Un des aspects particulièrement intéressants de l’album est qu’il n’y a ni malice ni manipulation entre les deux enfants. Celle qui part ne le fait pas pour blesser l’autre ou se venger de quelque chose. Peut-être tout simplement que cette relation d’amitié ne la satisfaisait plus ?  Peut-être n’y trouvait-elle plus son compte ? Peut-être lui manquait-il cette empathie qui fait qu’en amitié nous prenons soin de l’autre ? Et lorsqu’on est enfant, on ne mesure pas toujours l’impact de ses actions.

C’est le dur apprentissage que font les enfants, pas toujours tendres entre eux. En amitié, il faut un équilibre et ici, il a été rompu. Aucun des deux amis n’a raison ou tort, même si celui qui est laissé souffre plus. Mais dans sa souffrance, il fera son pas de côté pour rebondir vers une nouvelle relation. J’aime beaucoup le fait que ce soit un rêve qui l’inspire à changer de comportement. Charlotte Zolotow montre ici combien la fiction est une ressource indispensable à l’être humain.

Et encore Monsieur Cyrulnik : « un enfant qui rêve est un enfant qui cherche son chemin ». 

Se sentir délaissé par l’autre sème le doute en nous et nous fait perdre confiance. Pourquoi il ou elle ne m’aime plus ? Le texte, totalement tourné vers le narrateur, ne donne aucun indice et ne répond pas à cette question. C’est à mon sens le signe d’un bon album et ce qui fait sa richesse : soulever des questions est finalement plus important que l’histoire en elle-même. 
Et c’est exactement, le rôle de la littérature. Nous changer, nous emmener un peu plus loin et avec poésie dans nos réflexions.

Benjamin Chaud apporte au théâtre de ces amitiés, une version joyeuse, poétique et fantaisiste au cœur d’une nature généreuse. Dans sa première illustration, il peint la vision d’ensemble de l’espace que les deux amis explorent. Une maison en pleine nature. 
Les illustrations suivantes nous permettent d’entrer dans ce paysage où les petits courent et jouent, comme si cette avancée en profondeur dans la nature grossissait avec l’intensité de l’amitié vécue : la forêt, les rochers, la rivière, un arbre, le gazon où ils installent une petite tente pour bouquiner. Seuls témoins de l’aventure, les oiseaux colorés, qui prendront leur envol comme le narrateur, à la fin de l’histoire.

L’album sollicitera de jolis commentaires auprès des enfants si l’on souhaite explorer avec eux le thème important de l’amitié. Il faut parfois du temps pour comprendre, et prendre un autre chemin que celui, confortable, que nous avions construit avec un ou une amie. On en sort chaque fois grandi. C’est ainsi que nous construisons nos amitiés car elles sont pluriel comme l’indique parfaitement le titre, Amitiés.

Quelques incontournables sur l’amitié :

Cassandre, de Rascal et Claude K. Dubois, D’EUX, 2018
Loulou, de Grégoire Solotareff, l’école des loisirs, 1989
Ami-ami, Rascal, PASTEL, 2006
Un petit geste, Jacqueline Woodson et E. B. Lewis, D’EUX, 2020