L’arbre qui cache la forêt

En me promenant ces jours-ci, j’ai vu des bourgeons sur certains arbustes. Et oui, le printemps s’épanouit et redonne beaucoup d’espoir. Les arbres sont nos totems !
Représentés de façon minimaliste en aplat, ou en volume, détaillés de branchages et de feuilles, les arbres occupent une très belle place dans les albums de littérature jeunesse. Certains servent d’habitation, d’autres définissent l’espace comme un décor de théâtre, d’autres jouent un rôle tel un personnage ou deviennent l’enjeu d’une histoire (C’est mon arbre !, Toto veut la pomme). Amis ou confidents (L’arbre généreux ou L’arbragan), les arbres abritent les émotions, les rêves, les désirs de regarder plus loin (Un jour je bercerai la terre) et viennent au secours des héros traqués (Comment cuisiner les lapins).

Quoi de plus normal que cette place prépondérante dans les histoires. Les arbres de la forêt ont depuis l’origine des contes ont un rôle symbolique. Ils cachent des êtres mystérieux, des fantômes, des loups, mais il nous faut traverser la forêt pour atteindre la lumière. Les arbres sont parfois refuges, comme dans le conte émouvant d’Aaron Appelfeld, Adam et Thomas, où deux enfants juifs trouvent leur survie grâce à la forêt nourricière.

L’arbre est si puissant que certaines histoires s’y déroulent entièrement : dans Je ne suis pas ta maman, Marianne Dubuc déploie l’espace vital de l’écureuil, un arbre touffu qui semble impénétrable. Pourtant une chose étrange y atterrit un jour qui changera à jamais la vie de l’écureuil et celle de l’arbre. Un arbre, ça se partage. DansL’arbre sans fin  de Claude Ponti, l’arbre pleure et accompagne Hippolène dans son grand voyage de tristesse. Elle se fraye un chemin parmi ses milliers de branches et de feuilles pour trouver un sens à la mort de sa grand-mère.

Dans le « roman-conte-fable » de Timothée de Fombelle,Tobie Lolness,  l’arbre est le personnage principal, celui sans lequel serait impossible cette
saga extraordinaire. Généreux, il offre sa richesse aux bons comme à ses détracteurs. L’auteur offre aussi un rôle à tous les êtres vivants qui s’y trouvent.
L’arbre dans un livre impose une réflexion sur notre rapport à la nature.

C’est d’ailleurs souvent dans cette perspective que le paysage a été exploité en art. L’arbre, en particulier dans les compositions classiques, rend  plus majestueuses les scènes religieuses ou mythologiques.

À l’époque romantique, il symbolise la puissante nature face à la fragilité humaine. Au début du XXe siècle, il est l’enjeu du passage de la figuration à l’abstraction. L’artiste Piet Mondrian  a travaillé sur la représentation de l’arbre, la simplifiant peu à peu, pour aboutir à de simples traits verticaux ou horizontaux.

Alors que Mondrian ouvrait en Europe la porte vers l’abstraction, Emily Carr, artiste de Colombie-Britannique représente les immenses cèdres de son pays comme s’ils dansaient sous le vent. Elle rappelle aussi le travail de peuple haïda qui a raconté sa mythologie sur leurs totems. L’art comme écriture sur les arbres. Un roman jeunesse vient de lui être dédié : Emily Carr

Les peintres fauves font aussi danser les troncs rouges et mauves dans le paysage comme dans cette toile du peintre Derain. Et plus près de nous, au Québec (première image de l’article),  Marc-Aurèle Fortin peint des arbres vibrant de lumière.

Derrière l’arbre se cache une multitude de représentations. Derrière l’arbre se cache la forêt.
Observez-les dans vos albums jeunesse ou les livres d’art à votre portée et lancez un atelier peinture sur ce thème.
Arbre minimaliste ? Arbre aux petites feuilles consciencieusement dessinées ? Arbres aux couleurs folles ? Arbres des saisons ?
Vue d’un arbre, notre vie prend une toute autre saveur. C’est la philosophie du célèbre conte, Le baron perché  d’Italo Calvino

Illustrations de haut en bas de l’article : Marc-Aurèle Fortin, Ste-Rose à midi / Mireille Levert (extrait de Un jour je bercerai la terre ) / Marianne Dubuc (extrait de Je ne suis pas ta maman) / Claude Ponti, L’arbre sans fin / Piet Mondrian, Arbre gris / Emily Carr, Forêt de Colombie Britannique / André Derain, Route de l’Estaque / François Place, page couverture de Tobie Lolness

Liste de livres sur le thème de l’arbre

Comment cuisiner les lapins

Roulements de tambour…..
Après Tempête sur la savane aux éditions D’eux, le duo Manon Gauthier – Michaël Escoffier revient avec une histoire dynamique, drôle et végétarienne aux éditions Kaléidoscope : Comment cuisiner les lapins.

À votre avis, qui voudrait cuisiner un lapin ? Un loup un peu éduqué, bien sûr ! Donc, dans la forêt, un petit loup s’apprête à cuisiner son lapin. Comme il a du goût, il pense y ajouter des carottes.
Voilà, il est prêt : dans une main ses carottes, dans l’autre son lapin, à côté de lui une grande casserole. Mais pour préparer son repas, il va falloir qu’il travaille un peu. Alors pour couper ses carottes, il se débarrasse du lapin et le dépose dans la casserole. Hop, le lapin s’esquive. Le loup, tout à son affaire, ne l’a pas vu partir.
S’ensuit un jeu de cache-cache très amusant à travers les arbres de la forêt, sous le regard de quelques observateurs. Un jeu que le loup va perdre puisqu’ il finit par se faire mal. Et devinez qui le console ? Le lapin.

À ce stade du récit, l’histoire reprend la recette du lapin aux carottes (comme au début), mais qu’est-ce qui est mieux ? Un lapin dans la casserole ou un lapin comme ami ? Le loup a choisi. Sa recette de lapin aux carottes sera végétarienne !
Même si ce n’était qu’un jeu, le lapin a quand même eu chaud !

Voilà pour l’histoire bien rythmée qui interpelle le lecteur en le questionnant, et laisse à l’illustratrice Manon Gauthier l’air et l’espace de la forêt pour se régaler non de lapin aux carottes, mais d’une mise en scène, aussi drôle que le texte (peut-être plus encore !).
Déployant son grand talent, elle appuie le comique de situation par les expressions qu’elle donne aux personnages, par leurs façons de se cacher dans la forêt ou leurs attitudes. Ça court, ça rebondit, ça saute, ça cherche, l’action est omniprésente dans des plans rapprochés, lointains ou en plongée… Et c’est TRÈS réussi. Manon Gauthier ajoute astucieusement de jolis petits oiseaux observateurs de l’histoire.  À moins qu’ils ne soient complices du lapin ?

Sans effets spéciaux, grâce à un scénario bien mené et un travail très inspiré de collage rehaussé de touches colorées au crayon ou à la gouache, Comment cuisiner les lapins est proche du dessin animé. Il sera à lire, à écouter et à regarder de nombreuses fois avec les enfants. Un régal pour les plus jeunes lecteurs. Et ensuite, allez, tout le monde en cuisine !

Découvrir le travail de Manon Gauthier

Tous les livres de Michaël Escoffier  et ceux de Manon Gauthier

Pokko et le tambour poco a poco

Le premier album jeunesse de Matthew Forsythe pour le texte et les illustrations, Pokko et le tambour  (publié aux éditions Comme des géants), fonctionne au rythme des roulements de tambour et à la fièvre d’une passion qui s’avèrera un véritable talent.

« La plus grave erreur que les parents de Pokko aient jamais commise fut de lui offrir un tambour. » Cette entrée dans l’histoire  lance la dynamique du récit. Le point de vue est drôle et intriguant pour les enfants qui ont rarement l’habitude que l’on mette l’accent sur les erreurs des parents dans les livres.
Autre élément qui donne un ton particulier au récit : la vision des parents diverge. Le papa râle tout le temps parce que Pokko fait trop de vacarme avec son tambour, alors que la maman, le nez dans ses livres, est plutôt sensible à l’enthousiasme de son enfant. Pour elle, ce que son mari considère comme une « grave erreur » est au contraire une « merveilleuse idée ».
Certes, ce tambour n’est ni leur premier cadeau, ni leur première erreur. Les illustrations évoquent bien d’autres « erreurs » et leurs conséquences, avec humour.

Dans cette famille où le papa cuisine et la maman lit à en devenir sourde au reste du monde, Pokko manifesterait-elle un petit déficit d’attention pour taper autant sur son instrument ?  Y a-t-il un espace à combler par le battement du tambour qui peut remplacer celui du cœur ?
Car s’ils renouvellent leurs cadeaux, les parents ne sont pas très chaleureux. Son papa préfèrerait qu’elle fasse un peu plus profil bas. « Nous ne sommes qu’une modeste famille habitant un champignon. »
En encourageant Pokko  à partir se promener, il deviendra témoin sans le vouloir de l’épanouissement du talent de sa fille. Car seule dans le silence de la forêt, dans « trop » de silence, l’envie de jouer du tambour monte et monte encore. Les roulements attirent d’autres musiciens peu à peu. Pokko s’affirme et trouve sa place, entraînant dans son sillage tous les animaux, même le loup qu’elle met au pas.
Les parents, un peu dépassés par les évènements, se rendront  à l’évidence. Pokko a du talent !

 

 

 

 

Le talent graphique de Matthew Forsythe est indéniable. Il sait raconter une histoire par l’écriture et le dessin dans une belle magie du lien entre les deux. Ses illustrations apportent un élément que le texte retient, celui de l’humour. La dernière scène, celle où les parents sont portés par-dessus la foule en restant impassibles (le papa garde sa cuillère à la main et la maman son livre) est une belle trouvaille.
Cet effet comique est sans doute renforcé par l’expression des deux crapauds, dont les larges bouches s’étirent sans vraiment sourire.
Les couleurs posées à l’aquarelle, à la gouache et aux crayons de couleur ont un ton automnal qui sied bien à la forêt.
Quant à la lumière (on dirait presque que la végétation a des ampoules électriques!), aux plans et arrière-plans des scènes qui se déroulent entre les pages, tout cela concourt à plonger le lecteur dans un univers très théâtral. Oui, le rythme des scènes pourraient bien se retrouver sur les planches.

Le talent de Pokko qui se révèle poco à poco est à la hauteur de celui de son créateur.

De la poésie en toutes choses

V’là le printemps qui s’annonce après la quarantaine. Le printemps  prometteur de rêves, de sorties en pleine nature au soleil, de vert tendre et de petites pousses. La nature en re-création. C’est merveilleux.
Le pays devient Le pays aux mille soleils et Mireille Levert nous l’offre en grand format aux éditions La Bagnole.
Dédié aux enfants d’une école qui ont « accompagné l’auteure dans la création de ce livre », l’album raconte la vie d’Augustin, artiste peintre. De sa puissance créatrice, il déploie un paysage que lui dicte son imaginaire. Arbres, fleurs, oiseaux, papillons, tout est là pour le rendre magnifique et pourtant il sent qu’il y manque quelque chose d’essentiel !
Dans un élan ludique « à la Alfred Pellan », Mireille Levert ouvre aux enfants les portes de l’imaginaire. Petites bêtes curieuses, fleurs géantes, soleils multiples, un décor de rêves dans des pages aérées qui se déploient bien au-delà du cadre physique du livre. Au cœur de la création d’Augustin, une histoire peut désormais commencer car il découvre la merveille des merveilles…

Peut-être celle de Poucette ? Un conte qui inspire à Timothée de Fombelle et Marie Liesse (photographe) l’album Le jour où je serai grande  chez Gallimard jeunesse.
Le texte se déroule de page en page avec des photos d’une très grande poésie. Dans la nature, entre les brins d’herbe et les fleurs, Poucette se promène. Elle a cet esprit de l’enfance, cette capacité des petits d’être proches des êtres qui peuplent la nature.
Entre l’observation et le rêve, entre le flou et le réel, Poucette s’imprègne d’émotions, de sensations ou d’envies secrètes. Elle ne se sait pas observée peut-être par ce papillon qui se pose, ou cette taupe qui pointe sa tête.
En grandissant, se souviendra-t-elle de la beauté qui se déploie à ses pieds ? Comment pourrait-elle oublier ces petits riens, empreintes indélébiles de son enfance ?

Le temps qui passe…Le temps à attendre, le temps d’une histoire, le temps de rêver… Dans les Petits poèmes pour passer le temps (Didier jeunesse), Carl Norac et Kitty Crowther jouent aussi à faire résonner mots et images., leur donnant autant d’importance. L’univers particulier de Kitty Crowther colore le texte de sa lumière douce.
Ces quarante poèmes dénichés au Salon du livre de Montreuil (bien que l’album date de 2008 !) sont un trésor bien gardé qui aide à passer l’hiver en attendant le printemps. Beaucoup de poèmes de Norac ont un sous-titre qui donne le ton. C’est parfois un défi lancé au lecteur. «Comptine du soleil de Minuit», à lire en dessinant avec des couleurs fauves. Ou «Comptine de printemps», à dire debout sur la table sans utiliser un portable.
Surréalisme et poésie sont indissociables.

Trois merveilleux albums pour filer à travers les humeurs et le temps. Mettre de la poésie en toutes choses adoucit la vie.