En 2019, Nous sommes là!

Sous le titre du livre Nous sommes là, nous pouvons lire: « Notes concernant la vie sur la planète terre. »
Dans une démarche errant entre le scientifique et le poète, Oliver Jeffers dédie ces notes et cet album à son fils Harland: « Voici les choses que je pense que tu dois savoir ».

Avant de savoir lire des mots, des phrases, on « lit » le monde qui nous entoure. On en découvre les odeurs, les formes, les couleurs. Et pour « lire » ce monde, c’est à dire le regarder, l’entendre, le comprendre, nous avons besoin de l’autre.
Accueillir un enfant sur terre est un choc émotif autant pour lui que pour ses parents. Un petit être arrive, dépendant de nous, qui va découvrir et vivre mille et une choses. Comment lui présenter son environnement? Quoi lui dire? Comment lui expliquer ce que nous sommes et où il vit? Et lui dans tout cela, comment faire en sorte qu’il n’y soit pas perdu ?
Dans la préparation de son tout petit à appréhender au monde, Oliver Jeffers le met en appétit, il ouvre son regard, met l’accent sur la diversité. Il tisse des liens entre l’infiniment grand et l’infiniment petit (entre le cosmos et l’homme), entre nos points communs (quand il décrit l’être humain par exemple) et la richesse de nos différences. Il lui raconte les chemins à explorer pour ne pas se perdre et pose les jalons de sa connaissance du monde.

À la première lecture, j’ai bizarrement eu un petit agacement, me disant qu’un tout petit ne se posait pas toutes ces questions d’un coup. Que son envie d’écrire ce livre restait une envie d’adulte qui intériorise ses propres émotions et devant un nouveau né et ressent le besoin impérieux de les partager, avec peut-être une légère anxiété devant l’immensité du travail à faire comme papa.
Puis, en me rappelant les animations que je donne régulièrement dans les classes, j’ai totalement adhéré à l’idée de Jeffers. Car en effet, prendre du recul, ne jamais oublier où nous vivons et ce que nous sommes sont des propos qui touchent les enfants. On ne leur dit jamais assez qu’ils sont uniques, mais en même temps, en lien avec des milliards d’humains. Alors, avant qu’internet ne se charge de leur balancer tout et n’importe quoi, cet album est un merveilleux moyen d’ouvrir le dialogue, d’offrir des premières clefs de compréhension, des points de repères et l’éveiller sans mièvrerie à la beauté des choses.

Oliver Jeffers prend son rôle de père « pédagogue » très au sérieux avec beaucoup d’humour ! Il décale par exemple les points de vue: « nous sommes heureux que tu nous aies trouvés car l’espace est immense ». Il allège le ton sans cesse par les nombreux détails glissés dans les illustrations, déclinant des bleus, des orangés et des mauves magnifiques.
Et à travers toute cette démonstration, il aborde des concepts essentiels : le cosmos, le temps, la vitesse, la vie, la mort,  l’environnement, le respect…

Quant à la condition humaine, celle de notre éternelle solitude, Jeffers rassure son petit Harland, lui disant pour conclure : «il y aura toujours quelqu’un pour répondre à tes questions».

En début d’année, nous renaissons un peu. Lire cet album fait beaucoup de bien.

vers le site d’oliver Jeffers

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Terminer l’année en beauté

Les Collines du FantômeUn dernier mois de l’année bien chargé de rencontres avec des équipes écoles ou des élèves. La toute dernière, avec des élèves de 3e/4e année de l’école du Parchemin à Carignan.

Leur demande était Voyage autour du monde, atelier proposé à partir du livre Les collines du fantôme (histoire inspirée d’une oeuvre de Marcelle Ferron).
Du ParcheminAh, la belle idée pour terminer l’année en beauté avec les oeuvres abstraites de cette immense artiste! Le voyage dans ses couleurs et ses lumières transparentes entraine systématiquement à « voir » des océans, des tapis enneigés, des roches, des sommets glacés…

Travailler avec des élèves les notions de «voir» et «regarder» à partir d’oeuvres abstraites les amène à « voir » l’invisible, à comprendre ce que leur dicte leur imaginaire et leur coeur. Les échanges d’idées procurent une véritable réjouissance aux enfants qui s’étonnent parfois des mots lancés au regard de la toile.
Du parcheminEnsuite, ils vont s’exprimer par le geste de la peinture au couteau, une technique que l’on peut explorer assez facilement, même sans de vrais couteaux d’artistes, et à partir des 3 couleurs dites primaires: bleu, jaune et rouge

On sent bien au regard des ces quelques oeuvres produites ce jour-là, comment se dessinent déjà des styles, et des pensées du haut de leur 10 ans. Merci aux élèves de cette école de m’avoir fait ce magnifique cadeau pour le temps des fêtes, alors que notre monde se couvre de blanc.

Classe3e du ParcheminEt merci aux enseignantes pour leur implication et la qualité d’écoute qu’elles ont su imposer aux enfants dans la bonne humeur. Encore merci aux enfants qui ont su faire appel à leurs âmes d’artistes.

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Des Grandes Personnes qui prennent soin des enfants

On les connait depuis longtemps, ces livres d’une beauté extraordinaire, qui suscitent émerveillement et curiosité. Ils nous viennent de grandes personnes bienveillantes qui souhaitent offrir aux enfants des univers qui agrandiront leur imagination. Oui, la maison d’édition Les Grandes Personnes met tout son coeur à faire battre celui des enfants devant la beauté de ce que l’édition papier peut offrir de meilleur. Rien à brancher ni à activer pour errer à travers les pages, pour admirer tranquillement, s’étonner, déplier, déployer …
Je retiens quelques-unes de leurs dernières parutions dans l’esprit insufflé à la création de la maison d’édition.
Ma maison de Laëtitia Bourget et Alice Gravier.
Une invitation à suivre celle ou celui qui nous invite dans sa maison. Il faut quitter la ville en train, en car, puis se plonger dans une nature douce et poétique. On y sent la présence humaine par quelques détails. Les créatrices jouent sur le rapport entre l’extérieur et l’intérieur et n’oublient pas de ponctuer l’histoire qui se déroule en dépliant le livre, de petites touches d’humour. Le jeune lecteur sera attentif aux détails et aura du plaisir à dans les illustrations d’autres histoires qui se racontent en parallèle. Il y a quelque chose d’intemporel (la nature) et de très contemporain à la fois (un hipster tatoué, un ordinateur…).
À propos de Laetitia Bourget, on lit sur le site des Grandes Personnes: « Pour elle, s’adresser aux enfants signifie s’adresser à tous, quand s’adresser aux adultes, c’est exclure les enfants. Or il y a bien des aspects de nos existences qui nous concerne tous, de vastes étendues partagées, un espace d’histoire commun où nous nous reconnaissons, au cœur de chacun. »

Lignes, de Suzy Lee, lignes enivrantes et majestueuses qui tracent de page en page les mouvements d’une patineuse artistique. Son tracé est une écriture qui raconte sur l’étang gelé la joie de cette petite patineuse à sinuer sur la glace. Suzy Lee ne nous lasse jamais dans ce livre sans texte, à admirer les boucles et regarder les exploits de la patineuse. Elle varie les points de vue, nous rend compte de son allure,  de sa concentration, de…Mais voilà qu’à la dernière pirouette, elle fait une mauvaise réception. Ou est-ce le crayon qui a manqué son trait? Comme on peut le lire sur le rabat de la jaquette : Qu’elle soit dessinée par la pointe d’un crayon ou la lame d’un patin à glace, la magie commence ici. Quelle magnifique idée ! Une simplicité digne du grand art. Peut-être une inspiration de Twombly? À moins que ce ne soit Calder…
À noter aussi, le joli clin d’oeil des pages de garde. L’une, blanche, sur laquelle est posé un crayon et une gomme à effacer. L’autre au tracé d’un étang gelé.

5 Maisons de Dominique Ehrhard.
On parle peu d’architecture, trop peu. Pourtant, c’est l’art qui nous touche le plus directement puisque vivons DANS l’architecture.  Les architectes réfléchissent aux espaces de vie, à l’intégration des bâtiments dans la ville ou dans la nature, aux lumières qui doivent entrer dans la maison, au confort… Dans ce livre en format paysage, vous admirerez 5 maisons qui se déploient. Elles ont été conçues par 5 des plus grands architectes du XXe siècle. On connait Le Corbusier ou Robert Mallet-Stevens, mais peut-être moins Shigeru Ban. Ce n’est pas grave, vous pourrez les découvrir à la fin du livre où une brève biographie pour chacun est présentée. Film https://youtu.be/iMjUZqfoSCw

Enfin, et non le moindre, un album tout en hauteur, Oiseaux  de la grande Kveta Pacovska. Elle y est fidèle à la poésie de sa plastique cubiste rouge, noire, et argentée. Les oiseaux se tiennent debout, l’un avec un bec crayon, l’autre avec son habit de clown, ils portent tous des costumes différents. J’en ai même trouvé un qui joue de l’accordéon. Et justement, parlant d’accordéon, comme le livre  peut facilement s’ouvrir en un large cercle de ses pages qui se déplient, j’imagine déjà les enfants dans leur forteresse aux oiseaux, vous guettant par quelques petites ouvertures qui laisseront entrer la lumière, ou se cachant au creux de la volière de papier.
« Finalement j’aime attendre tous les jours mes oiseaux et me réjouir de leurs costumes merveilleux ». Kveta Pacovska offre aux enfants un monde merveilleux qu’ils voudront, j’en suis certaine, imiter en se mettant eux-mêmes à créer leurs oiseaux de collage.

« L’émerveillement est une chose inutile…mais aussi indispensable que le pain! » (Rio Ponti).

Les petites personnes vous disent « merci, les Grandes Personnes! ». Et puis c’est Noël bientôt, non?

Parce que l’enfance ne meurt jamais, voici Enfances

Quand deux formidables créateurs  jeunesse s’associent, ça donne le meilleur pour les enfants. Dans Enfances, Claude Ponti et Marie Desplechin relatent les enfances de femmes et d’hommes connus ou peu connus, voir pas connus du tout. Ils attirent notre attention sur le moment crucial de ce temps qui déterminera, en partie ce qu’ils deviendront, adultes. « … la majorité d’entre eux ont porté l’adulte qu’ils allaient devenir, et c’était déjà immense. »

Claude Ponti synthétise l’enfance du personnage par une illustration qui à son tour inspire la narration de Marie Desplechin.
Si l’élégance du trait de Claude Ponti évoque l’être en devenir dans une certaine symbolique (à laquelle il peut ajouter de l’humour ou une pointe d’onirisme), le ton de Marie Desplechin vise la clarté dans une écriture parfois presque journalistique. D’ailleurs, la répartition du texte en deux colonnes évoque le format d’un journal. Quoi qu’il en soit, l’écriture est franche, rythmée, enjouée. Le duo se complète merveilleusement, vous l’aurez compris.

Parce que ces 62 enfances se déroulent à des moments différents dans le temps et dans l’espace, parce qu’elles reflètent des cultures, des religions ou des natures profondément variées, chaque histoire apporte sa dose de réflexion sur la vie: sur la compréhension des actes posés dans ce temps de l’enfance, mais plus largement des réflexions sur des thèmes aussi importants que la place des enfants, celle des femmes, la famille, le pouvoir, le hasard, le besoin de transmettre, l’éducation, la religion, l’art, le génie…
Le choix libre des auteurs permet au lecteur d’avoir un panel de noms étonnants. Nos jeunes lecteurs seront sans doute attirés dans un premier temps par l’enfance de ceux ou celles qu’ils connaissent: Einstein, Helen Keller ou Charlie Chaplin. Ou bien, ils seront  intrigués par l’enfance de L’enfant des grottes ou celle du Tout premier enfant du monde.

Mais quel enfant aurait eu envie de lire la vie d’Hildegarde de Bingen ou celle d’Abdelkader ? Et celle, touchante d’Andrée Deschamps, la grand-mère de Marie Desplechin, bien sûr inconnue de tous?
Pourtant, leurs vies se mêlent à celles des plus célèbres.

En réalité, peu importe ce qu’ils ou elles sont. Et c’est la beauté de ce recueil: roi, reine, sainte, demi dieu, artisan, chercheur, inconnus invisibles aux yeux du monde, les auteurs ne font  aucune hiérarchie, car aucune enfance ne vaut plus qu’une autre, y compris la vôtre, y compris la nôtre.
Aucune enfance n’est banale à raconter. Quelle ouverture sur notre humanité!  On sent fortement l’amour du duo Desplechin – Ponti pour chacune de ces enfances, même si parfois elle se voile de rage face aux intolérances, aux violences et aux injustices.

Enfances est un livre qui peut s’ouvrir au hasard. Personnellement j’ai lu en essayant de me mettre à la place d’un enfant qui ne connaissait aucun ou presque des personnages. En activant ma simple curiosité. Et ça fonctionne parfaitement ! Les récits intriguent, rendent curieux, n’accablent pas le lecteur de savoirs inutiles pour se concentrer sur des faits et nous laissent imaginer les émotions de l’enfant à qui la vie impose des choses parfois terribles.

On peut donc suivre son instinct par l’attirance d’une image ou d’un nom (que les noms sont magnifiques!). D’autant plus que chaque nom-titre est suivie d’un « surnom » ou d’un qualificatif. EDITH PIAF, moineau; MICHEL PETRUCCIANI, pianiste géant. On remarque aussi que tous ont une date de naissance (quand on la connaît), mais pas de mort. L’enfance ne meurt jamais.

Pour vous mettre en appétit, vous pouvez commencer par l’inspirante page couverture de Claude Ponti. Il y dépeint la beauté contenue dans une vie d’enfant, sa fragilité, son regard sur le monde, les attirants chemins de traverse ou ceux qui semblent déjà dessiner son avenir.

« Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement« . (Marie Desplechin et Claude Ponti)

Rappelons aussi le Musée de oeuvres des enfants initié par Claude Ponti, totalement dans la cohérence de cette dernière parution : www.lemuz.org

Enfances