À propos de la vie…

Christian Borstlap est un illustrateur, designer et directeur artistique néerlandais. En jetant un coup d’œil sur son site, vous pourrez prendre la mesure de toute sa folle créativité : https://www.partofabiggerplan.com    Quelle bonne idée de donner aussi de la place dans son travail, au livre jeunesse !
A thing called life,traduit par À propos de la vieparle de Cette chose qu’on appelle la vie. C’est-à-dire le mystère, l’émerveillement, nos perceptions, nos sensations…
Il n’est pas si facile de commencer un livre sur ce thème. Les uns se concentrent sur la vie humaine (la naissance), d’autres donnent des explications religieuses ou métaphysiques.

Ici, l’auteur aborde les choses de la vie sur un ton humoristique avec une entrée en matière qui va ainsi : « Il y a très longtemps, bien avant que de longs fils blancs se mettent à pousser sur nos oreilles… » Il fait allusion aux fils des écouteurs qui pendent de chaque côté de notre tête. Je me suis dit que la vie allait très vite car de moins en moins de fils dépassent de nos oreilles, mais des sortes de boucles d’oreilles qui nous donnent parfois un air absent. Bon, je m’éloigne…

Revenons au « magnifique hasard » ?, « coïncidence » ?, « big bang » ? qui met en route le processus de la vie. Du noir et blanc, naît la couleur.

Christian Borstlap n’explique pas la vie, mais raconte par des mots simples combien la richesse des concepts qu’elle porte, est importante. Et ce que nous savons de la vie, c’est au fond ce que chaque humain expérimente : mouvement, respiration, reproduction, émotions, justice ou injustice, force et fragilité… Et cela, depuis les débuts de la vie, c’est immuable ; tout comme « l’imprévisibilité » de la vie.

En soutenant son texte par des images symboliques, des formes organiques d’une grande variété de graphismes, de couleurs, de volumes, l’auteur nous permet de traverse la vie qui nous traverse au fil des pages. Et nous ne sommes jamais seul.es.

Il y a un âge vers 4, 5, 6 ans où ces questions nous assaillent. Je crois que de tels livres, où chacune et chacun peut se voir en miroir, viennent poser un baume apaisant sur nos questions. Et puis tous ces mots importants encore un peu abstraits pour des petits (injuste, imprévisible, invisible, vivants…) prennent doucement un sens avec l’album. Ils prennent un sens dans une dimension évidente : notre interdépendance.

Vous trouverez en 4ede couverture une note de l’éditrice Nadine Robert indiquant qu’il s’agit ici de son premier livre carboneutre. Ainsi, c’est 150 arbres qui ont été plantés grâce au soutien d’Arbre-Évolution afin de compenser le CO2 relâché par la production de ce titre. « Pour moi, il est essentiel de le faire, d’abord parce que je souhaite poser des gestes concrets pour protéger l’environnement, mais aussi parce qu’il est devenu assez simple et accessible de le faire. J’espère que ce geste encouragera les autres éditeurs à faire de même », nous explique Madame Robert. (Extrait de l’article de Josée-Anne Paradis, Les libraires, 21/10/2019)

Si j’avais des petits autour de moi, je crois que je leur lirais le texte en les laissant dessiner ce qu’ils imaginent à partir des mots. Car en dessinant, les enfants ont la capacité de jouer sur le sens propre et le sens figuré.
C’est aussi ce que fait Christian Bortslap.

 

Des livres pour les petites mains

Toujours intéressant d’explorer les livres des tout-petits.  Et je suis souvent admirative du savoir-faire d’une histoire en si peu de mots, si peu de « moyens » techniques. Il faut que ce soit clair, que le tout-petit s’amuse à suivre ce qui s’y passe, qu’on le surprenne un peu. Il faut que « sa pensée se mette en route » comme le dit si bien la grande Jeanne Ashbé qui consacre sa vie à l’écriture des livres pour les petits et y réfléchit sans cesse. Je consacrerai d’ailleurs bientôt un article sur son travail. Il faut aussi que l’adulte s’y amuse avec l’enfants. En passant, si vous mettez la main sur ce livret gratuit publié à l’école des loisirs, Nourrissons les bébés, dévorez-y les mots d’Evelio Cabrejo Parra, psycholinguiste passionnant. Tous vos bons libraires doivent en avoir 🙂

J’ai posé mon choix sur trois genres différents, mais à chaque fois, ce que l’on retrouve et qui à mon sens est essentiel, c’est la façon dont les histoires engagent le corps et font intervenir les sens.

Commençons par le très réussi Que veux-tu, petite mouche? de Marianne Dubuc chez Album. Comme beaucoup d’enfants, ce petit chat, enthousiaste à faire voler son cerf-volant, ne regarde pas où il met les pieds mais, il écrase une mouche. Et comme beaucoup d’enfants, il s’intéresse aux insectes. Il va donc immédiatement lui porter secours. Il y a je crois, deux choses importantes dans cette histoire:
–  la tendre façon dont le chat, se rattrapant de sa maladresse, veut réanimer la mouche en l’incitant à marcher, à voler…
– et l’histoire des fourmis qui déplacent le cerf-volant au fil des pages, au point qu’on ne le voit plus du tout vers la fin.
Grâce à ce stratagème, Marianne Dubuc conclue habilement l’histoire puisqu’une fois la mouche envolée (grâce à un bisou), le chaton part vers la gauche de la page où, on le devine, est a été emporté le cerf-volant. Cerf-volant que l’on retrouve aussi en 4e de couverture.
Dans ce livre, il y a le jeu, l’action, la compassion et le cache-cache avec le cerf-volant. Bref, tout ce qu’adorent les enfants. Et tout cela est dit dans un trait tendre, comme Marianne Dubuc le maitrise si bien.

Avec Gouache, aux éditions Les 400 coups, nous sommes dans la créativité. Conçu par Sylvain et Philémon Bouton (respectivement 41 et 2 ans), deux lapins sont tout à la découverte de la peinture et du bonheur à explorer la matière. À partir des trois couleurs dites primaires, dans une gestuelle libre et exaltée, les deux comparses nagent littéralement dans leur nouvel univers. Ils produisent des mélanges improbables, des transparences qui ne sont pas sans rappeler une certaine Marcelle Ferron  (Cf. Les collines du fantômes, les 400 coups, Marie Bletton-Barguirdjian). Autre lien avec ce livre, ce besoin de couleur partout dans l’univers, jusqu’à la lune où les entraine leur exploration dans une fin rebondissante.
Préparez une multitude de feuilles blanches. Les enfants ne bouderont pas leur plaisir à peindre avec leurs doigts, des couteaux de plastique…

Dans ce dernier coup de coeur, je vous emmène dans l’univers de Malika Doray, avec Le grand voyage des petits souris, (2018) chez Loulou & Cie. Cette auteure reprend souvent le schéma du conte (Il était un souriceau…) qu’elle adapte vraiment bien aux tout-petits. Comprenez une « mini »quête (ici deux souriceaux qui veulent explorer le monde) et un élément perturbateur venant dénouer le récit. Ajoutez des rimes et vous aurez un texte très bien rythmé, proche de la comptine.
Les souris de Malika ont ce petit air spécial, coquin et malicieux avec leurs yeux tout ronds et leurs têtes qui penchent à droite, à gauche, comme des marionnettes. Dans cette histoire, l’autrice met en contraste les deux souriceaux partis voyager à dos de croco et l’autre qui préfère rester au chaud. Elle joue de ce contraste très clairement dans l’image puisque l’univers du souriceau resté à la maison est calme et épuré, tandis que celui des deux autres est chargé, agité et fourmillant de détails. Alors qu’on les croit à l’autre bout du monde, la fin créera une surprise rassurante. Les voilà réunis.
Remarquez au passage la fourmi très rigolote, figurante expressive de  l’histoire que le petit doigt du lecteur ne manquera pas de vous montrer.

Onze Matous dans un sac ou le bonheur de prendre des risques

Le nom de Noboru Baba vous dit quelque chose ?
Sans doute pas…C’est la raison d’être des éditions Le Lièvre de Mars qui mettent un point d’honneur à vous faire découvrir des créateurs ou créatrices oublié.e.s, ou mal connu.e.s, dont les œuvres ont pourtant une valeur indiscutable. En termes de récit, en termes de contenu, en termes de graphisme. Cela tombe bien, nous sommes dans les années merveilleuses de l’album et tous les styles coexistent. Du travail exécuté à l’ordinateur en passant par la gravure, le collage, le monotype, la gouache, l’acrylique, l’huile, le crayon de couleur, le fusain…que sais-je encore, les albums jeunesse fournissent aux enfants une approche artistique sans cesse renouvelée.

Pour remettre au goût du jour des livres qui ont  plus de 40 ou 50 ans, Le lièvre de Mars fait un travail soigné et remanie quand nécessaire la vision graphique ou quelques éléments du texte (avec une belle conscience dans la traduction), sans jamais trahir l’original. Avec un choix d’oeuvres de tous les horizons, l’éditrice Nadine Robert propose des livres ouvrant les enfants au monde. L’un peut être d’origine russe, l’autre scandinave, japonais… Une quête magnifique qui nous rend curieux.
Mais revenons à celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui, Onze Matous dans un sac.

Noboru Baba (1927–2001) a vécu à Tokyo et a été un mangaka très connu. Il s’est mis aux albums jeunesse en 1964. En réalité Onze Matous dans un sac était le 4e opus d’une série qui « constitue un joyau de la littérature jeunesse, une œuvre qu’il importe de faire découvrir à de nombreux lecteurs ». Noboru a connu un succès considérable.

Ce qui frappe en premier, c’est l’aspect rigolo des matous, une petite insolence à peine esquissée par un trait fin contournant des volumes en aplat. L’autre aspect marquant, ce sont les couleurs vives et franches qui appuient le dynamisme du récit.

L’humour intervient dès les premières pages où l’on voit défiler à la queue leu-leu les onze matous, chat tigré en tête (le chef). Ils arrivent devant un panneau « Défense de cueillir les fleurs ». Mais comment résister quand on mord la vie à pleines dents et que l’on est curieux ? On tourne la page et les voilà tous au milieu des fleurs.
C’est la joie qui parle, le bonheur partagé. Il en sera ainsi à chaque étape où l’interdiction induira des situations dans lesquelles le petit lecteur pourra légèrement s’inquiéter mais jubilera de voir les matous transgresser l’interdit. Car entendez-moi bien. Si j’aime ce livre c’est vraiment pour cela. Le bonheur, pour un enfant, en quelques secondes, de transgresser l’interdit et de prendre des risques.
Et le risque, les matous le prendront même quand, profitant de leur naïveté, quelqu’un leur jouera un vilain tour. Un vilain monstre qui leur tendra un piège dont ils se sortiront par leur intelligence en retournant la situation.
«On a réussi ! On a réussi !»
«Quand nous sommes tous ensemble, rien ne peut nous faire peur.»

Pour terminer, j’ajouterai que le rythme du texte est vraiment intéressant. À un autre niveau, il contient aussi la découverte du plaisir de lire, celui du lecteur débutant qui bute sur les mots à prononcer, puis redit la phrase d’une seule traite quand il en a compris le sens. Et les onze matous nous prouvent que ce n’est pas parce qu’on est capable de lire qu’on obéit forcément !

C’est soigné, touchant, l’illustration ajoute des touches d’humour adorables. L’art graphique est poussé jusque dans le titre écrit dans un style « chat » avec des oreilles, un museau…Quant à la dernière page, elle montre sur une carte le trajet des onze matous.

Vers où iront-ils désormais ? À nous de l’imaginer peut-être.

Ce qui est à toi est à moi

C’est ce que disent certains couples fusionnels : « ce qui est à toi est à moi » Humm…, j’imagine  mal l’écureuil de ce livre vivre en couple. D’ailleurs, je pense que ce héros du dernier album signé Olivier Tallec ne se mariera jamais ! Imaginez s’il devait dire « C’est MA femme ! » comme il dit « C’est MON arbre ! »
Bon, de toute façon, l’amour de sa vie, c’est SON arbre.

Dans  C’est MON arbre (éditions Pastel), Olivier Tallec commence par offrir au lecteur un grand éclat de rire. La première illustration désopilante montre un écureuil nerveux, fébrile et inquiet qui entoure de ses bras maigrichons son bien, SON arbre. La distorsion entre le texte et l’image fonctionne à merveille.
Il décline sa joie de posséder SES pommes de pins, Son arbre, SES pommes de pins, encore et encore, certainement pas pour les partager! Rien ne le mettrait plus en colère.
De là, il échafaude 1001 plans pour protéger SON arbre et SES pommes de pin, et peut-être SE protéger.
Il cogite sec, l’écureuil, et seul dans son remue-méninge, il finit par faire de ses angoisses une  véritable obsession.  De portail en palissade, de mur en citadelle, il finit par s’y perdre. À en oublier SON arbre et SES pommes de pins pour se poser la grande question : mais qu’est-ce qu’il peut y avoir derrière un si mur immense ? Et voilà que le fantasme reprend sournoisement place : un plus grand arbre, une énorme pomme de pin, une forêt qui pourrait être SA forêt, derrière ce mur?
Bon, calme tes nerfs et tes ambitions de grandeur, l’écureuil ! La forêt appartient à des milliers d’autres écureuils qui cherchent à protéger leurs arbres.
Et oui, la réalité le frappe en pleine face.

C’est hilarant, incisif, rythmé, l’humour d’Olivier Tallec est franc et sans détour. La dernière double page sans texte laisse le lecteur en suspend vers la réflexion sociale, une auto dérision salutaire. Mais va-t-on arrêter de vouloir tout posséder?  « Ma boulangère », « mon libraire », « mes collègues »…
C’est affectueux mais ça peut tourner au cauchemar. La preuve!

Pour terminer, je ferai un parallèle avec Au-delà de la forêt  de Nadine Robert (Comme des géants) bien que ce ne soit pas du tout dans le même registre. Mais il y a une idée semblable : se poser la question de l’ailleurs, au-delà de chez soi . Si  dans Au-delà de la forêt, l’on sous-entend qu’avec ceux d’ailleurs, nous pourrions envisager de vivre ensemble, dans C’est mon arbre, il y a peu d’espoir. L’égoïsme et la bêtise règnent en maitre. Bon, n’oublions pas : les écureuils ont tout de même un cerveau qui ne dépasse pas la taille d’une noisette!

Bravo pour ce premier album d’Olivier Tallec chez Pastel!