Le lion de Jacob

À peine le lion est-il entré dans la chambre d’hôpital qu’occupe Jacob, que mon coeur s’est envolé vers Little Nemo. Il y a le lit, bien sûr, lieu de tous les songes et de toutes les aventures, mais aussi la vie intérieure qui prend possession du réel. Dans Le lion de Jacob, comme dans Little Nemo, le personnage principal vit de son lit les aventures É-mouvantes les plus folles.
Ce magnifique album, Le lion de Jacob , raconte les tourments et les angoisses d’un jeune malade que la mort semble toucher du doigt. Il doit subir une opération. Prisonnier de sa douleur,  Jacob a la vision d’un lion, son monstre intérieur, qui peut autant le dévorer que lui apporter la force nécessaire pour combattre la maladie. Les visions de Jacob à travers le temps de l’histoire ont une résonance carollienne dans les illustrations de Deacon : le grand lapin blanc,  les passages d’un monde à l’autre dans une sorte de folie où le corps de Jacob vole, flotte ou se débat. On pense aussi à ce corps d’enfant en lévitation dans le fameux Cuisine de Nuit de Maurice Sendack .
À côté du touchant récit de Russell Hoban, il fallait tout le talent d’Alexis Deacon pour défendre cet ambitieux projet, celui de raconter dans  une métaphore iconographique, la douleur et l’angoisse d’un enfant hospitalisé. Plutôt qu’être en connivence avec le récit dans la forme classique de l’album, la composition se rapproche du roman graphique, laissant, et à l’illustration, et au texte, l’espace de s’exprimer. Les deux se font écho mais les illustrations de Deacon permettent au récit d’avancer sur l’aspect émotionnel, à travers des mondes surnaturels et peuplés de créatures étranges. Le texte, lui, ponctue chronologiquement l’histoire grâce au dialogue entre l’infirmière Bami et Jacob.

Revenons justement au texte magnifique de Russell, lui aussi allégorique, qui apporte espoir au lecteur et le motive dans sa quête tout autant que Jacob : il devra trouver le dénicheur. Dans son dialogue bienveillant avec l’enfant, l’infirmière Bami le force à trouver en lui les ressources nécessaires pour combattre son mal. Elle lui parle de tout ce qu’il a dans sa tête, notamment des animaux. «L’un de ces animaux est le Dénicheur. Peu importe où les docteurs t’enverront, il pourra te retrouver et te ramener» affirma Bami.

Transmission, puissance de notre imaginaire, symboles, tout ce que nous recevons est là, dans notre tête. À nous de nous en servir pour survivre notre route.

BRAVO de nous donner accès à ce texte, bravo à    -m. ed

Le lion de Jacob

Jongler avec les lettres

Il était une fois un ours écrivain et un écureuil qui n’arrêtait pas de le corriger. Déjà, ils sont comiques, tous les deux. L’ours Robear est consciencieux, il s’applique, il a très envie d’écrire son histoire, La petite bûche. Ses grosses pattes dérapent parfois sur les touches de sa machine à écrire. L’écureuil est le repreneur de mots, le trouble-fête, mais il est aussi l’auditeur qui a des attentes (« Alors là, NON! Si tu fais mourir ton personnage principal, il n’y a plus d’histoire. »). À travers ses réflexions et ses  agacements, il oblige Robear à corriger ses mots et invite le lecteur à comprendre qu’une histoire ne se fait pas n’importe comment. Il y a un minimum de cohérence à avoir, tout de même! En parallèle, tout cela atteste aussi que les erreurs donnent lieu à du comique de situation, des farces cocasses et absurdes qu’on aime beaucoup étant enfant (et adulte).
Pourtant, dans La petite bûche, nulle moralisation, nulle recette sur la fabrication d’une histoire offerte à celles et ceux qui ont envie d’écrire. Au contraire, la liberté et les erreurs invitent le comique à entrer dans le jeu de l’écriture. Et l’écureuil donne juste la petite poussée de réflexion pour aider Robear à trouver le bon mot. Car tout est là. À une lettre prêt, l’histoire prend la dérive. On abat un sapin avec un vache et non une hache. Une biche va prouter au lieu de brouter.
Voici un album très réussi du duo formé par Kris Di Giacomo et Michaël Escoffier, aux éditions D’EUX.  Ces deux complices avaient déjà exploité l’idée… Rappelez-vous L’anti-abécédaire Sans le A » (éditions Kaléidoscope, 2012), superbe invitation à jouer avec les lettres des mots. La même idée est ici déguisée dans une histoire. Encore plus réjouissant !

Kris Di Giacomo par un habile montage jouant entre les couleurs franches (la réalité de l’histoire qui se déroule) et celles en demie teinte (l’histoire écrite par l’ours), aide le lecteur à passer de la fiction à la « réalité » sans jamais se perdre. On apprécie aussi ces petits figurants glissés dans les pages  (oiseau, grenouille, escargot …) qui ajoutent un je-ne-sais-quoi de rigolo entre l’ours concentré sur sa machine et l’écureuil bien énervé.

La petite bûche est un album parfait pour avoir le bonheur de jongler avec les lettres. Tout est si abstrait au début de la vie d’un lecteur… Le langage écrit est une musique qui a son rythme, sa tonalité, ses accents, ses mots propres selon l’auteur, selon le pays francophone auquel nous appartenons. Elle est douce à nos oreilles quand petits, on nous raconte des histoires. Et l’on ne supporte pas que l’on coupe un mot, une phrase. Parfois nous ne comprenons pas le sens de cette musique mais nous adorons la chanter. « tire la chevillette et la bobinette cherrera » !

La petite bûche m’a aussi rappelé tout le travail de PEF qui raconte souvent ce souvenir d’enfance: sa mère criait  » c’est ouvert !  » alors qu’il pensait  » c’est tout vert ! « .
L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait 
voir 
une autre.

L’histoire en retard

Marianna Coppo est née à Rome en 1990. En 2012, elle a décroché un diplôme d’illustratrice à Milan. Depuis, elle n’a pas cessé de dessiner. Elle aime les choses minuscules, les livres pour enfants, la mayonnaise et les voyages inattendus. Les ingrédients sont là pour qu’elle devienne un des grands talents de la littérature jeunesse.

Traduit par Nadine Robert et publié aux éditions Comme des géants, L’histoire en retard est d’abord celle d’une page blanche qui s’anime peu à peu de personnages ressemblant à des peluches (des animaux doucement colorés au crayon). Seuls dans la page blanche, ils sont perdus. Et pour cause, des personnages sans histoires sont un peu inutiles. Mais que faut-il pour créer une histoire?

D’abord, il faut un espace. C’est le livre. Ensuite il faut imaginer et faire en sorte que les personnages prennent vie. Mais tous n’ont pas quelque chose à raconter. Et tandis que certains restent passivement à attendre, le petit lapin rose, lui, prend en mains son destin de personnage sur la page de gauche. Au sens propre et figuré.  De ses mains, il fait naitre des brins d’herbe, un arbre, des oiseaux, un dinosaure, des nuages, une cabane…Toute une histoire.

Ah, la belle astuce de Marianna Coppo dans l’utilisation de cet espace déterminé par le livre. L’imaginaire que développe le lapin, qui prend corps sur la page de gauche, viendra  déborder sur celle de droite pour finalement embarquer tous les animaux et leur donner vie dans l’histoire inventée. Des oiseaux s’envolent, le dinosaure curieux vient saluer les animaux restés à attendre, un nuage leur pleut sur la tête. Finalement, une histoire est née alors qu’on ne l’attendait plus.
Et le lecteur peut y ajouter ses propres mots.

La mise en abîme du livre projette un message clair : si les livres sont là pour raconter et transmettre des histoires, chacun d’entre nous, petits ou grands humains, avons besoin d’histoires. Sans histoire, comment nous raconter ? Comment nous relier aux autres ? Comment trouver notre place ?

J’ai retrouvé dans cet album la philosophie et la simplicité du grand Leo Lionni (Petit Bleu et Petit Jaune, Pezzettino, Frédéric…).
J’ai aussi pensé à ces livres qui jouent sur la notion de narration et l’importance de l’imaginaire ( Carlo de Catharina Valckx, C’est un livre de Lane Smith ou plus récemment, C’est l’histoire d’Anne Crausaz).
Enfin, la mise en abime fait un joli lien avec les Lignes de Suzy Lee.

L’Histoire en retard  montre qu’inventer des histoires, c’est inviter à vivre, tout simplement.

Nous étions dix, une aventure nocturne

Dix enfants s’échappent d’un grand manoir  (une maison de vacances ? un pensionnat ? un hôtel ?) pour s’aventurer dans la nuit, sur les collines. Ils sont dix mais pour différentes raisons, chacun rebroussera chemin, laissant finalement Rosie, la narratrice,  seule dans l’aventure. C’est donc ce décompte qui rythme le récit de Nous étions DIX écrit et illustré par Nine Antico.

Quelques indices dans le paysage permettent de déduire qu’on est au bord de la mer, plutôt dans un pays méditerranéen si l’on en « croit » les pins parasols, les agaves et les fenouils géants.
En raison de l’énergie qui se dégage du texte, j’ai pensé d’emblée à la fameuse Chasse à l’ours. Sans doute en raison de l’élan donné à la troupe: « Nous n’avons peur de rien! ». Mais le déroulement est bien différent. Si dans La chasse à l’ours, la famille traverse paysages et saisons, ici nous explorons la nuit et ses angoisses.
À plusieurs reprises dans son récit, Rosie exprime la peur du groupe. « Nous n’avions pas TROP TROP PEUR… » ou « Nous n’avions pas PEUR de TOUT », et plus loin « nous n’avions qu’un TOUT PETIT MINI PEU PEUR… »
Si l’effet de groupe cache un la peur, la solitude de Rosie l’y confronte. Seule,  tout à coup, la voici centrée sur ses émotions. Puis, comme une bulle qui éclate à la toute fin, Nine Antico, pose une touche finale humoristique!

Belle aventure s’il en est pour ces 10 enfants aux allures différentes qui confèrent une atmosphère étrange à l’histoire. Ou bien serait-ce le choix de cette nuit bleutée dans laquelle les personnages se meuvent de façon théâtrale! Une petite référence aux Trois brigands de Tomi Ungerer ?

Évoquons le lien texte-illustrations : au premier abord, tous deux semblent assez indépendants l’un de l’autre. Puis, ce qui est intéressant et différent du traitement classique de l’image, le texte finalement vient amplifier l’image. D’abord en nommant le prénom de chaque enfant qui quitte la promenade (sans quoi nous serions perdus) puis, en ajoutant quelques pensées au groupe, des pensées reliées à son imaginaire ou au paysage.

Pourquoi se sont-ils tous aventurés cette nuit-là? Est-ce une journée particulière ? Se connaissaient-ils avant? Il reste de nombreuses questions à combler au-delà de la lecture. Une belle aventure pour le lecteur.

La belle aventure c’est aussi que cet album de Nine Antico publié chez Albin Michel jeunesse en 2018 qui côtoyait dans la liste des Pépites du salon jeunesse du livre de Seine Saint-Denis, le fameux salon de Montreuil, Duel au Soleil, ou Panthera Tigris.

Nous étions dix