Le Royaume de rien du tout

Le royaume de RIEN DU TOUT, publié aux éditions Comme des géants, n’est pas vraiment un conte de fées comme le mot « royaume » pourrait le laisser entendre, mais plutôt une fable. Sans fées ni sorcières, la magie opère dans un monde où il ne se passe rien du tout. J’entends par là que les personnages de l’histoire, une Reine, un Roi, une Princesse et un Prince, ne partent pas dans une chevauchée extraordinaire ou ne subissent pas le mauvaise sort d’un mauvais génie.  Non, leurs vies sont remplies de ces petits riens qui font leur bonheur.

Avec leurs petits airs joyeux et naïfs dessinés en quelques traits sur leurs silhouettes orange, ils se meuvent dans l’espace bleu de leur royaume. J’ai pensé au poème d’Éluard « La terre est bleue comme une orange ».
Le minimalisme de Dylan Hewitt qui accompagne les phrases non moins minimalistes de Ronald Wohlman , sert bien sûr l’idée du rien. Mais le rien est-il le vide ? Certes non, puisque leurs vies sont remplies de joies simples, de sourires, d’admiration, de partages. Le dépouillement total leur offre du temps, celui des câlins et des bisous. Le temps et l’art d’être ensemble.

L’auteur garde le meilleur pour la fin. Car enfin, me direz-vous, c’est bien beau de vivre dans rien, avec rien, mais de quoi nourrit-on nos têtes ? Hé bien, d’histoires ! Celles que l’on devine du monde extérieur, celles que l’on invente en s’inspirant des étoiles. « Et ça, crois-moi, il n’y a RIEN de mieux au monde! »
La narration suit les personnages au sens propre et figuré, dessinant parfois de jolis calligrammes à leurs côtés. Le lecteur y est souvent interpelé,  tel ce moment où sont évoquées les belles soirées au clair de lune que, de toute évidence, tu ne peux pas voir maintenant.

Dépassée la première lecture qui sera très amusante pour les petits, cet album a l’esprit de la fable philosophique et peut ainsi s’adresser à des plus grands : c’est une réflexion sur la nécessité de nos besoins humains, c’est à dire l’amour, la communication par les histoires (donc le langage et le partage). Mais aussi notre capacité à apprécier ce que nous avons, à savoir s’émerveiller la beauté du monde. Tous acquiescèrent en regardant la voûte céleste : C’était quelque chose d’absolument splendide.
À eux quatre,  ils sont les plantes et les rochers, serrés les uns contre les autres.
Sur la question du RIEN, il y a beaucoup à penser, l’air de rien.  Rien, c’est l’air que l’on remplit de ce que nous sommes. Rien, c’est une place à prendre et parfois celle d’un être invisible (comme la maman de  Lila dans l’album de Kitty Crowther, Moi et Rien). Rien, c’est peut-être la chance de nous connecter à nous-mêmes. C’est QUELQUE CHOSE,  et loin d’être le vide.

En un dernier clin d’oeil, j’avais très envie de faire un lien avec « Ces petits riens » , délicate chanson de Serge Gainsbourg Ici reprise par Stacey Kent

Le royaume de RIEN DU TOUT

Le vol

Les lettres de cet album volent, les  traits des illustrations volent.  Nul doute que ce brin de folie compte pour beaucoup dans Le Vol, de Caroline Barber et Laura Giraud aux éditions Les 400 coups (collection Grimaces). On croirait même voir les deux protagonistes de l’histoire s’envoler sur la page couverture. Ils ont aussi ce petit air coquin qui s’explique tout à fait à la fin de l’histoire. Une histoire dans laquelle on sent le ton de la conteuse, Caroline Barber. Mais Caroline est plus que cela. Elle est poétesse et embellit la vie des grands et des petits en déposant ses délires poétiques sur les bancs, dans les écoles, dans des pots de confiture…Elle invite à la légèreté du délire.

Il est donc normal de suivre le délire de Philémon Croquenot, boulimique de la chaussure. Il les range dans une armoire qui ressemble à un cabinet de curiosités plus que bien rempli.
Son obsession le conduit ce matin-là à la recherche de cette paire qu’il n’a pas encore, les gougounes fleuries dernier cri. On sent dans l’écriture de Caroline Barber son souci de la précision:  » le modèle à la mode couleur soleil avec double rangée de pétales ». Y aurait-il un peu d’elle dans ce Philémon Croquenot ? Une précision qui inspire largement son illustratrice,  Laura Giraud.

Toujours est-il que, vêtu de son chapeau melon, il part à la conquête de ses gougounes de rêve sur la plage et BINGO !, il les aperçoit. Elles appartiennent à sa voisine, Huguette, qui l’invite à s’assoir. Ah la convoitise ! Il est si proche du but… Et hop voici qu’il parvient à s’en saisir. Pourtant, le filou trouvera plus filou que lui en la personne d’Huguette. Mais je vous laisse le soin de découvrir la chute bien réussie par vous mêmes.
Tout se joue à travers le jeu stratégique et psychologique de Philémon, aux dialogues simples et efficaces, mais aussi grâce aux illustrations dansantes (parfois un peu déstabilisantes toutefois) qui, si l’on y fait bien attention livre quelques indices. À moins que vous ne soyez ce petit crabe qui se balade tranquille sur la plage, témoin de toute la scène du…VOL. Il doit bien rigoler, maintenant!

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Le lion de Jacob

À peine le lion est-il entré dans la chambre d’hôpital qu’occupe Jacob, que mon coeur s’est envolé vers Little Nemo. Il y a le lit, bien sûr, lieu de tous les songes et de toutes les aventures, mais aussi la vie intérieure qui prend possession du réel. Dans Le lion de Jacob, comme dans Little Nemo, le personnage principal vit de son lit les aventures É-mouvantes les plus folles.
Ce magnifique album, Le lion de Jacob , raconte les tourments et les angoisses d’un jeune malade que la mort semble toucher du doigt. Il doit subir une opération. Prisonnier de sa douleur,  Jacob a la vision d’un lion, son monstre intérieur, qui peut autant le dévorer que lui apporter la force nécessaire pour combattre la maladie. Les visions de Jacob à travers le temps de l’histoire ont une résonance carollienne dans les illustrations de Deacon : le grand lapin blanc,  les passages d’un monde à l’autre dans une sorte de folie où le corps de Jacob vole, flotte ou se débat. On pense aussi à ce corps d’enfant en lévitation dans le fameux Cuisine de Nuit de Maurice Sendack .
À côté du touchant récit de Russell Hoban, il fallait tout le talent d’Alexis Deacon pour défendre cet ambitieux projet, celui de raconter dans  une métaphore iconographique, la douleur et l’angoisse d’un enfant hospitalisé. Plutôt qu’être en connivence avec le récit dans la forme classique de l’album, la composition se rapproche du roman graphique, laissant, et à l’illustration, et au texte, l’espace de s’exprimer. Les deux se font écho mais les illustrations de Deacon permettent au récit d’avancer sur l’aspect émotionnel, à travers des mondes surnaturels et peuplés de créatures étranges. Le texte, lui, ponctue chronologiquement l’histoire grâce au dialogue entre l’infirmière Bami et Jacob.

Revenons justement au texte magnifique de Russell, lui aussi allégorique, qui apporte espoir au lecteur et le motive dans sa quête tout autant que Jacob : il devra trouver le dénicheur. Dans son dialogue bienveillant avec l’enfant, l’infirmière Bami le force à trouver en lui les ressources nécessaires pour combattre son mal. Elle lui parle de tout ce qu’il a dans sa tête, notamment des animaux. «L’un de ces animaux est le Dénicheur. Peu importe où les docteurs t’enverront, il pourra te retrouver et te ramener» affirma Bami.

Transmission, puissance de notre imaginaire, symboles, tout ce que nous recevons est là, dans notre tête. À nous de nous en servir pour survivre notre route.

BRAVO de nous donner accès à ce texte, bravo à    -m. ed

Le lion de Jacob

Jongler avec les lettres

Il était une fois un ours écrivain et un écureuil qui n’arrêtait pas de le corriger. Déjà, ils sont comiques, tous les deux. L’ours Robear est consciencieux, il s’applique, il a très envie d’écrire son histoire, La petite bûche. Ses grosses pattes dérapent parfois sur les touches de sa machine à écrire. L’écureuil est le repreneur de mots, le trouble-fête, mais il est aussi l’auditeur qui a des attentes (« Alors là, NON! Si tu fais mourir ton personnage principal, il n’y a plus d’histoire. »). À travers ses réflexions et ses  agacements, il oblige Robear à corriger ses mots et invite le lecteur à comprendre qu’une histoire ne se fait pas n’importe comment. Il y a un minimum de cohérence à avoir, tout de même! En parallèle, tout cela atteste aussi que les erreurs donnent lieu à du comique de situation, des farces cocasses et absurdes qu’on aime beaucoup étant enfant (et adulte).
Pourtant, dans La petite bûche, nulle moralisation, nulle recette sur la fabrication d’une histoire offerte à celles et ceux qui ont envie d’écrire. Au contraire, la liberté et les erreurs invitent le comique à entrer dans le jeu de l’écriture. Et l’écureuil donne juste la petite poussée de réflexion pour aider Robear à trouver le bon mot. Car tout est là. À une lettre prêt, l’histoire prend la dérive. On abat un sapin avec un vache et non une hache. Une biche va prouter au lieu de brouter.
Voici un album très réussi du duo formé par Kris Di Giacomo et Michaël Escoffier, aux éditions D’EUX.  Ces deux complices avaient déjà exploité l’idée… Rappelez-vous L’anti-abécédaire Sans le A » (éditions Kaléidoscope, 2012), superbe invitation à jouer avec les lettres des mots. La même idée est ici déguisée dans une histoire. Encore plus réjouissant !

Kris Di Giacomo par un habile montage jouant entre les couleurs franches (la réalité de l’histoire qui se déroule) et celles en demie teinte (l’histoire écrite par l’ours), aide le lecteur à passer de la fiction à la « réalité » sans jamais se perdre. On apprécie aussi ces petits figurants glissés dans les pages  (oiseau, grenouille, escargot …) qui ajoutent un je-ne-sais-quoi de rigolo entre l’ours concentré sur sa machine et l’écureuil bien énervé.

La petite bûche est un album parfait pour avoir le bonheur de jongler avec les lettres. Tout est si abstrait au début de la vie d’un lecteur… Le langage écrit est une musique qui a son rythme, sa tonalité, ses accents, ses mots propres selon l’auteur, selon le pays francophone auquel nous appartenons. Elle est douce à nos oreilles quand petits, on nous raconte des histoires. Et l’on ne supporte pas que l’on coupe un mot, une phrase. Parfois nous ne comprenons pas le sens de cette musique mais nous adorons la chanter. « tire la chevillette et la bobinette cherrera » !

La petite bûche m’a aussi rappelé tout le travail de PEF qui raconte souvent ce souvenir d’enfance: sa mère criait  » c’est ouvert !  » alors qu’il pensait  » c’est tout vert ! « .
L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait 
voir 
une autre.