Pokko et le tambour poco a poco

Le premier album jeunesse de Matthew Forsythe pour le texte et les illustrations, Pokko et le tambour  (publié aux éditions Comme des géants), fonctionne au rythme des roulements de tambour et à la fièvre d’une passion qui s’avèrera un véritable talent.

« La plus grave erreur que les parents de Pokko aient jamais commise fut de lui offrir un tambour. » Cette entrée dans l’histoire  lance la dynamique du récit. Le point de vue est drôle et intriguant pour les enfants qui ont rarement l’habitude que l’on mette l’accent sur les erreurs des parents dans les livres.
Autre élément qui donne un ton particulier au récit : la vision des parents diverge. Le papa râle tout le temps parce que Pokko fait trop de vacarme avec son tambour, alors que la maman, le nez dans ses livres, est plutôt sensible à l’enthousiasme de son enfant. Pour elle, ce que son mari considère comme une « grave erreur » est au contraire une « merveilleuse idée ».
Certes, ce tambour n’est ni leur premier cadeau, ni leur première erreur. Les illustrations évoquent bien d’autres « erreurs » et leurs conséquences, avec humour.

Dans cette famille où le papa cuisine et la maman lit à en devenir sourde au reste du monde, Pokko manifesterait-elle un petit déficit d’attention pour taper autant sur son instrument ?  Y a-t-il un espace à combler par le battement du tambour qui peut remplacer celui du cœur ?
Car s’ils renouvellent leurs cadeaux, les parents ne sont pas très chaleureux. Son papa préfèrerait qu’elle fasse un peu plus profil bas. « Nous ne sommes qu’une modeste famille habitant un champignon. »
En encourageant Pokko  à partir se promener, il deviendra témoin sans le vouloir de l’épanouissement du talent de sa fille. Car seule dans le silence de la forêt, dans « trop » de silence, l’envie de jouer du tambour monte et monte encore. Les roulements attirent d’autres musiciens peu à peu. Pokko s’affirme et trouve sa place, entraînant dans son sillage tous les animaux, même le loup qu’elle met au pas.
Les parents, un peu dépassés par les évènements, se rendront  à l’évidence. Pokko a du talent !

 

 

 

 

Le talent graphique de Matthew Forsythe est indéniable. Il sait raconter une histoire par l’écriture et le dessin dans une belle magie du lien entre les deux. Ses illustrations apportent un élément que le texte retient, celui de l’humour. La dernière scène, celle où les parents sont portés par-dessus la foule en restant impassibles (le papa garde sa cuillère à la main et la maman son livre) est une belle trouvaille.
Cet effet comique est sans doute renforcé par l’expression des deux crapauds, dont les larges bouches s’étirent sans vraiment sourire.
Les couleurs posées à l’aquarelle, à la gouache et aux crayons de couleur ont un ton automnal qui sied bien à la forêt.
Quant à la lumière (on dirait presque que la végétation a des ampoules électriques!), aux plans et arrière-plans des scènes qui se déroulent entre les pages, tout cela concourt à plonger le lecteur dans un univers très théâtral. Oui, le rythme des scènes pourraient bien se retrouver sur les planches.

Le talent de Pokko qui se révèle poco à poco est à la hauteur de celui de son créateur.

De la poésie en toutes choses

V’là le printemps qui s’annonce après la quarantaine. Le printemps  prometteur de rêves, de sorties en pleine nature au soleil, de vert tendre et de petites pousses. La nature en re-création. C’est merveilleux.
Le pays devient Le pays aux mille soleils et Mireille Levert nous l’offre en grand format aux éditions La Bagnole.
Dédié aux enfants d’une école qui ont « accompagné l’auteure dans la création de ce livre », l’album raconte la vie d’Augustin, artiste peintre. De sa puissance créatrice, il déploie un paysage que lui dicte son imaginaire. Arbres, fleurs, oiseaux, papillons, tout est là pour le rendre magnifique et pourtant il sent qu’il y manque quelque chose d’essentiel !
Dans un élan ludique « à la Alfred Pellan », Mireille Levert ouvre aux enfants les portes de l’imaginaire. Petites bêtes curieuses, fleurs géantes, soleils multiples, un décor de rêves dans des pages aérées qui se déploient bien au-delà du cadre physique du livre. Au cœur de la création d’Augustin, une histoire peut désormais commencer car il découvre la merveille des merveilles…

Peut-être celle de Poucette ? Un conte qui inspire à Timothée de Fombelle et Marie Liesse (photographe) l’album Le jour où je serai grande  chez Gallimard jeunesse.
Le texte se déroule de page en page avec des photos d’une très grande poésie. Dans la nature, entre les brins d’herbe et les fleurs, Poucette se promène. Elle a cet esprit de l’enfance, cette capacité des petits d’être proches des êtres qui peuplent la nature.
Entre l’observation et le rêve, entre le flou et le réel, Poucette s’imprègne d’émotions, de sensations ou d’envies secrètes. Elle ne se sait pas observée peut-être par ce papillon qui se pose, ou cette taupe qui pointe sa tête.
En grandissant, se souviendra-t-elle de la beauté qui se déploie à ses pieds ? Comment pourrait-elle oublier ces petits riens, empreintes indélébiles de son enfance ?

Le temps qui passe…Le temps à attendre, le temps d’une histoire, le temps de rêver… Dans les Petits poèmes pour passer le temps (Didier jeunesse), Carl Norac et Kitty Crowther jouent aussi à faire résonner mots et images., leur donnant autant d’importance. L’univers particulier de Kitty Crowther colore le texte de sa lumière douce.
Ces quarante poèmes dénichés au Salon du livre de Montreuil (bien que l’album date de 2008 !) sont un trésor bien gardé qui aide à passer l’hiver en attendant le printemps. Beaucoup de poèmes de Norac ont un sous-titre qui donne le ton. C’est parfois un défi lancé au lecteur. «Comptine du soleil de Minuit», à lire en dessinant avec des couleurs fauves. Ou «Comptine de printemps», à dire debout sur la table sans utiliser un portable.
Surréalisme et poésie sont indissociables.

Trois merveilleux albums pour filer à travers les humeurs et le temps. Mettre de la poésie en toutes choses adoucit la vie.

Balade décoiffante pour Kiki !

Gros plan cadré sur la tête de Kiki, le regard par en-dessous, le poil tout fou et la patte en avant. C’est la page couverture de cet album, plaçant le lecteur directement au niveau d’un chien qui semble se faire prier pour aller marcher. Appréhende-t-il déjà cette balade qu’il devine mouvementée ou est-ce son habitude de traîner pour sortir ?
 Kiki en promenade, est le premier album jeunesse de Marie Mirgaine, publié aux éditions Les fourmis rouges.
Dans l’espace tout de blanc vêtu qui sert de décor de fond à l’histoire, l’imagination et les rêves du lecteur peuvent librement prendre forme par-delà de l’image. Ce dernier n’est pas au bout de ses surprises car les accidents de parcours de Kiki le chien sont nombreux.

Est-ce le travail de papiers découpés qui offre une multitude de possibilités au moment de la création ? Est-ce l’imaginaire de Kiki le chien ou de Julien le promeneur ? Tout est possible et c’est assurément une ouverture qui montre le talent de cette nouvelle créatrice. Le récit est dynamique, original, inventif et l’art de la chute bien présent.

Mais revenons un peu à l’histoire, très simple : la promenade de Julien avec son chien. Deux mondes en promenade.
Celui d’un homme d’un certain âge chaussé de gros souliers. Il marche, le bras droit (celui tenant la laisse) trainant toujours vers l’arrière, le regard toujours vers l’avant.
Et il y a le monde de Kiki, chien de papier sympathique avec ses longs poils fous. Il subit les assauts d’autres animaux qui viennent prendre sa place par surprise. 

Ainsi Julien ne sait pas que de page en page, il ne tire plus son Kiki mais bien d’autres animaux dans un jeu de chaises musicales très amusant.
Le peu du texte pourrait être la voix du lecteur commentant ce qu’il voit dans les illustrations.  « Julien promène son aigle ». « Julien promène sa chauve-souris ». Julien semble surtout absorbé dans ses pensées…
Chaque situation apporte un effet comique et pour terminer l’histoire, Marie Mirgaine réserve au lecteur un joli tour de passe-passe.

Dans ses habiles découpages colorés (dans le style de « Munari »), l’artiste nous promène ainsi de la ville aux champs, d’une grotte à la mer. Mais rien n’arrête Julien, promeneur rêveur. Elle donne du poids au vieil homme dont sa silhouette reste mal définie porte des chaussures démesurément grosses, comme le seraient celles d’un clown.
« L’extraordinaire envahit l’ordinaire grâce à un simple mais subtil phénomène d’accumulation », dit le communiqué de presse.
C’est vrai.  Lorsqu’on se promène, on balade aussi un peu de nous-mêmes. On se laisse envahir du paysage qui nous entoure, des rencontres imprévues ou improbables et de nos étonnements.
Il est des promenades dont on revient métamorphosé.es !

Sélection Pépites « Livre illustré » 2019 au salon du livre de Montreuil.

Un pour tous, tous pour Mouha !

Mouha, de Claude Ponti, raconte l’irrépressible envie d’explorer le monde, un moment dans l’enfance où l’on est poussé par la certitude de la découverte, un désir, une curiosité.
Elle se sent libre, Mouha, et personne ne l’empêche de se lancer sur le « sol de par terre où je ne suis encore jamais allée ». D’emblée, ce qu’elle découvrira lui semble prometteur d’ « aventures belles et intéressantes ».

Je vous le dis, tout le monde n’est pas capable d’un tel voyage. Il faut d’abord bien réfléchir, puis oser, savoir se laisser aller (dans le cas de Mouha, se laisser tomber) et ne pas se démonter.  Mais les personnages de Claude Ponti  se découvrent la plus part du temps des capacités extraordinaires à rebondir au fil de leurs aventures ou mésaventures !

Ainsi commence le voyage de Mouha, composé de légèreté, mais aussi de petites tristesses comme « ce pauvre oisillon tombé tout perdu », ou de rencontres plus terribles avec des enquiquineurs qui jalonneront son parcours, la mettant au défi du haut de leurs gros corps moches effrayants et des devinettes (trop faciles!).

Une devise à suivre cependant, celle de Blaise, le poussin masqué, tel un sage perché sur sa balancelle : « Ici sur le sol de par terre, ce qui a l’air vrai ne l’est pas toujours, et ce qui a l’air méchant ou gentil, ne l’est pas toujours non plus ». Il ajoute  : « Ce qui est important c’est que tu es importante. À part ça, j’aime ta coiffure ».
Ah, la coiffure de Mouha ! Elle fera l’objet des remarques des uns et des autres. Certains l’aiment, d’autres la trouvent hideuse. Cela ponctue le récit et apporte une touche intéressante nous ramenant vers une certaine réalité : dans ce monde imaginaire, l’humain reste humain.  Souvent grotesque, il a des avis sur tout, sur rien et des points de vues arbitraires sur tout ou rien. Y compris sur la coiffure de Mouha ! Mais elle est bien au-dessus de ça.

La rencontre de Mouha avec les habitants du « sol de par terre » pourrait être déstabilisante pour notre héroïne. Cependant, les conseils de Blaise lui permettent de ne pas tomber dans les pièges et surtout ne pas se fier aux apparences.

La poésie affleure toujours dans l’écriture de Claude Ponti, provoquant des images magiques. « La lune et le soleil sont partout à la fois ». Quant à la musique des mots valises, elles envoient un message d’humour et de liberté dont on s’empare avec bonheur. Et puis, j’aime retrouver dans ses albums des éléments qui me relient à ses autres livres : des personnages, des silhouettes récurrentes, un monde de pierre, un Blaise, des champignons, des animaux « doudous », une échelle du monde totalement éclatée.
Dans ce doux monde fou, ce qui pousse tant les enfants à poursuivre la lecture par l’image (bien souvent avant de pouvoir lire), c’est l’implication physique. Je veux dire par là que le héros, chez Claude Ponti, avance, traverse, vole, tombe, marche même où il ne peut pas. Et on a très envie de le suivre. Il passe avec énergie à travers les images dans un découpage savant qui propose  des cadrages donnant à voir plus loin, toujours loin. On avance, on avance entre les arbres, derrière les roches, dans un champ de lapins (attention, ce sont des canards!). Claude Ponti prend les enfants par la main et les pousse à l’aventure.

Dans ce monde si proche d’eux, les enfants découvrent que toute chose porte une part d’invisible, c’est l’imaginaire. Avant de savoir lire, ils sauront que tout est possible, qu’au-delà des mots « lapin », « carotte » ou « poisson » (qu’ils apprendront vite à lire), il y a aussi des Archikrott, Bafrafon ou des Rédékères pas très sympas. Des mots entre fiction et réalité. Mais s’ils sont dans notre imaginaire, c’est qu’ils existent un peu quand même, non ?

Aller, pour rire et conclure, je vous en pose une, énigme: « Lorsqu’on me nomme, je n’existe plus. Qui suis-je? ».
On est tous pour Mouha ! Vive Mouha !

Claude Ponti

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