Les étoiles brillent très haut dans le ciel

On entre dans ce livre par les pages de garde en voyageant de l’espace au quartier du Mile-End à Montréal , décor de l’histoire, reconnaissable à ses maisons, ses petits escaliers, sa bibliothèque, ses bagels et sa population haute en couleurs allant des hipsters aux juifs hassidiques.
Yakov tâche de se concentrer sur ce qui le passionne, l’espace, au milieu d’une famille turbulente. Son père a pourtant d’autres ambitions pour lui que de rêver d’aller sur la lune. Sa mère plus douce et plus compréhensive l’aide à devenir habile à gérer sa relation paternelle.  Mais voilà qu’une rencontre inattendue au parc avec une fillette musulmane, Aïcha, tout aussi passionnée de l’espace que lui, bouleverse sa vie… Les étoiles de Jacques Goldstyn (ed. La Pastèque), est certainement l’un des albums les plus réussis de l’année. Il met l’accent sur ce qui nous rassemble et non ce qui nous sépare. Et comme tout cela est mené de main de maitre !

Avec humour, poésie et tendresse, à partir du récit de deux enfants qui tombent amoureux, Jacques Goldstyn raconte une histoire universelle. C’est là sa force. Les deux héros catalysent ce que notre humanité comporte de bons et mauvais côtés: les religions qui nous enferment, les murs que l’on construits,  la place de chacune et chacun dans la famille, l’héritage culturel parfois lourd à porter, les adultes qui peuvent casser les rêves.
C’est justement sur la ténacité de nos rêves que Jacques Goldstyn insiste. Ce sont les rêves qui poussent à nous dépasser et dépasser la vie de nos parents. Pas toujours par ambition, mais par passion.
Ces deux enfants amoureux et passionnés sont porteurs d’espoir et si on leur met des bâtons dans les roues, Jacques Goldstyn sort ses armes préférées : humour et autodérision. Ni moralisation, ni de jugement.
En allant plus loin,  l’histoire soulève au fond la question existentielle : qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous faits ? Que faisons-nous de notre héritage ?
L’utilisation de la 1ère personne donne force et ambition au récit.

La parfaite cohérence du rythme des cases et du texte agrandissent le plaisir du lecteur. Le bleu berce les moments de rêverie ou les liens vers l’espace. La très grande variété des cadrages renforce l’effet comique de certaines scènes, telle celle où Yakov découvre les doigts de pieds d’Aïcha lors de leur première rencontre dans le parc. « Les plus beaux pieds que j’aie jamais vus de toute ma vie! ». (Chez lui, on ne montre jamais ses pieds).
Une multitude de détails dans l’illustration permettent d’entrer dans les univers de Yakov et Aïcha (clins d’yeux culturels, environnement, code vestimentaire…).
Jacques Goldstyn offre au lecteur des moments de pur magie. Je pense ainsi au foulard d’Aïcha qui glisse de ses épaules et découvre sa « chevelure interstellaire ». Et les pages sans texte sont de larges respirations dans le récit, et si éloquentes !  Notre cœur bondit au fil des images en suivant la réalité des deux petits héros, une réalité dont ils se moquent un peu grâce à leur capacité à rêver et leur insouciance. Mais n’est pas cela l’enfance?

Dans Les étoiles, plusieurs mondes se croisent, vous l’aurez compris : celui des religions, celui des adultes et des enfants, celui des rêves et de la réalité. Mais surtout celui des mots et de l’imaginaire : les mots forts, brutaux ou doux, les mots des livres qui ont une importance capitale dans l’histoire (la page couverture ne montre-t-elle pas la devanture d’une librairie?).
Si cet album de remporte pas de prix cette année, alors je n’y comprends rien! OUI, les étoiles brillent très haut dans le ciel pour ce livre !
J’imagine que le choix du titre n’est pas anodin, puisque les étoiles (jaunes) désignaient et condamnaient les gens du peuple juif sous Hitler. Ici elles viennent en opposition à l’obscurantisme, nourrissant le pouvoir d’imagination de Yakov et Aïcha. Un pouvoir qui permet de faire évoluer l’humanité.

« On vit à une époque où il y a beaucoup de rectitude politique, dit-il. On ne veut froisser personne. Mais en faisant ça, on manque d’audace. » (interview dans La Presse 11 août 2019). Bravo pour l’audace Monsieur Goldstyn !

Tellement heureuse de cet album, j’avais le goût de chanter. Voici donc, pour rêver un peu, Les étoiles de Melody Gardot

Le voyage du vent

Avant de prendre le sentier touffu de la rentrée, j’aime explorer les livres reliés à mes émotions ou mes sensations de vacances. Je vous ai délaissés quelques semaines, chères lectrices et chers lecteurs, mais le vent m’a ramenée à la maison.
Le vent, c’est un petit frisson sur la nature qui s’éveille, c’est ce qui souffle la parole aux arbres, ce sont les oreilles des chevaux qui frissonnent dans le pré et l’onde qui trouble l’eau. Ondine. Le vent c’est aussi ce qui permet aux hommes de prendre le large, aux oiseaux de suivre leur migration.

La nature a toujours été un sujet majeur pour les artistes (cf. Les grottes préhistoriques), autant que pour les scientifiques qui en percent les secrets. De tout temps, les peintres partaient en promenade dans la campagne pour y croquer des morceaux de paysages qu’ils transcrivaient plus tard dans leus peintures, souvent en arrière plan (La Joconde).
Les peintres anglais, puis les impressionnistes, ont voulu capté l’impression, la vibration, la lumière pour créer des paysages quasi instantanés, avant la photographie. C’est l’apothéose des courants paysagistes.
Le XXe siècle avançant, beaucoup de mystères ont été percés, beaucoup d’éléments maitrisés.Et à l’heure de la conscience environnementale, la nature reste un objet de fascination pour les humains.

Prendre les enfants par la main afin de les amener à mieux observer ou sentir la nature, tel est le propos de l’artiste japonais Susumu Shingu. Cet immense artiste prend soin d’offrir aux enfants des livres magnifiquement animés, dans une imagination proche des structures aériennes qu’il conçoit. Son texte poétique laisse l’enfant rêver sur l’image qui se déploie astucieusement. Dans Le voyage du vent, nous observons des oiseaux en vol, des dauphins sautant sur les flots, une aurore boréale dessinant des mouvements dans l’espace à l’infini. Mieux qu’un documentaire, ces livres (Le petit bois mystérieux, Le papillon voyageur, L’Araignée...)  donnent à aimer ce que nous souffle la nature, c’est à dire la variété des motifs, des mouvements, des couleurs, des tailles, des matériaux. Et dans cette nature, l’homme est toujours présent.
Susumu Shingu fait des livres pour rêver et admirer la puissance du monde en mouvement qui nous entoure. Dans l’espace et le temps, il donne à voir aux enfants et à s’inventer des histoires.

Moucheron, la petite collection qui grimpe qui grimpe…

Bzzz Bzzz Bzzz… Voici l’arrivée d’une collection utile, qui permettra aux enfants de jongler entre l’album et le roman avec bonheur et légèreté. Moucheron, telle est son nom, sera désormais la petite sœur de Mouche. Le joli bourdonnement que voilà !
C’est un sujet dont je parle depuis longtemps: le souci de passer tranquillement de l’album au roman. C’est à dire de la capacité de se faire raconter des histoires (ou les raconter soi-même à l’aide des images quand on ne lit pas encore) à la lecture autonome. Et pour cela il faut peu à peu développer le lien des mots à des images mentales puisque peu à peu l’illustration fera de rares apparitions. Moucheron a donc la vocation d’opérer cette transition en douceur.

On ne s’étonnera donc pas que le choix soit allé vers une auteure qui publie  des albums et des romans. Une auteure qui traite l’un et l’autre de la même façon dans l’esprit, l’humour, la tendresse. Catharina Valckx, avec MANU ET NONO, le dernier gâteau donne autant de place au texte (écrit assez gros) qu’à l’illustration. Cette dernière est fidèle à son travail, peut-être plus évidente dans le rôle qu’elle offre à la compréhension de l’histoire puisque ses plans sont très rapprochés et plongent le lecteur débutant au coeur de l’action. L’auteure garde aussi le même type de personnages, ici des oiseaux dont les petites pattes, les ailes et les yeux expriment parfaitement les émotions.
Enfin, comme dans ses albums, la notion de l’espace est clairement définie et ne perd pas le lecteur. Quant à l’histoire elle-même ? Une histoire d’amitié subtile comme le sont toutes les histoires de Catharina Valckx, avec un peu de mensonge de l’un, une petite fâcherie de l’autre, mais surtout l’envie de se réconcilier pour continuer à rigoler ensemble. De l’anecdotique qui devient grande aventure.

Avec Truc de fille ou de garçon?autre nouveauté de la collection Moucheron, on assiste à un dialogue entre Aponi et Balthazar, deux personnages imaginaires qui, en se promenant, se heurtent aux préjugés entre filles et garçons.  La  mise en page intéressante utilise différents types de typos pour traduire les éléments du texte: écriture cursive, scripte et dessins sont mis sur le même plan. D’ailleurs quelques dessins remplacent parfois des mots. Clémentine de Pontavice joue du crayon par les mots et le dessin.
Si le rythme sautillant de page en page est certes séduisant, la lecture est peut-être moins claire pour les tout jeunes, un peu moins ancrée dans les personnages peut-être, mais le propos est nécessaire. Un livre donc bien utile quoi qu’il en soit, qui  ne moralise jamais parce qu’il est plein d’humour !
La présence de l’espace blanc permet à l’oeil de circuler entre les différents types de textes et incite à crayonner, d’ajouter notre petite touche…Et pourquoi pas?

Coup de chapeau donc à cette collection qui permettra aux enfants de s’envoler vers l’autonomie avec des histoires drôles et intelligentes, en côtoyant des personnages attachants.

Pablo

Pablo. Quel joli prénom ! Celui d’un artiste génial, un artiste comme le sont tous les enfants du monde.
Pablo est un œuf. Il est sur le point de naître. C’est ainsi que commence l’histoire de Rascal publiée chez Pastel. « Il a un tout petit peu peur ». La prudence est de mise  à se dévoiler au monde. Les yeux, les oreilles, le bec, … Au fur et à mesure qu’il explore ses sens et ses possibilités physiques, grandit l’envie d’aller plus loin encore. Il aura bientôt besoin de  ses pattes, puis de ses ailes, pour prendre son envol.

Quand je découvre une histoire aussi belle et limpide que celle-ci, je pense d’abord, « quel talent ! ». Et il en faut, pour faire le récit de la naissance. Dans une métaphore belle à lire et à regarder, plutôt que de jouer immédiatement avec l’image du poussin naissant, Rascal étire le livre de page en page, prenant ainsi le temps de raconter la métamorphose de l’œuf.  Peu à peu, le petit être prend sa place. Il s’inscrit dans le monde. Discrètement d’un œil, puis, de deux, de son bec, de ses pattes, de ses ailes. Rascal raconte l’émerveillement et la curiosité qui nous poussent à nous aventurer toujours : regarder le monde, l’entendre, le toucher, le goûter, le respirer. Un monde qui invite à y entrer de façon plus marquante, sans peur désormais.
Le texte évolue d’ailleurs avec le mental de l’oisillon: de « il aimerait » en première partie de livre, on peut ensuite lire « il veut ». Rascal prend aussi soin dans la dernière image d’évoquer la trace indélébile de la naissance. Car même si en prenant son envol, l’oisillon se débarrasse de sa coquille, il « s’en est quand même gardé un petit bout. Pour les moments où… ».

Nos premiers instants, nos premiers pas, nos premières impressions sur terre sont marquants et déterminants pour la vie. Prendre le temps de retracer ce commencement est toujours important et rassurant aux yeux des petits. J’y lis aussi l’idée de s’émerveiller encore et toujours de notre venue et notre présence sur terre.

Le choix du noir et blanc est graphiquement très efficace, d’autant plus que Rascal garde la touche colorée pour la dernière page. Une couleur que chacun apporte sur terre.
Le noir et blanc illustre symboliquement la métamorphose de la vie: dans l’oeuf, il fait tout noir. En cassant la coquille, le poussin entre dans la lumière. C’est tout le joli sens du livre.

« On est comme on nait » Frédéric Dard. Rascal, comme à son habitude, dépose un clin d’oeil poétique avant l’histoire. Une histoire qui est celle de chacun.

Pablo