Le voyage

J’aime l’idée du voyage. Cela implique immédiatement de porter son regard loin, au-delà du bout de notre nez. Voir plus loin. Devenir curieux. C’est ce jeu de regard que je vous propose en découvrant ce très bel album, Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

Les indices du début sont contradictoires: il y a d’abord cette page couverture douce et onirique  représentant le vol d’une baleine (grâce à des ballons jaunes et bleus) au-dessus de la terre, et cette ville reconnaissable entre toutes, Paris. Dans la baleine volante comme un zeppelin, on aperçoit un lion par le hublot. Et il y a les pages de garde nous amenant au ras du sol recouvert de feuilles, territoire de prédilection des petites bêtes. Puis la page titre avec ce personnage (un pélican?) annonçant le zoo. Le rêve est là, avant même de commencer le voyage. Intriguant.

Un voyage se prépare:  tandis qu’Hippolyte (l’hippo) vient s’assoir dans son vieux fauteuil, Léon (le lion) travaille sur la notion du temps et Sergent Poivre (la girafe) pense à son vieux rêve, celui de rencontrer un enfant. Quelle folie! Ils mettent pourtant tout en oeuvre pour le réaliser. Rien n’est laissé au hasard, comme le montrent les illustrations avec humour : plans, lunettes, livres, vivres…tandis que la baleine, Majortom se concentre sur l’itinéraire. D’autres amis de la savane assistent au départ, certains les accompagnent. Et c’est parti pour faire le tour de la terre et arriver à Paris.
Arrivés devant la grille du zoo, les quatre amis se donnent rendez-vous dans trois jours.

L’histoire fait entrer le lecteur dans un jeu entre liberté et emprisonnement. D’un côté et de l’autre des grilles des cages, on s’observe. C’est aussi le jeu des regards et des points de vue entre animaux et humains qui donne tout son sens à l’histoire.
Grâce à des détails précis, on reconnait vite nos amis parmi les animaux du zoo : fez rouge pour le lion, lunettes rouges pour la girafe… Dans un trait simple qui ne manque pas de détail et quelques pointes de couleurs qui donnent des points de repères au lecteur,  l’oeil se promène, comme aux aguets. Vous observerez aussi le jeu des motifs qui reviennent d’un personnage à l’autre. Quant au tapis de feuilles des pages de garde, il est bien celui qui tapisse les allées du zoo et lui donne un petit air rêveur. Magnifique travail de dessin et crayonné!

Et la rencontre avec les enfants, me direz-vous? Il s’agit plutôt d’une observation emphatique qui met en lumière la façon dont les enfants jouent, crient, s’émeuvent, pleurent, rient… Malgré un ton parfois moralisateur (« Les enfants ne cessent d’expérimenter. Ils veulent tout comprendre, tout essayer »), on ne peut s’empêcher d’adhérer à ce point de vue qui valorise ce que sont les enfants: des êtres dont les sens et les émotions en font des capteurs de sens, des capteurs de rêves.
Clairement, le voyage en valait la peine!

Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

Un jour je bercerai la terre, une ode à la terre

Le style de Mireille Levert, on le reconnait immédiatement. J’ai découvert son travail en arrivant au Québec il y a vingt ans, à travers les albums tendres de Jérémie et Madame Ming. À l’époque, j’avais même comparé le visage  de Madame Ming  au style de Modigliani, par son ovale, cet ocre particulier, son regard un peu perdu.
Mireille Levert travaille en littérature jeunesse depuis plus de trente ans. Elle est parmi les membres fondateurs d’Illustration Québec. Prix du Gouverneur général du Canada, elle écrit et illustre ses propres histoires.
Son grand album Un jour je bercerai la terre, paru aux éditions La Bagnole en 2017, m’a séduite et offert une pause poétique dans le tourbillon des publications jeunesse. Tourbillon, c’est peu dire. On fait des livres, peut-être trop. Mais fait-on des lecteurs?
À la lecture de ce magnifique album, j’ai rêvé que chaque jour les enfants puissent recevoir de la part d’un adulte bienveillant un texte et des illustrations qui, comme ici,  propose mais n’impose pas et imagine sans effets spéciaux. Des mots simples dont on apprécie la grande beauté. Des illustrations enveloppantes, toutes en courbes élégantes.

Chaque page de l’album reflète une pensée déclinée en poème autour duquel se déploient des motifs de la nature  entourant le personnage. La prose poétique trouve son prolongement naturel dans la façon dont Mireille Levert lui donne son envol en l’illustrant. On y ressent une grande liberté, une douceur. Et si, comme elle le dit en exergue « Encore maintenant, je me sens petite, un minuscule grain de sable », son personnage  ne semble jamais écrasé par cette nature.
Au contraire il l’embrasse, la survole, la rêve, la contemple, l’écoute. Ses sens sont en éveil.
L’emploi de ce « je » implique le lecteur et l’invite à suivre le fil des pensées: « je » rêve de voyages, de forêts, d’océans, dans le chaud, le froid, ou la nuit. Cette exploration sensorielle se connecte parfaitement au besoin des enfants. Car oui, les enfants ont besoin de ce temps pour rêver et imaginer. Ils ont besoin d’être à l’écoute de leurs propres rêves. La nature leur ouvre des espaces plus grands qu’eux et permet à leur imaginaire de s’envoler.
Il est là, l’hommage rendu à la nature. Reconnaitre ce qu’elle nous donne pour élargir nos rêves. « Je lui dirai je t’aime ma terre de beauté ».

Merci Mireille Levert d’offrir aux enfants du temps pour bercer la terre.

C’est drôle, en voyant la dédicace « À ma soeur, et à tous ceux qui savent reconnaitre la beauté du monde », j’ai pensé à Bonjour le monde, de Catharina Valckx album lui aussi dédié à sa soeur qui elle aussi appréciait la beauté du monde.

Un jour je bercerai la terre Mireille Levert, La Bagnole 2017

Des Grandes Personnes qui prennent soin des enfants

On les connait depuis longtemps, ces livres d’une beauté extraordinaire, qui suscitent émerveillement et curiosité. Ils nous viennent de grandes personnes bienveillantes qui souhaitent offrir aux enfants des univers qui agrandiront leur imagination. Oui, la maison d’édition Les Grandes Personnes met tout son coeur à faire battre celui des enfants devant la beauté de ce que l’édition papier peut offrir de meilleur. Rien à brancher ni à activer pour errer à travers les pages, pour admirer tranquillement, s’étonner, déplier, déployer …
Je retiens quelques-unes de leurs dernières parutions dans l’esprit insufflé à la création de la maison d’édition.
Ma maison de Laëtitia Bourget et Alice Gravier.
Une invitation à suivre celle ou celui qui nous invite dans sa maison. Il faut quitter la ville en train, en car, puis se plonger dans une nature douce et poétique. On y sent la présence humaine par quelques détails. Les créatrices jouent sur le rapport entre l’extérieur et l’intérieur et n’oublient pas de ponctuer l’histoire qui se déroule en dépliant le livre, de petites touches d’humour. Le jeune lecteur sera attentif aux détails et aura du plaisir à dans les illustrations d’autres histoires qui se racontent en parallèle. Il y a quelque chose d’intemporel (la nature) et de très contemporain à la fois (un hipster tatoué, un ordinateur…).
À propos de Laetitia Bourget, on lit sur le site des Grandes Personnes: « Pour elle, s’adresser aux enfants signifie s’adresser à tous, quand s’adresser aux adultes, c’est exclure les enfants. Or il y a bien des aspects de nos existences qui nous concerne tous, de vastes étendues partagées, un espace d’histoire commun où nous nous reconnaissons, au cœur de chacun. »

Lignes, de Suzy Lee, lignes enivrantes et majestueuses qui tracent de page en page les mouvements d’une patineuse artistique. Son tracé est une écriture qui raconte sur l’étang gelé la joie de cette petite patineuse à sinuer sur la glace. Suzy Lee ne nous lasse jamais dans ce livre sans texte, à admirer les boucles et regarder les exploits de la patineuse. Elle varie les points de vue, nous rend compte de son allure,  de sa concentration, de…Mais voilà qu’à la dernière pirouette, elle fait une mauvaise réception. Ou est-ce le crayon qui a manqué son trait? Comme on peut le lire sur le rabat de la jaquette : Qu’elle soit dessinée par la pointe d’un crayon ou la lame d’un patin à glace, la magie commence ici. Quelle magnifique idée ! Une simplicité digne du grand art. Peut-être une inspiration de Twombly? À moins que ce ne soit Calder…
À noter aussi, le joli clin d’oeil des pages de garde. L’une, blanche, sur laquelle est posé un crayon et une gomme à effacer. L’autre au tracé d’un étang gelé.

5 Maisons de Dominique Ehrhard.
On parle peu d’architecture, trop peu. Pourtant, c’est l’art qui nous touche le plus directement puisque vivons DANS l’architecture.  Les architectes réfléchissent aux espaces de vie, à l’intégration des bâtiments dans la ville ou dans la nature, aux lumières qui doivent entrer dans la maison, au confort… Dans ce livre en format paysage, vous admirerez 5 maisons qui se déploient. Elles ont été conçues par 5 des plus grands architectes du XXe siècle. On connait Le Corbusier ou Robert Mallet-Stevens, mais peut-être moins Shigeru Ban. Ce n’est pas grave, vous pourrez les découvrir à la fin du livre où une brève biographie pour chacun est présentée. Film https://youtu.be/iMjUZqfoSCw

Enfin, et non le moindre, un album tout en hauteur, Oiseaux  de la grande Kveta Pacovska. Elle y est fidèle à la poésie de sa plastique cubiste rouge, noire, et argentée. Les oiseaux se tiennent debout, l’un avec un bec crayon, l’autre avec son habit de clown, ils portent tous des costumes différents. J’en ai même trouvé un qui joue de l’accordéon. Et justement, parlant d’accordéon, comme le livre  peut facilement s’ouvrir en un large cercle de ses pages qui se déplient, j’imagine déjà les enfants dans leur forteresse aux oiseaux, vous guettant par quelques petites ouvertures qui laisseront entrer la lumière, ou se cachant au creux de la volière de papier.
« Finalement j’aime attendre tous les jours mes oiseaux et me réjouir de leurs costumes merveilleux ». Kveta Pacovska offre aux enfants un monde merveilleux qu’ils voudront, j’en suis certaine, imiter en se mettant eux-mêmes à créer leurs oiseaux de collage.

« L’émerveillement est une chose inutile…mais aussi indispensable que le pain! » (Rio Ponti).

Les petites personnes vous disent « merci, les Grandes Personnes! ». Et puis c’est Noël bientôt, non?

3 grenouillettes, un Papounet et une grosse voix

Émile Jadoul connait le plaisir des enfants par coeur. Dans Une histoire à grosse voix, le plaisir de Gaspard, Gaston et Léa, trois petites grenouilles, sera de choisir une histoire, mais pas n’importe laquelle. Une histoire à GROSSE VOIX. Une histoire pour laquelle leur Papounet déploie tous ses talents d’acteurs. Que c’est chouette d’anticiper la petite peur qu’on va vivre même si  ça inquiète un peu Gaston, le plus petit. Surtout que Papounet éteint la lumière pour mieux mettre en scène sa grosse voix pendant l’histoire. Si lui trouve ça bien de lire dans le noir, les petites grenouilles ont besoin d’être rassurées et trouvent le prétexte de rallumer pour boire un verre d’eau, aller faire pipi ou chercher un doudou.

Quand Papounet peut enfin raconter l’Histoire à grosse voix, la peur gagne vraiment les petites grenouilles qui se serrent sous la couverture. Il faut dire qu’il raconte avec une très GROSSE voix, Papounet. Finalement, on opte pour une histoire à petite voix qui calme tout le monde. Mais au moment où la lumière s’éteint définitivement pour dormir…voici 3 petites paires d’yeux qui créent la surprise, dans le noir.

Ah mais quelle réjouissance de raconter cette histoire ! Grosse voix ou petite voix, le plaisir est égal, du moment que l’on est ensemble. Un plaisir que peut réellement partager le lecteur puisqu’Émile Jadoul, en excellent metteur en scène, grâce à ses cadrages, l’invite carrément sur le lit où se déploie une jolie couverture verte. C’est dire l’implication qui peut se créer au moment de la lecture. On se délecte aussi des expressions tour à tour malignes, coquines, inquiètes, ou amusées des petites grenouilles et de Papounet.

Émile Jadoul

En dehors du contenant réussi, ajoutons que le contenu est finement écrit. Émile Jadoul sait bien faire durer le temps et raconter les émotions (on veut bien s’aventurer vers la peur, mais pas trop quand même). L’enjeu de la peur dans le noir véhiculée par une grosse voix, devient JEU.

Il soulève aussi l’importante question du rapport à la narration et du phénomène d’identification, au moment où Gaston et Gaspard s’inquiètent et demandent: « Papounet, c’est bien toi cette grosse voix? ». C’est toute la complexité qui se révèle dans la lecture. Le lecteur n’est pas le narrateur. Il aime imaginer un personnage, parfois si fort, qu’il pourrait bien être « vrai ». En lisant on jongle avec de multiples voix et cela procure énormément de plaisir au petit lecteur qui peu à peu le comprend.

Bravo encore à cette album « pièce de théâtre » qui comporte son prologue (Papounet arrive dans la chambre pour tirer les rideaux), la lecture de l’Histoire à grosse voix et enfin la chute réussie en véritable coup de théâtre!
Alors coup de chapeau à cet album, à mon avis, l’un des meilleurs de ce créateur talentueux pour les tout-petits.

Ah, j’oubliais un détail amusant : la traditionnelle écharpe carreautée qu’Émile Jadoul aime mettre autour du coup de ses personnages, dont il  a désormais fait sa marque de fabrique.

Émile Jadoul, Une histoire à grosse voix, Pastel 2018