En Adélie

Sur la première page de garde, une petite fille, le nez plongé dans son livre. Il y a une certaine tristesse au regard de cette page qui la montre derrière une sorte de grillage en croisillons. Puis on découvre immédiatement, au début de l’histoire, que ce « grillage » n’est autre que la fenêtre derrière laquelle elle se tient et d’où elle regarde l’enclos des cochons.
Chacun est dans son monde au début de l’histoire d’Adélie (éditions D’eux). La petite fille dans sa maison. Les petits cochons dans leur enclos.
Mais qui est Adélie ?
Cela devient encore plus mystérieux la nuit lorsqu’on observe un petit cochon sortir de l’enclos pour se rendre dans la maison.
Une succession de pages nocturnes sans texte invite le lecteur à suivre la petite silhouette rose qui nous entraine peu à peu vers la bibliothèque. Car Adélie, la petite cochonne se régale des histoires et de chaque nouveau livre qu’elle ouvre.
Le secret de sa vie nocturne sera pourtant révélé à la petite fille qui ce soir-là n’arrive pas à dormir et la surprendra.  Éveline et Adélie seront désormais complices à deux, dans le besoin de partage qu’impose la lecture. Un bonheur contagieux si l’on en croit la dernière page.

Coup de chapeau au scénario bien mené, à cette jolie chute de l’histoire, à l’atmosphère très invitante pour le lecteur et aux cadrages qui lui permettent d’être aussi complice. Et surtout au talentueux coup de crayon d’un créateur que je découvre ici, Jean-Claude Alphen, dont la lumière dévoile les petits pas d’Adélie dans la maison (il nous semble les entendre) et son bonheur devant la gigantesque bibliothèque. Il glisse des détails qui ne sont jamais redondants ou certains clins d’œil amusants comme le rose des joues d’Éveline qu’Adélie observe sur son portrait dans le couloir.
« Il y a des souvenirs d’enfance dans ce texte », dit Jean-Claude Alphen  à la fin du livre. Il est clair qu’autant de livres à portée de mains promet à un enfant d’y trouver le désir de lire et celui de le partager.

Sur la dernière page de garde, une petite fille et une petite cochonne, le nez et la truffe plongé.es dans leurs livres. Tiens, la couronne de fleurs d’Éveline est passé sur le crâne rose d’Adélie !? En Adélie, il y a maintenant un peu d’Éveline et en Éveline, un peu d’Adélie.
On a tous besoin d’histoires, parce qu’on se sent moins seul.

Découvrir le site de Jean-Claude Alphen: https://www.jeanclaudealphen.com

La chambre d’Adèle

Ce qui est pratique quand tu animes un blogue, c’est que tu peux parler de tes propres livres 🙂  
Alors voilà, je vous annonce avec un immense plaisir la sortie de mon dernier album en date,  La chambre d’Adèle, avec les charmantes illustrations de Mügluck (Edito jeunesse).

 

Adèle est une petite fille à l’imagination débordante, tellement débordante qu’elle en oublie le temps, les gens, les repas, le bain et tout le reste. Dans sa chambre, elle construit un monde inspiré de ses jouets, de ses livres, mais aussi des promenades hebdomadaires que lui font faire ses parents au musée du cheval, au musée du miel, au musée des océans…

Adèle la magicienne offre à ses jouets une vie extraordinaire ! Bien sûr, elle met ÉNORMÉMENT de bazar dans sa chambre. Ses parents s’en affolent chaque fois. « Mais enfin, Adèle, tu n’as pas besoin de mettre autant de bazar pour jouer ! ».
Or, ce samedi-là, voilà qu’ils partent visiter un musée de la peinture. Adèle emporte Nours avec elle.  Heureusement!  Car c’est lui qui nous raconte cette histoire et la découverte d’un tout autre bazar que celui de sa chambre.

La chambre d’Adèle est un hommage à la grande liberté le jeu, au temps nécessaire pour les enfants à pouvoir rêver. Par le jeu inventé, un enfant se révèle et va puiser dans les tiroirs de son cerveau et de ses émotions pour recréer un univers qui lui permet de s’évader, qui l’amuse et le réjouit.

Cette histoire, inspirée par quelques jouets anciens du musée McCord de Montréal que vous découvrirez en dernière page (mais qui peut exister sans cette référence aussi), a été illustrée par Mügluck qui crée ici son premier album jeunesse. Regardez bien les illustrations : elle y a glissé des clins d’œil, elle rend bien compte de l’espace flou entre la réalité et la fiction en jouant sur les échelles des personnages. C’est pourquoi Nours qui a tant d’importance prend parfois des proportions gigantesques.
Son trait expressif et coloré rend très vivante cette chambre et ses petits habitants.

La sortie de cet album donnera lieu à diverses activités  auxquelles je vous convie :

 

À propos de la vie…

Christian Borstlap est un illustrateur, designer et directeur artistique néerlandais. En jetant un coup d’œil sur son site, vous pourrez prendre la mesure de toute sa folle créativité : https://www.partofabiggerplan.com    Quelle bonne idée de donner aussi de la place dans son travail, au livre jeunesse !
A thing called life,traduit par À propos de la vieparle de Cette chose qu’on appelle la vie. C’est-à-dire le mystère, l’émerveillement, nos perceptions, nos sensations…
Il n’est pas si facile de commencer un livre sur ce thème. Les uns se concentrent sur la vie humaine (la naissance), d’autres donnent des explications religieuses ou métaphysiques.

Ici, l’auteur aborde les choses de la vie sur un ton humoristique avec une entrée en matière qui va ainsi : « Il y a très longtemps, bien avant que de longs fils blancs se mettent à pousser sur nos oreilles… » Il fait allusion aux fils des écouteurs qui pendent de chaque côté de notre tête. Je me suis dit que la vie allait très vite car de moins en moins de fils dépassent de nos oreilles, mais des sortes de boucles d’oreilles qui nous donnent parfois un air absent. Bon, je m’éloigne…

Revenons au « magnifique hasard » ?, « coïncidence » ?, « big bang » ? qui met en route le processus de la vie. Du noir et blanc, naît la couleur.

Christian Borstlap n’explique pas la vie, mais raconte par des mots simples combien la richesse des concepts qu’elle porte, est importante. Et ce que nous savons de la vie, c’est au fond ce que chaque humain expérimente : mouvement, respiration, reproduction, émotions, justice ou injustice, force et fragilité… Et cela, depuis les débuts de la vie, c’est immuable ; tout comme « l’imprévisibilité » de la vie.

En soutenant son texte par des images symboliques, des formes organiques d’une grande variété de graphismes, de couleurs, de volumes, l’auteur nous permet de traverse la vie qui nous traverse au fil des pages. Et nous ne sommes jamais seul.es.

Il y a un âge vers 4, 5, 6 ans où ces questions nous assaillent. Je crois que de tels livres, où chacune et chacun peut se voir en miroir, viennent poser un baume apaisant sur nos questions. Et puis tous ces mots importants encore un peu abstraits pour des petits (injuste, imprévisible, invisible, vivants…) prennent doucement un sens avec l’album. Ils prennent un sens dans une dimension évidente : notre interdépendance.

Vous trouverez en 4ede couverture une note de l’éditrice Nadine Robert indiquant qu’il s’agit ici de son premier livre carboneutre. Ainsi, c’est 150 arbres qui ont été plantés grâce au soutien d’Arbre-Évolution afin de compenser le CO2 relâché par la production de ce titre. « Pour moi, il est essentiel de le faire, d’abord parce que je souhaite poser des gestes concrets pour protéger l’environnement, mais aussi parce qu’il est devenu assez simple et accessible de le faire. J’espère que ce geste encouragera les autres éditeurs à faire de même », nous explique Madame Robert. (Extrait de l’article de Josée-Anne Paradis, Les libraires, 21/10/2019)

Si j’avais des petits autour de moi, je crois que je leur lirais le texte en les laissant dessiner ce qu’ils imaginent à partir des mots. Car en dessinant, les enfants ont la capacité de jouer sur le sens propre et le sens figuré.
C’est aussi ce que fait Christian Bortslap.

 

Onze Matous dans un sac ou le bonheur de prendre des risques

Le nom de Noboru Baba vous dit quelque chose ?
Sans doute pas…C’est la raison d’être des éditions Le Lièvre de Mars qui mettent un point d’honneur à vous faire découvrir des créateurs ou créatrices oublié.e.s, ou mal connu.e.s, dont les œuvres ont pourtant une valeur indiscutable. En termes de récit, en termes de contenu, en termes de graphisme. Cela tombe bien, nous sommes dans les années merveilleuses de l’album et tous les styles coexistent. Du travail exécuté à l’ordinateur en passant par la gravure, le collage, le monotype, la gouache, l’acrylique, l’huile, le crayon de couleur, le fusain…que sais-je encore, les albums jeunesse fournissent aux enfants une approche artistique sans cesse renouvelée.

Pour remettre au goût du jour des livres qui ont  plus de 40 ou 50 ans, Le lièvre de Mars fait un travail soigné et remanie quand nécessaire la vision graphique ou quelques éléments du texte (avec une belle conscience dans la traduction), sans jamais trahir l’original. Avec un choix d’oeuvres de tous les horizons, l’éditrice Nadine Robert propose des livres ouvrant les enfants au monde. L’un peut être d’origine russe, l’autre scandinave, japonais… Une quête magnifique qui nous rend curieux.
Mais revenons à celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui, Onze Matous dans un sac.

Noboru Baba (1927–2001) a vécu à Tokyo et a été un mangaka très connu. Il s’est mis aux albums jeunesse en 1964. En réalité Onze Matous dans un sac était le 4e opus d’une série qui « constitue un joyau de la littérature jeunesse, une œuvre qu’il importe de faire découvrir à de nombreux lecteurs ». Noboru a connu un succès considérable.

Ce qui frappe en premier, c’est l’aspect rigolo des matous, une petite insolence à peine esquissée par un trait fin contournant des volumes en aplat. L’autre aspect marquant, ce sont les couleurs vives et franches qui appuient le dynamisme du récit.

L’humour intervient dès les premières pages où l’on voit défiler à la queue leu-leu les onze matous, chat tigré en tête (le chef). Ils arrivent devant un panneau « Défense de cueillir les fleurs ». Mais comment résister quand on mord la vie à pleines dents et que l’on est curieux ? On tourne la page et les voilà tous au milieu des fleurs.
C’est la joie qui parle, le bonheur partagé. Il en sera ainsi à chaque étape où l’interdiction induira des situations dans lesquelles le petit lecteur pourra légèrement s’inquiéter mais jubilera de voir les matous transgresser l’interdit. Car entendez-moi bien. Si j’aime ce livre c’est vraiment pour cela. Le bonheur, pour un enfant, en quelques secondes, de transgresser l’interdit et de prendre des risques.
Et le risque, les matous le prendront même quand, profitant de leur naïveté, quelqu’un leur jouera un vilain tour. Un vilain monstre qui leur tendra un piège dont ils se sortiront par leur intelligence en retournant la situation.
«On a réussi ! On a réussi !»
«Quand nous sommes tous ensemble, rien ne peut nous faire peur.»

Pour terminer, j’ajouterai que le rythme du texte est vraiment intéressant. À un autre niveau, il contient aussi la découverte du plaisir de lire, celui du lecteur débutant qui bute sur les mots à prononcer, puis redit la phrase d’une seule traite quand il en a compris le sens. Et les onze matous nous prouvent que ce n’est pas parce qu’on est capable de lire qu’on obéit forcément !

C’est soigné, touchant, l’illustration ajoute des touches d’humour adorables. L’art graphique est poussé jusque dans le titre écrit dans un style « chat » avec des oreilles, un museau…Quant à la dernière page, elle montre sur une carte le trajet des onze matous.

Vers où iront-ils désormais ? À nous de l’imaginer peut-être.