FUIS TIGRE !

Comment résister à cette page couverture qui casse un peu les codes classiques par un élan  prenant la pleine largeur de la page ? Alors que la forêt est en feu, nous, humains sommes pourtant déjà en train de crier dans un tutoiement : « Fuis tigre! ». Il s’élance devant nous.
Et comment résister encore à la première phrase du texte qui annonce  « C’est la fin. ». Le lecteur prend son élan et il ne sera pas déçu.
Le texte qui se décline, une prose poétique parfois haletante, pousse la bête à quitter sa terre natale, à aller « vers les terres étrangères, inconnues, contrées des hommes ».

L’illustration fabuleuse par ses choix de couleurs et de lumières est bavarde à côté du texte. Mais d’une façon originale. Si elle s’intéresse à la vie du tigre, elle entraine le lecteur dans la ville, parmi la foule qui va et vient. Une ville aux fils électriques en suspend, à l’eau qui dégouline dans les rues, aux boutiques débordantes de victuailles. Peu accueillante cependant, elle oblige le tigre à se faire tout tout petit. Mais dans cette ville d’humains , il y a des enfants. Et c’est l’enfant qui le protègera et le sauvera.

Le jeu entre le texte et l’illustration est passionnant dans ce livre. L’étrangeté provient des cadrages, de la façon dont les choses et les êtres prennent vie. La déformation des pieds, des corps, leur poil hirsute rend finalement et bizarrement ces humains sympathiques. Proches de l’animal. Malgré la gentillesse de cette « famille d’accueil » qui le garde en secret, la peur au ventre est là, de se faire surprendre ou arrêter.

En rejoignant la fête nocturne, tigre trouve sa place comme d’autres  et ose ce « nouveau départ ». On l’oublie, il se confond avec la foule qui danse, il assume ce qu’il est devenu, peut-être. Il devient homme  sur deux pattes en se trémoussant de façon presque risible. Après une double page sans texte qui laisse la confiance s’épanouir, ce sera pour lui et sa famille refuge un « nouveau début ». Inimaginable il y a encore quelques pages…

On peut évidemment interpréter le personnage de tigre comme métaphore de celui qui fuit, à cause du feu ou de la guerre, celui qui est OBLIGÉ d’affronter un monde inconnu, celui qui devra s’adapter, se plier, et se faire oublier. Le champ lexical va en ce sens: refuge, errance, secret, se rassurer, hors la loi…

Un album choc magnifiquement réussi par ce duo talentueux. Le texte à lui seul par la force de sa narration, sa beauté, son rythme, son évocation, se suffirait à lui-même. Mais les illustrations extravagantes et expressives où l’on se sent la joie de laisser aller le crayon pour raconter, l’entraine dans une danse originale. Une vision d’anticipation à notre monde. Ou peut-être la réalité?


Fuis tigre! 

Éditeur SEUIL
Collection : Albums jeunesse

La rumeur

La rumeur , de Zaza Pinson et Christine Davenier, paru chez Kaléidoscope en 2018, est un album nécessaire sur le thème du rejet. Nécessaire car les créatrices de l’album explorent profondément les émotions du personnage victime de l’injustice,  mais aussi celles du groupe colporteur de la rumeur.

Au-delà, cette histoire nous renvoie à la manipulation des masses, au racisme, à la xénophobie et ces haines détonnatrices de tant de conflits. L’album prouve que l’on peut aborder des sujets aussi délicats avec subtilité, à hauteur des émotions d’enfants.

Une classe ressemble à une micro société, n’est-ce pas? Il y a des timides, des moqueurs, des suiveurs, des leaders, des rêveurs, des provocateurs. D’une année à l’autre on s’habitue à ces caractères. Mais parfois l’arrivée d’un nouveau (qui doit faire sa place dans le groupe) vient perturber le groupe qui donne bien peu d’espace à cette intégration.

Ici, le nouveau, c’est Hérisson. D’emblée, on l’étiquette : « trop bizarre », « même pas capable de… », « moche ». Avec ses piquants sur le dos, cette façon de se mettre en boule et ses grognements bizarres quand il mange, Hérisson est vite rejeté. Pire, dès la disparition de la barre chocolatée de Chiot, on l’accuse. Et commence la rumeur.

La rumeur est à la foule ce que le mythe est à la société. C’est à dire une histoire non fondée et transmise de bouche à oreille comme l’illustre parfaitement Christine Davenier sur  ces mots « Le bruit se répand comme une trainée de poudre ». 
Mais pourquoi tant de méchanceté et de rejet de la part du groupe ?

Sans doute sa différence. Il est vrai qu’Hérisson est le seul qui ne peut jouer au foot, avec ses piquants et sa façon de se mettre en boule. Les autres lui font sentir son incapacité à faire comme eux et à s’intégrer. Les plus autoritaires font en sorte que tout le monde pense qu’il est le voleur de la barre chocolatée. Car dans le courant d’une rumeur, on peut manipuler, convaincre et prendre le pouvoir. La rumeur c’est une tache qui se répand, et devient ciment du groupe, face à ce pauvre Hérisson qui subit.
Il les observe médire, puis dans un magistral coup de théâtre – un monologue explosif qui prend une entière double page -, il crie ses frustrations, sa colère et sa déception. Belle trouvaille que cette double page! Il met le groupe face à sa méchanceté. Un groupe où pourtant chacun est différent.
Puis il part, non sans avoir dit (ou plutôt dessiner) son dernier mot. C’est toute la beauté de l’histoire. Car dans ce geste il  provoque le démantèlement de la rumeur et offre à tous l’espoir de revenir à de meilleurs sentiments. Ils comprennent alors la honte, le regret, le remord. Mais la fin ouverte annule toute idée moralisatrice.

De connivence avec le texte, Christine Davenier « croque » merveilleusement les personnages et ajoute un élément original aux illustrations : le motif des doubles pages de garde fait de boucles serrées et colorées qui expriment les mots de la colère alors qu’on est à l’âge où l’on ne sait pas encore écrire. Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec les artistes qui introduisent l’écriture dans l’oeuvre. Voici un lien vers de tels artistes: https://perezartsplastiques.com/2015/04/05/lecriture-dans-lart/

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Christine Davenier illustre aussi les très jolies histoires de Minusculette au fil des saisons, Découvrez cette héroïne à travers cette vidéo: https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=x-UFO0z5HDM 

L’adorable Lola

Les mots doux, Tu m’aimes ou tu m’aimes pas?, Un bisou c’est trop court, L’île aux câlins … Lola est une héroïne qui s’exprime depuis plus de 20 ans grâce à ses deux parents attentionnés, Carl Norac et  Claude K. Dubois.
Née d’une anecdote amusante (une petite fille qui n’osait pas poser sa question à Carl Norac et gardait sa bouche toute gonflée comme si les mots ne pouvaient en sortir), cette petite hamster raconte au fil des histoires ses déboires avec la vie qu’elle apprivoise.
Le choix de cet animal, petite boule de poil douce et molle qui peut se contorsionner facilement, permet à Claude K.Dubois de rendre plus expressives les émotions vécues. Car une émotion n’est jamais petite n’est-ce pas ? Lola nous le fait bien comprendre.

La jolie connivence installée autour du personnage offre chaque fois aux tout-petits de vivre un moment d’intimité qui les touche vraiment. Les émotions et les réactions aux évènements y sont toujours sincères car Lola incarne parfaitement bien l’enfant de 2/3 ans qui passe du rire aux larmes, qui s’emballent puis se dégonfle, qui s’enthousiasme avec exagération puis retombe dans sa déception.

Carl Norac concocte des textes rythmés et souriants, aux sonorités que les petits adorent. Carl est poète et comme il l’explique dans l’une des vidéos que vous pouvez voir sur le site de l’éditeur, le domaine des albums jeunesse lui permet d’écrire des  » petites proses » proches de la poésie.
Il raconte aussi que les histoires de Lola sont souvent inspirées par une anecdote autobiographique. Dans Adorable, c’est tout moi !  il exprime un petit « ras le bol » des enfants plantés devant la télé à regarder des émissions dont ils ne comprennent pas les ressorts. Heureusement, l’humour allège et efface tout aspect moralisateur qu’il n’y a jamais dans ces histoires. Ce qui est sûr, c’est que Lola explore ses limites en voulant en faire un peu trop. Elle trouvera refuge dans un livre et offrira une chute espiègle au lecteur.

Sous le doux crayonné de Claude K.Dubois, Lola, tout en rondeur, avec son petit ventre blanc et ses joues roses, provoque aux grands comme aux petits un sourire tendre. Et à cet âge, on a besoin de ça. Il y a quelque chose de sécurisant chaque fois qu’une histoire se termine. Un calme après la tempête qui pourrait bien recommencer quelques minutes plus tard.
Ce sont des histoires qui font du bien et parlent de l’intime quand ne sait pas encore mettre de mots sur nos émotions.

« L’émotion est la seule force directrice dans mon travail. Je ne dessine pas pour le côté graphique, celui-ci me sert en fait à traduire avec force les sentiments de mes personnages : la joie, la tristesse et, toujours en filigrane, la fragilité et l’étonnement face au monde qui nous entoure. Le regard des enfants croisera celui de mes personnages. Pour que cette rencontre magique ait lieu, il faut que ce regard soit vrai, sincère et vivant. » Claude K. Dubois

En 2019, Nous sommes là!

Sous le titre du livre Nous sommes là, nous pouvons lire: « Notes concernant la vie sur la planète terre. »
Dans une démarche errant entre le scientifique et le poète, Oliver Jeffers dédie ces notes et cet album à son fils Harland: « Voici les choses que je pense que tu dois savoir ».

Avant de savoir lire des mots, des phrases, on « lit » le monde qui nous entoure. On en découvre les odeurs, les formes, les couleurs. Et pour « lire » ce monde, c’est à dire le regarder, l’entendre, le comprendre, nous avons besoin de l’autre.
Accueillir un enfant sur terre est un choc émotif autant pour lui que pour ses parents. Un petit être arrive, dépendant de nous, qui va découvrir et vivre mille et une choses. Comment lui présenter son environnement? Quoi lui dire? Comment lui expliquer ce que nous sommes et où il vit? Et lui dans tout cela, comment faire en sorte qu’il n’y soit pas perdu ?
Dans la préparation de son tout petit à appréhender au monde, Oliver Jeffers le met en appétit, il ouvre son regard, met l’accent sur la diversité. Il tisse des liens entre l’infiniment grand et l’infiniment petit (entre le cosmos et l’homme), entre nos points communs (quand il décrit l’être humain par exemple) et la richesse de nos différences. Il lui raconte les chemins à explorer pour ne pas se perdre et pose les jalons de sa connaissance du monde.

À la première lecture, j’ai bizarrement eu un petit agacement, me disant qu’un tout petit ne se posait pas toutes ces questions d’un coup. Que son envie d’écrire ce livre restait une envie d’adulte qui intériorise ses propres émotions et devant un nouveau né et ressent le besoin impérieux de les partager, avec peut-être une légère anxiété devant l’immensité du travail à faire comme papa.
Puis, en me rappelant les animations que je donne régulièrement dans les classes, j’ai totalement adhéré à l’idée de Jeffers. Car en effet, prendre du recul, ne jamais oublier où nous vivons et ce que nous sommes sont des propos qui touchent les enfants. On ne leur dit jamais assez qu’ils sont uniques, mais en même temps, en lien avec des milliards d’humains. Alors, avant qu’internet ne se charge de leur balancer tout et n’importe quoi, cet album est un merveilleux moyen d’ouvrir le dialogue, d’offrir des premières clefs de compréhension, des points de repères et l’éveiller sans mièvrerie à la beauté des choses.

Oliver Jeffers prend son rôle de père « pédagogue » très au sérieux avec beaucoup d’humour ! Il décale par exemple les points de vue: « nous sommes heureux que tu nous aies trouvés car l’espace est immense ». Il allège le ton sans cesse par les nombreux détails glissés dans les illustrations, déclinant des bleus, des orangés et des mauves magnifiques.
Et à travers toute cette démonstration, il aborde des concepts essentiels : le cosmos, le temps, la vitesse, la vie, la mort,  l’environnement, le respect…

Quant à la condition humaine, celle de notre éternelle solitude, Jeffers rassure son petit Harland, lui disant pour conclure : «il y aura toujours quelqu’un pour répondre à tes questions».

En début d’année, nous renaissons un peu. Lire cet album fait beaucoup de bien.

vers le site d’oliver Jeffers

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