La vie en poésie

J’aime tenir ces petits recueils de poésie dans la main. C’est leur première qualité, celle d’être accessible, de se glisser en douceur entre vos doigts, avec la souplesse et l’élégance de leur jolie ligne graphique.
Ce sont des poésies qui déroulent des thèmes sur la vie, l’intime, le quotidien, la famille. On peut librement se laisser surprendre en les ouvrant à n’importe quelle page. À chaque auteur ou autrice, sa force, son style dans la ligne éditoriale sérieuse qui les relie : mettre la poésie à portée de mains des plus jeunes en les amenant à apprécier combien les mots, même simples, ont le pouvoir de faire surgir des images.
Et que l’exigence de lire tient plutôt de notre implication à la lecture pour comprendre la voix qui nous parle.

Celle de Véronique Grenier dans Colle-moi, toute d’émotions
et de sensations.
« Il y a des possibles qui n’auront pas lieu. Mais il y en aura d’autres qui n’auraient pas pu avoir lieu. »

Celle de Baron Marc-André Lévesque dans J’ai appris ça au cirque, coupée, entrecoupée, rebondissante, haletante et drôle :
« le déséquilibre nous tient par la barbichette les efforts tanguent l’échelle est souple on ricane dans l’écroulement
et dans les nœuds du rire on se fait des amis »

La voix de Virginie Beauregard qui, dans Perruche, fait entrer la réalité comme des fausses notes dans sa tristesse :
« quand j’ai perdu mon oiseau j’ai senti l’air m’insulter mon ventre se percer de tristesse ma tête devenir un nid de larmes »

Celle de Jean-Christophe Réhel qui, dans Peigner le feu, rythme ses pensées qui jonglent sans cesse entre détails insipides et d’autres plus signifiants. L’œil est alerte et le cœur battant de rire :
« Je regarde les élèves de secondaire 5 Je les trouve beaux et niaiseux Comme d’immenses gorilles au soleil. »

On ne redira jamais assez combien la poésie est importante pour s’approprier l’habitude de lire simplement pour le plaisir de la musique des mots et développer notre capacité à faire naitre des images dans notre tête.

COLLECTION POÉSIE – COURTE ÉCHELLE

Alma, le vent se lève

Alma. Cela fait des années que Timothée de Fombelle construit ce roman dont la racine, comme ses autres récits, remonte à l’enfance. Alors qu’il avait treize ans, il se retrouve avec ses parents devant une grande forteresse de la côte ghanéenne. « On y voyait la terre piétinée des cachots, les canons rouillés et les chaînes scellées dans les murs » raconte-t-il.
Dans ces forteresses, à une époque pas si lointaine, étaient parqués des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants enchaînés, en attente de départ sur des vaisseaux pour devenir les esclaves de blancs, rois du coton ou de la canne à sucre.


La traite négrière dont il est question dans ce roman, est un thème nécessaire à l’heure du mouvement Black Lives Matter. Timothée de Fombelle n’avait pas prévu l’alignement des étoiles sur ce sujet brûlant et marquant au fer rouge de l’histoire des noirs qui en souffrent encore aujourd’hui dans leurs entrailles. Onze millions de victimes de cette traite transatlantique et si peu d’histoires pour les jeunes lecteurs d’aujourd’hui relatant ce qui se tramait entre Européens, Américains et Africains eux-mêmes. Car cette histoire est aussi celle des blancs, peu reluisante mais que l’on doit raconter.

Sans jamais trahir la grande Histoire, Timothée de Fombelle retrouve cette belle agilité du langage qu’on lui connaît, qui permet au lecteur de suivre en simultané la vie de divers protagonistes. Sur une toile de fond solide et détaillée, le romanesque nous transporte de la bourgeoisie de La Rochelle en France à la côte de l’or en Afrique, jusqu’aux Antilles quand s’arrête ce premier tome. L’auteur est un magicien qui use de son talent théâtral pour, chaque fois, lever le rideau sur un autre lieu, un autre temps, étoffant ainsi peu à peu son récit. Nos images mentales sont sans cesse sollicitées sur le pont du navire à la barre, dans la cale avec cinq cents esclaves, en haut du mât de misaine en pleine tempête, dans le froid neigeux un soir de Noël à La Rochelle.
C’est ce qui est réjouissant dans la lecture d’Alma et qui nous permet de cerner de plus en plus précisément les personnages. Comme un joaillier, il sertit son bijou et l’encercle délicatement des pièces nécessaires à sa beauté. Et la plus belle, c’est Alma, autour de laquelle le récit s’enroule. Alma découvre la vie au-delà de frontières qu’elle n’avait jamais franchies. Dans sa fuite, à la recherche de son frère Lam, elle aura, en plus de son arc magnifique, ce don de la légèreté, cet instinct terrible et une ténacité hors du commun. Alma c’est en quelque sorte l’héroïne du conte des Okos, ce peuple inventé d’où émane toute la poésie du roman. L’auteur leur offre des pouvoirs extraordinaires. Ils sont au-dessus de la mêlée mesquine et cruelle parce que leur cœur est puissant.

Le 18e siècle, celui des Lumières, mais aussi de l’esclavagisme, est une des périodes les plus terribles et cruelles de l’histoire humaine. Timothée de Fombelle, dans sa grande liberté de romancier, donne aux jeunes qui liront son livre, beaucoup à voir, à comprendre et sans doute à découvrir. Il s’appuie sur des faits historiques sans jamais tomber dans un parti pris simpliste. Fort de milliers d’heures de recherches, il raconte habilement les échanges entre l’Europe et l’Amérique qui se servaient allègrement sur les terres africaines, non pas seulement en denrées, épices, ivoire ou bois précieux, mais aussi en hommes, femmes et enfants dans la traite négrière. Il n’hésite pas à mettre en lumière les tiraillements entre peuples et tribus africaines qui, à cette époque, n’étaient guère solidaires, et n’hésitaient pas à trahir au bénéfice des blancs. Une histoire très complexe, soutenue par la beauté du romanesque et les illustrations magnifiques de François Place, lui aussi maitre d’œuvre de l’imagerie qui s’inscrit dans nos têtes.

Emporté par le courant du fleuve Niger, le lecteur réussit à traverser l’Atlantique, en restant tout proche d’Alma, Nao, Amélie, Joseph, des personnages attachants qu’il a très hâte de retrouver en 2021 !
Publié chez Gallimard jeunesse !

Le miroir d’Henri

Henri Lézard, peintre passionné, découvre un jour cette phrase de Léonard de Vinci : « Un véritable chercheur d’art doit savoir peindre un miroir. Si celui-ci réfléchit, alors il connaîtra la gloire. » Henri se met alors à travailler jour et nuit pour réussir à peindre un miroir, Le miroir d’Henri.
Éditions Gallimard Jeunesse Giboulées.


C’est Omar, un vieux crapaud amateur d’art, à qui Henri montre son dernier tableau de têtards peints dans le brouillard, qui lui fait découvrir cette phrase du grand Leonard. Rappelons ici que cet artiste écrivait de droite à gauche et ne donnait donc accès à ses notes qu’en les mettant devant un miroir. D’où le jeu subtil autour du verbe réfléchir.

Henri est persévérant. Il peint nuit et jour, un chapeau sur la tête, des chandelles sur le chapeau. Il peint au lit ou dans sa baignoire. Il peint et finit par peindre un miroir.

Devant un tel défi, on est prêt à venir clamer notre admiration. C’est ce que feront les animaux. Mais est-ce pour dire leur admiration au peintre ou se mirer vaniteusement dans l’œuvre miroir ?

Quel comique défilé d’attitudes, de regards, d’accessoires pour embellir l’image de chacun et chacune ! Et que dire de la fierté de l’artiste couvert de gloire! Et ça prend des selfies, et ça porte la main sur le cœur en signe de fausse modestie !

Mais voilà qu’au génie, on a volé l’œuvre. Après quelques énervements, et toujours auprès d’Omar qui le conseille, Henri rebondit et n’écoutant que son talent, choisit un nouveau sujet d’envergure.

Le miroir d’Henri de Roberto Prual-Reavis est une fable sur l’acte de création. Comment vient l’inspiration, le talent est-il justifié par le succès, la réussite technique, l’exploit, en quoi la nature est-elle un inépuisable sujet d’inspiration ?

Et la question passionnante : une œuvre est-elle un miroir pour chacune et chacun d’entre nous ?

L’album est aussi l’occasion de présenter Leonard de Vinci et sa fabuleuse technique du sfumato (de l’italien vaporeux, « sfumare« ) qui consiste à superposer très finement plusieurs couches de peintures rendant les contours du sujet évanescent (observez bien le portrait de la Joconde).

Le personnage d’Henri va à l’encontre de l’image des peintres que l’on imagine volontiers dans une démarche plus laborieuse et plus secrète. Henri, s’il a certes du talent, fait preuve d’une naïveté désarmante coiffée d’une infinie confiance en lui.

N’est-ce pas ce que l’on souhaite aux enfants pour qu’ils osent un peu plus s’aventurer et créer ?