Miroir, ô miroir, dis-moi qui je suis ?

Il y a des histoires que l’on raconte et que l’on raconte encore. L’enfant nous la réclame et boude si on lui offre autre chose. «Cette histoire, et pas une autre ! ».
Mais qu’a-t-elle donc de si passionnant cette histoire qu’il nous semble ne plus rien y découvrir ? Qu’y trouve-t-il, lui, de si réjouissant qu’il s’obsède à l’entendre ? Quel plaisir ressent-il à cette chute qu’il connait par cœur ?

Sans une doute une petite part de lui-même. Un effet miroir qu’il détecte au-delà des personnages, au delà de l’humour et de l’intrigue. Dans le travail que fait un enfant à écouter une histoire (car oui, c’est une forme de travail d’entrer dans l’histoire et la comprendre!), il y a un premier attrait. Cela peut être l’effet comique. C’est bon de rire ensemble ! Et puis il y a le texte, les sons. Celui des animaux par exemple. Et puis encore d’autres zones d’intérêt : celle des émotions, les illustrations qui interpellent…
Prenons Aboie, Georges !, de Georges Feiffer (ed. Pastel) que tout le monde connait.  Un album ô combien minimaliste dans ses illustrations, si expressif dans le trait, si bien rythmé dans le texte. Mais de quoi ça parle ? Souvenez-vous… Une maman essaye d’apprendre à son chiot d’aboyer. Mais Georges (le chiot) fait miaou, coin-coin, ronron, meuh…C’est contrariant, elle s’arrache un peu les cheveux (le poil),  alors elle décide de mener son petit chez le vétérinaire.
Là, habilement, l’auteur joue avec le sens propre et le sens figuré. Quand le vétérinaire veut aller « voir le fond du problème », il plonge littéralement sa main dans la fond de la gorges de Georges. Il en retirera un chat, un canard… (en passant, les animaux apparaissent dans le même ordre que dans la 1ère partie de l’histoire, ce que remarquent très bien certains enfants). Quand tous les « problèmes » sont partis,  le chiot aboie enfin. Et si son  » Wouf wouf » fait la fierté de sa mère, pourtant, à la dernière page…
Je ne révèlerai pas le moment précieux de la chute à celles et ceux qui ne connaitraient pas encore cet incontournable.

Aboie, Georges!, contrairement à ce que l’on me dit parfois, non, ne parle pas des animaux, mais bien de l’enfant lui-même et d’éducation. L’histoire fait écho aux adultes qui demandent, insistent, apprennent aux petits, et alors qu’ils pensent que c’est gagné, voilà qu’ils doivent à nouveau recommencer. La vie de chaque jour, en réalité. C’est ce qui réjouit tant les enfants. Ils le voient dans le comportement de la mère, du chiot, ils en rient parce qu’ils savent que l’on parle d’eux. L’espace de quelques pages, ils sont eux aussi ce chiot un peu rebelle à l’apprentissage. Une façon d’explorer leur propre vécu.

Voilà pourquoi ces livres sont si importants pour les enfants. Ils ont besoin de se comprendre dans les similitudes et les différences qu’ils observent à travers les histoires. Le frottement entre la fiction (ici humoristique) et la réalité rend le livre plus palpitant encore.
Les enfants ne se trompent pas dans leur choix. Quand un livre leur plait, c’est qu’ils y trouvent quelque chose en miroir d’eux-mêmes.
Miroir ô miroir, suis-je ce chiot rebelle d’ Aboie Georges ? Suis-je cet enfant victorieux de sa solitude, de L’arbragan de Jacques Goldstyn (pour les 4-7 ans), un livre pour lequel j’ai vu grandir, immense, le sourire d’un enfant quand l’arbre prend ses couleurs ? Ou ce canard téméraire devant le crocodile, capable de braver le pire danger et de lui faire un pied de nez dans Je suis un lion d’Antonin Louchard ?

Miroir, ô miroir, puis-je quelques minutes être loup plutôt que cochon, impertinent plutôt que soumis ?Ah, relire éternellement C’est moi le plus fort de Mario Ramos dans Histoires de loups (Mario, tu nous manques!)…
Tous ces livres « miroir » sont l’occasion de s’explorer, de s’amuser à transgresser l’interdit, d’être le faible, le fort, le peureux, l’audacieux. Ces livres donnent le temps aux enfants de vivre une expérience forte et « hors d’eux », quelques instants. Une quête identitaire salutaire, le temps d’une histoire.

L’amour est dans le pré

J’aime bien ce ton mi oral mi littéraire, qui peut être la voix d’un narrateur extérieur ou celle d’un personnage de l’histoire. Le cochon, le cheval ou la vache par exemple, témoins des aventures d’un fermier qui fait décidément tout de travers : il s’enlise avec son tracteur, vérifie si les cochons ont pondu des œufs, et il veut tondre la vache. Un fermier qui a la tête ailleurs.

Dans Le fermier amoureux, de Pim Lammers et Milja Praagman, (une traduction du néerlandais publiée à La courte échelle) , il se passe en effet de drôles de choses. Mais les animaux, avec lesquels le fermier entretient de très bons rapports à en croire l’affection qu’ils lui portent, se montrent généreux et astucieux. Après quelques coups d’essai, ils réussiront à résoudre son problème qui le rend gauche, qui le fait bafouiller et rougir : il est trop timide pour avouer son amour au vétérinaire.

On saluera ici l’histoire non stéréotypée d’une relation homosexuelle, qui plus est, se déroule à la ferme.
Bedonnant sous son chandail de laine bleu aux mailles un peu lâches, les yeux rêveurs, le sourire niais, le facteur attendrit autant le lecteur que les animaux.

Menée à la façon d’un conte, avec des étapes qui font évoluer le récit, l’histoire est tendre et drôle. Une drôlerie qui provient surtout des illustrations en aplat et aux traits fins. Dans leur fantaisie, leur naïveté et les petits détails qui en disent long, elles rendent compte des émotions maladroites du fermier : on le voit face au vétérinaire les pieds un peu rentrés vers l’intérieur, le nez et les joues rouges, l’air benêt quand il tire sa brouette…Du minimalisme réussi au service de l’atmosphère. L’aspect un peu gauche des émotions provient aussi de la disposition des personnages ou des animaux dans les pages. Sur des aplats colorés aux teintes pastels, on les dirait posés là, presque étonnés d’être dans l’histoire. Comme cette page où les animaux pointent le bout de leurs museaux sur le bord gauche, ou celle où ils se retrouvent dans l’arbre pour faire réagir le fermier.
Enfin, cet album a un bon rythme de lecture, des répétitions amusantes, un parti pris de bonheur.
Comme parfois, j’aime faire un lien musical. J’ai pensé aux premières phrases d’une chanson que mon père fredonnait les jours où sa vie était plus légère:
Couchés dans le foin
Avec le soleil pour témoin
Un p’tit oiseau qui chante au loin
On s’fait des aveux
Et des grands serments et des voeux
On a des brindill’s plein les ch’veux
On s’embrasse et l’on se trémousse
Ah que la vie est douce, douce
Couchés dans le foin avec le soleil pour témoin

Vive l’amour dans le pré!

Loulou et l’ambiguïté de l’être

Il y a des histoires sur lesquelles je peux toujours compter. Des histoires qui ont tellement de sens qu’adultes et enfants y trouvent un écho à leur propre vie. Des livres qui s’accordent (au sens musical) à nos émotions. Oui, j’aime de temps en temps revenir à ces classiques. C’est d’un grand confort.

Aujourd’hui, c’est Loulou  de Grégoire Solotareff que j’aurais envie de raconter à un enfant. Alors que je n’ai même pas encore réouvert l’album, je vois Loulou dévaler les pentes, je vois ce ciel rouge, ce noir, ces émotions complexes, cette amitié improbable. Je souris déjà en revoyant la page où Loulou passe son museau dans le terrier de Tom qui l’a barricadé. Et je souris à leur deux corps tournant le dos au lecteur en dernière page. Triomphe de l’amitié, bien que Loulou semble en imposer avec sa silhouette de caïd. Mais bon, ils iront à la pêche tranquillement.

Tout est dit en quelque sorte. Alors que faut-il savoir en plus ?

Il y a le début du livre qui donne le ton du conte « il était une fois » et l’entrée un peu abrupte dans le vif du sujet, comme souvent dans les histoires de Grégoire Solotareff. Clic! Le lecteur est interpelé.
Loulou (un petit loup) accompagne son oncle à la chasse mais ce dernier meurt assommé par un rocher qui dégringole. Boum, action, on tourne! Loulou cherche de l’aide. Il tombe sur Tom (un lapin) qui lit tranquillement dans son terrier.
Loulou est un petit loup ignorant. Tom est celui qui connait des choses (sans doute grâce à la fenêtre qu’il a sur le monde par les livres). Il va l’aider à enterrer l’oncle. Ce n’est pas rien d’enterrer quelqu’un. Leurs deux solitudes se rapprochent. Ils deviennent amis.
Pourtant, en grandissant si Tom reste un lapin,  Loulou s’approprie sa nature sauvage et finit par faire peur à son ami en jouant. Tant, que celui-ci refusera désormais de le voir. Et il en fera des cauchemars.

Cette histoire provoque énormément d’échos dans le cœur des enfants : l’amitié, le jeu, l’humour, la quête identitaire, le petit et le grand, la peur. Ces thèmes s’entrecroisent dans une histoire où Grégoire Solotareff rend vivant tout ce qui s’y passe, jouant sur des paysages habités de diagonales, des pentes sur lesquels les amis jouent et dévalent. J’aime cette idée physique dans l’illustration, des corps qui se déplacent. Un rapport fort au mouvement accompagné du ciel rouge, tonique ou bleu, dépendant des émotions qui passent. Un enfant est toujours en train de bouger. Un livre provoque cela : la projection dans le mouvement.

Mais le sens profond de l’histoire touche une question plus philosophique: deux êtres de nature aussi différente peuvent-ils devenir amis ? L’un des deux devra-t-il faire des concessions sur sa propre nature et se métamorphoser pour se faire aimer ? Grégoire Solotareff parle de notre ambiguïté. Nous sommes des « animaux poétiques ».

Il a d’ailleurs poursuivi l’exploration de ce thème quelques années après la parution de Loulou (qui, rappelons-le date de 1989), en écrivant  Plus fort que le loup  (2010) et  Loulou à l’école des loups   (2011).

À l’heure de la rentrée de classes  Loulou  reste un incontournable à raconter. Dans la cours de récréation, on se poursuivra, on se fera peur et on trouvera l’ami(e), peut-être pour la vie.

Un mot sur  Grégoire Solotareff : il est né en 1953 à Alexandrie, en Égypte, d’un père médecin d’origine libanaise et d’une mère peintre et illustratrice d’origine russe, Olga Lecaye. Il a passé son enfance en Égypte, puis au Liban et enfin en France. Il exerce d’abord la médecine puis décide de se consacrer au dessin et à l’écriture, plus particulièrement aux livres pour enfants. Il a publié plus de 150 livres pour la jeunesse, principalement à l’école des loisirs. Plusieurs de ses histoires ont été illustrées par sa sœur Nadja  ou par sa mère, Olga Lecaye, poursuivant ainsi une complicité artistique initiée dans l’enfance. Quand il ne prépare pas une exposition de ses dessins, photographies ou sculptures, il dirige à l’école des loisirs la collection pour les tout-petits,  loulou & Cie, qu’il a créée en 1994.
https://www.solotareff.com/expositions/animal-abbaye-de-fontevraud/

Action et contemplation chez D’eux, fin août

L’été voit nos enfants courir, sauter, nager mais aussi  prendre le temps de partager des petits secrets et contempler ce qui s’offre à leurs yeux. Voici deux albums (chez D’eux, le 20 août) qu’il me plait de mettre en parallèle, pour ce qu’ils offrent, chacun, des récits à l’état d’esprit bien différent.
L’un est diurne, l’autre nocturne.
L’un est écrit dans un trait mouvant, énergique et vibrant, celui de la talentueuse  Anne Villeneuve  qui propose de suivre l’action de l’histoire (écrite par Corinne Boutry) aussi rapidement que la pierre qui roule, roule. Ah quel joli dessin animé cela ferait!
L’autre, obligeant le lecteur à la lenteur dans un graphisme plus statique, très architecturé, en lien avec l’aventure du petit Jules, au coin de la rue .

Pierre qui roule  fait clairement un clin d’œil au conte de Roule-Galette, un conte de randonnée qui met aussi en scène l’ours, le lapin et le renard.  Mais autant la course à la galette en valait la peine (elle est « gagnée » souvenez-vous par le renard), autant ici, les trois amis sont « roulés » par un écureuil qui, fier de sa ruse, finira un peu honteux de son stratagème. Revisitant le conte, l’histoire d’Anne Boutry est plutôt l’illustration du  fameux proverbe « pierre qui roule n’amasse pas mousse ». La chute de l’histoire apportera une autre dimension, celle de l’amitié et du partage dans un trait large et généreux, alors que tombe la nuit. Et la nuit, nous amène doucement vers le 2e album à paraître…


Nocturne
 , le premier album d’Emmanuel Simard,  qui sait installer l’ambiance et nous attacher à l’intériorité du personnage.
Son texte, bien mené entre le moment de « C’est la première fois que Jules se réveille avant tout le monde » et la chute « C’est la première fois que Jules se réveille en dernier…enfin presque » révèle le talent de ce nouvel auteur jeunesse que l’on sait déjà poète.
Entre ces deux phrases, se déroule la promenade secrète et nocturne de Jules, à moins que ce ne soit l’effet de son imagination par le jeu qu’il s’inventerait avec le petit village de bois du panier de sa chambre ? C’est selon votre interprétation…
Beaucoup d’éléments à explorer dans ce texte : le rapport  du « jeune humain » à son doudou, aux animaux, la perception de chacun à sa hauteur soit d’enfant soit d’animal. Et puis, cette quête de la lumière qui pousse Jules à l’aventure et pour laquelle la petite chatte Constantine soulève une certaine ambiguïté, faisant remarquer à Jules que la lumière , »On la cherche tous, hein ? ». On entre en philosophie.
À travers différentes gammes d’émotions, on se rappellera sans doute cette timidité qu’on a pu connaitre alors qu’on s’est réveillés et que les grands dorment encore. La belle impression de braver l’interdit.

Les illustrations de Maud Legrand offrent un trait fin qui construit l’espace avec clarté, des scènes déployées en doubles pages ponctuées de couleurs douces (après tout, le soleil se lève à peine et « le ciel est un peu bougon »).
Une première aventure pour Jules et son auteur qui, nous l’espérons, sera le commencement d’une longue série…