Cher Alfred, on a besoin de toi !

En 2015, Catherine Pineur a publié chez Pastel  Va-t’en, Alfred! un album nécessaire, dans lequel elle touche des sentiments à la fois personnels et universels. L’histoire d’un drôle d’oiseau rejeté de tous que Sonia finit par accueillir. Grâce à elle, il trouve un endroit où poser sa chaise.
Très symboliquement, l’auteure aborde la question du rejet et de la peur de l’autre. Cela pourrait être dans une cour de récréation ou en référence aux migrants qui cherchent leur place dans le monde. J’admire la façon dont on peut raconter en peu de mots, dans un graphisme épuré, une histoire aussi grande que celle de l’humanité.

Mais une fois installé, que va devenir Alfred ? Comment vit-il ? Quelle place prend-t-il auprès des autres ?

Dès la première page de T’es là, Alfred ?, nous sommes rassurés. Alfred a une jolie petite maison près de l’arbre de Sonia. Le train-train quotidien s’est installé « Tu viens prendre un café? » propose-t-elle. Mais ce jour-là, le quotidien est bousculé. Alfred n’est pas là…
L’inquiétude ressentie par Sonia la met en marche, à la recherche d’Alfred. On croise de drôles d’oiseaux, des inconnus parlant une langue étrangère ou avec un accent. Et soudain, on se retrouve face au mur couvert de fils barbelés. « Sonia s’arrête, face au mur ». Le lecteur, lui aussi, est arrêté dans son élan. L’effet physique et émotif est parfaitement réussi.
Depuis le début de l’histoire, Catherine Pineur fait circuler ses personnages dans un espace blanc, et voilà que soudain, ils se profilent sur un fond gris anthracite, celui du mur. Au-delà, qu’y a-t-il ?
Les amis qu’Alfred a aidés à franchir le mur le raconteront peut-être autour du café que Sonia va finalement préparer pour tous.

Dans cet album, la talentueuse créatrice va plus loin et aborde frontalement la question de la migration. Il faut être audacieux (pour l’engagement), subtil (on s’adresse à des tout petits) et ambitieux (faire comprendre ?éduquer ?) pour raconter une telle histoire.  Catherine Pineur y excelle avec finesse et délicatesse. Ni leçon de morale ni pathos. En restant à hauteur d’enfant, elle dit clairement et montre tout aussi clairement le mouvement des peuples. Notre capacité à compatir est notre espoir.
Un autre livre nécessaire.

Nous étions dix, une aventure nocturne

Dix enfants s’échappent d’un grand manoir  (une maison de vacances ? un pensionnat ? un hôtel ?) pour s’aventurer dans la nuit, sur les collines. Ils sont dix mais pour différentes raisons, chacun rebroussera chemin, laissant finalement Rosie, la narratrice,  seule dans l’aventure. C’est donc ce décompte qui rythme le récit de Nous étions DIX écrit et illustré par Nine Antico.

Quelques indices dans le paysage permettent de déduire qu’on est au bord de la mer, plutôt dans un pays méditerranéen si l’on en « croit » les pins parasols, les agaves et les fenouils géants.
En raison de l’énergie qui se dégage du texte, j’ai pensé d’emblée à la fameuse Chasse à l’ours. Sans doute en raison de l’élan donné à la troupe: « Nous n’avons peur de rien! ». Mais le déroulement est bien différent. Si dans La chasse à l’ours, la famille traverse paysages et saisons, ici nous explorons la nuit et ses angoisses.
À plusieurs reprises dans son récit, Rosie exprime la peur du groupe. « Nous n’avions pas TROP TROP PEUR… » ou « Nous n’avions pas PEUR de TOUT », et plus loin « nous n’avions qu’un TOUT PETIT MINI PEU PEUR… »
Si l’effet de groupe cache un la peur, la solitude de Rosie l’y confronte. Seule,  tout à coup, la voici centrée sur ses émotions. Puis, comme une bulle qui éclate à la toute fin, Nine Antico, pose une touche finale humoristique!

Belle aventure s’il en est pour ces 10 enfants aux allures différentes qui confèrent une atmosphère étrange à l’histoire. Ou bien serait-ce le choix de cette nuit bleutée dans laquelle les personnages se meuvent de façon théâtrale! Une petite référence aux Trois brigands de Tomi Ungerer ?

Évoquons le lien texte-illustrations : au premier abord, tous deux semblent assez indépendants l’un de l’autre. Puis, ce qui est intéressant et différent du traitement classique de l’image, le texte finalement vient amplifier l’image. D’abord en nommant le prénom de chaque enfant qui quitte la promenade (sans quoi nous serions perdus) puis, en ajoutant quelques pensées au groupe, des pensées reliées à son imaginaire ou au paysage.

Pourquoi se sont-ils tous aventurés cette nuit-là? Est-ce une journée particulière ? Se connaissaient-ils avant? Il reste de nombreuses questions à combler au-delà de la lecture. Une belle aventure pour le lecteur.

La belle aventure c’est aussi que cet album de Nine Antico publié chez Albin Michel jeunesse en 2018 qui côtoyait dans la liste des Pépites du salon jeunesse du livre de Seine Saint-Denis, le fameux salon de Montreuil, Duel au Soleil, ou Panthera Tigris.

Nous étions dix

FUIS TIGRE !

Comment résister à cette  couverture qui casse un peu les codes classiques par un élan  prenant la pleine largeur de la page ? Alors que la forêt est en feu, nous, humains sommes pourtant déjà en train de crier dans un tutoiement : « Fuis tigre! ». Il s’élance devant nous.
Et comment résister encore à la première phrase du texte qui annonce  « C’est la fin. » ? Le lecteur prend lui aussi son élan et il ne sera pas déçu.
Le texte qui se décline, une prose poétique parfois haletante, pousse la bête à quitter sa terre natale, à aller « vers les terres étrangères, inconnues, contrées des hommes ».

L’illustration fabuleuse par ses choix de couleurs et de lumières est bavarde à côté du texte. Mais d’une façon originale. Si elle s’intéresse à la vie du tigre, elle entraine le lecteur dans la ville, parmi la foule qui va et vient. Une ville aux fils électriques en suspend, à l’eau qui dégouline dans les rues, aux boutiques débordantes de victuailles. Peu accueillante cependant, elle oblige le tigre à se faire tout tout petit. Mais dans cette ville d’humains , il y a des enfants. Et c’est un enfant qui le protègera et le sauvera.

Le jeu entre le texte et l’illustration est passionnant et diffuse une certaine étrangeté : les cadrages, la façon dont les choses et les êtres prennent vie. La déformation des pieds, des corps, leur poil hirsute rend finalement et bizarrement ces humains sympathiques. Proches de l’animal. Malgré la gentillesse de cette « famille d’accueil » qui le garde en secret, la peur au ventre est là, de se faire surprendre ou arrêter.

En rejoignant la fête nocturne, tigre trouve sa place comme d’autres  et ose ce « nouveau départ ». On l’oublie, il se confond avec la foule qui danse, il assume ce qu’il est devenu, peut-être. Il devient homme  sur deux pattes en se trémoussant de façon presque risible. Après une double page sans texte qui laisse la confiance s’épanouir, ce sera pour lui et sa « famille refuge » un nouveau début. Inimaginable il y a encore quelques pages…

On peut évidemment interpréter le personnage de tigre comme métaphore de celui qui fuit, à cause du feu ou de la guerre, celui qui est OBLIGÉ d’affronter un monde inconnu, celui qui devra s’adapter, se plier et se faire oublier. Le champ lexical va en ce sens: refuge, errance, secret, se rassurer, hors la loi…

Un album choc magnifiquement réussi par ce duo talentueux. Le texte à lui seul par la force de sa narration, sa beauté, son rythme, son évocation, se suffirait à lui-même. Mais les illustrations extravagantes et expressives où l’on se sent la joie de laisser aller le crayon pour raconter, l’entraine dans une danse originale. Une vision d’anticipation à notre monde. Ou peut-être la réalité?


Fuis tigre! 

Éditeur SEUIL
Collection : Albums jeunesse

Vive Tomi!


« Mon brigand à moi, c’est Tomi ! », tel était le titre de l’article que j’ai écrit en 2017 pour la revue Le Pollen.
Tomi Ungerer est un artiste fondateur, un de ces créateurs qui m’ont obligée à me poser des questions, à réfléchir à ce que voulait dire « écrire pour les enfants ». Car les enfants, il les protégeait de tout avec son humour grinçant ; il les protégeait de la niaiserie, de la mièvrerie, de la bêtise, du formatage, du conventionnel. Sa confiance en eux était immense.
Quand il a commencé à faire des albums (aux États-Unis d’ailleurs où il est parti avec 3 sous en poche), on en était encore à l’âge des Martine, (autant dire la préhistoire de la littérature jeunesse!) et lui était d’avant-garde: ressort narratif, humour, dessin.
Pensez aux Trois brigands qui met en scène des voleurs…à qui une petite fille va montrer  le chemin  de la rédemption. Pensez à l’esthétique et au minimalisme des illustrations !
Pensez aussi à ce Jean de la lune qui dénonce avec fantaisie et astuce l’intolérance à la différence, la peur de l’inconnu. Ou encore à ce Géant de Zéralda au couteau impressionnant qu’une petite fille va pourtant « séduire » par l’estomac. Décidément, Tomi croyait au pouvoir féminin !
Pensez aussi à l’utilisation d’animaux totalement atypiques encore dans les livres jeunesse: chauve-souris, serpents, kangourous…Et quand il se sert des cochons ( Les Mellops) c’est pour montrer une famille nombreuse et inventive.
Il y a tant à dire.
Ajoutons qu’encore l’année dernière, il publiait un livre de philosophie pour les enfants, Ni oui ni non

Et tant pis pour celles et ceux qui, choqués de ses sculptures érotiques, de ses dessins pornographiques, de ses dessins d’humour ou de ceux qui dénonçaient la guerre du Vietnam, l’ont banni de leurs bibliothèques.
Doit-on s’enfermer en littérature jeunesse quand on crée pour les enfants ? 

J’invite tous les lecteurs à replonger dans son univers pour mieux retrouver sa trace chez les créateurs d’aujourd’hui qui tous ou presque se réclament de lui.
Son œuvre reste moderne par son anticonformisme, son engagement, son humanisme et sa très grande liberté. Tomi, tu nous manqueras. Tu me manques déjà.