Le vol

Les lettres de cet album volent, les  traits des illustrations volent.  Nul doute que ce brin de folie compte pour beaucoup dans Le Vol, de Caroline Barber et Laura Giraud aux éditions Les 400 coups (collection Grimaces). On croirait même voir les deux protagonistes de l’histoire s’envoler sur la page couverture. Ils ont aussi ce petit air coquin qui s’explique tout à fait à la fin de l’histoire. Une histoire dans laquelle on sent le ton de la conteuse, Caroline Barber. Mais Caroline est plus que cela. Elle est poétesse et embellit la vie des grands et des petits en déposant ses délires poétiques sur les bancs, dans les écoles, dans des pots de confiture…Elle invite à la légèreté du délire.

Il est donc normal de suivre le délire de Philémon Croquenot, boulimique de la chaussure. Il les range dans une armoire qui ressemble à un cabinet de curiosités plus que bien rempli.
Son obsession le conduit ce matin-là à la recherche de cette paire qu’il n’a pas encore, les gougounes fleuries dernier cri. On sent dans l’écriture de Caroline Barber son souci de la précision:  » le modèle à la mode couleur soleil avec double rangée de pétales ». Y aurait-il un peu d’elle dans ce Philémon Croquenot ? Une précision qui inspire largement son illustratrice,  Laura Giraud.

Toujours est-il que, vêtu de son chapeau melon, il part à la conquête de ses gougounes de rêve sur la plage et BINGO !, il les aperçoit. Elles appartiennent à sa voisine, Huguette, qui l’invite à s’assoir. Ah la convoitise ! Il est si proche du but… Et hop voici qu’il parvient à s’en saisir. Pourtant, le filou trouvera plus filou que lui en la personne d’Huguette. Mais je vous laisse le soin de découvrir la chute bien réussie par vous mêmes.
Tout se joue à travers le jeu stratégique et psychologique de Philémon, aux dialogues simples et efficaces, mais aussi grâce aux illustrations dansantes (parfois un peu déstabilisantes toutefois) qui, si l’on y fait bien attention livre quelques indices. À moins que vous ne soyez ce petit crabe qui se balade tranquille sur la plage, témoin de toute la scène du…VOL. Il doit bien rigoler, maintenant!

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Jongler avec les lettres

Il était une fois un ours écrivain et un écureuil qui n’arrêtait pas de le corriger. Déjà, ils sont comiques, tous les deux. L’ours Robear est consciencieux, il s’applique, il a très envie d’écrire son histoire, La petite bûche. Ses grosses pattes dérapent parfois sur les touches de sa machine à écrire. L’écureuil est le repreneur de mots, le trouble-fête, mais il est aussi l’auditeur qui a des attentes (« Alors là, NON! Si tu fais mourir ton personnage principal, il n’y a plus d’histoire. »). À travers ses réflexions et ses  agacements, il oblige Robear à corriger ses mots et invite le lecteur à comprendre qu’une histoire ne se fait pas n’importe comment. Il y a un minimum de cohérence à avoir, tout de même! En parallèle, tout cela atteste aussi que les erreurs donnent lieu à du comique de situation, des farces cocasses et absurdes qu’on aime beaucoup étant enfant (et adulte).
Pourtant, dans La petite bûche, nulle moralisation, nulle recette sur la fabrication d’une histoire offerte à celles et ceux qui ont envie d’écrire. Au contraire, la liberté et les erreurs invitent le comique à entrer dans le jeu de l’écriture. Et l’écureuil donne juste la petite poussée de réflexion pour aider Robear à trouver le bon mot. Car tout est là. À une lettre prêt, l’histoire prend la dérive. On abat un sapin avec un vache et non une hache. Une biche va prouter au lieu de brouter.
Voici un album très réussi du duo formé par Kris Di Giacomo et Michaël Escoffier, aux éditions D’EUX.  Ces deux complices avaient déjà exploité l’idée… Rappelez-vous L’anti-abécédaire Sans le A » (éditions Kaléidoscope, 2012), superbe invitation à jouer avec les lettres des mots. La même idée est ici déguisée dans une histoire. Encore plus réjouissant !

Kris Di Giacomo par un habile montage jouant entre les couleurs franches (la réalité de l’histoire qui se déroule) et celles en demie teinte (l’histoire écrite par l’ours), aide le lecteur à passer de la fiction à la « réalité » sans jamais se perdre. On apprécie aussi ces petits figurants glissés dans les pages  (oiseau, grenouille, escargot …) qui ajoutent un je-ne-sais-quoi de rigolo entre l’ours concentré sur sa machine et l’écureuil bien énervé.

La petite bûche est un album parfait pour avoir le bonheur de jongler avec les lettres. Tout est si abstrait au début de la vie d’un lecteur… Le langage écrit est une musique qui a son rythme, sa tonalité, ses accents, ses mots propres selon l’auteur, selon le pays francophone auquel nous appartenons. Elle est douce à nos oreilles quand petits, on nous raconte des histoires. Et l’on ne supporte pas que l’on coupe un mot, une phrase. Parfois nous ne comprenons pas le sens de cette musique mais nous adorons la chanter. « tire la chevillette et la bobinette cherrera » !

La petite bûche m’a aussi rappelé tout le travail de PEF qui raconte souvent ce souvenir d’enfance: sa mère criait  » c’est ouvert !  » alors qu’il pensait  » c’est tout vert ! « .
L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait 
voir 
une autre.

Le Fleuve

Claude Ponti et moi, on a une Adèle en commun (voir sa dédicace). C’est chouette, ça crée des liens. Mais, je divague sur le fleuve, ce n’est pas d’Adèle dont je veux vous parler, mais de son père, l’étonnant magicien des mots et des images (quelle chance, cette Adèle!), Claude Ponti, qui vient de faire paraitre son dernier album, Le fleuve.

En commençant l’histoire, en suivant la vie des Oolong dans un premier temps puis des Dong-Ding par la suite, j’ai ressenti un apaisement, une harmonie, comme rarement en littérature jeunesse. En prenant son temps, sur le bord du fleuve l’Ongoh, Claude Ponti raconte la vie de ces deux peuples sereins. Le format de l’album à l’italienne contribue sans doute à ce sentiment. Mais aussi la poétique beauté des paysages, l’enchantement de ces vies qui ont en commun l’importance de la famille, la transmission des savoirs par le jeu et l’éducation, le lien intime avec la nature. «Il faut savoir tous les noms de toutes les plantes, et leur goût, pour les conserver au mieux, les déguster avec toute leur saveur…».  L’auteur assaisonne la grandiose description de ces mondes et de ces vies par des touches humoristiques comme à son habitude,  tant dans les illustrations que dans la poésie du texte: «Rouh-Dang apprend à connaitre les plantes qui soignent et qui guérissent, les turumes, les crokfièvres, ou les chtendormes, par exemple. Certaines sont haut perchés au somment de montagnes équilibristes.»

Oui, il prend son temps pour parler de choses essentielles comme la mort des grands-parents (qui peuvent choisir de renaitre dans le corps d’un de leurs petits-enfants) et aborde franchement le thème de la quête sexuelle des enfants. En fait, il tisse un lien entre la mort des grands-parents et la sexualité puisque ces derniers vont exprimer avoir envie de renaitre dans le corps d’un autre sexe.
Qu’est-ce qui nous définit ? Notre sexe ou  l’héritage de notre culture ? Ce sont au fond les questions auxquelles sont confrontés les deux  héros de l’histoire, Louz-Nour et Rouh-Dang. La réponse, ils la trouveront d’eux-mêmes, avec un petit coup de pouce des ancêtres qui leur parlent aux balcons de leurs oreilles. C’est magnifique.

Qu’il est reposant d’imaginer  la belle vie harmonieuse des peuples Oolong et Dong-Ding où l’on sent l’esprit de communauté, la joie enfantine et le rôle important de certains adultes passeurs de savoirs comme Bili-Ô-lidée ou Lasko-Belle. Cet apaisement vient peut-être aussi de l’ineffable confiance  que Claude Ponti fait à l’enfance.
Si les histoires parallèles des Oolong et des Dong-Ding commencent au coeur de la famille, c’est pour que le lecteur déguste encore mieux le chemin parcouru jusqu’à ce que les deux enfants se rencontrent sur une île. Ensemble, ils créeront quelque chose de fort. Ce seront eux qui trouveront le courage d’agir et dépasser leur peur pour sauver les mamans gelées  (gla gla gla !) et les papas glacés (klik klik klik!) par le monstre sadique Kapadnon, dont l’apparence provoque une frayeur réjouissante : s’étirant sur toute la largeur de la page trop petite pour le contenir, mi crustacé géant mi insecte, il est piquant de partout et lance des éclairs foudroyants.
De leur refuge où ils sont les seuls à être libres (et libres d’agir), Louz-Nour et Rouh-Dang se démènent pour trouver les ingrédients et fabriquer les fameux Lixirs de Longue Vie Éternelle exigés par le monstre.
Réjouissance encore pour le lecteur quand il découvre que les élixirs préparés par une fille et un garçon de deux peuples différents auront pour effet de rendre le monstre invisible et rikikimini. On peut en effet bien se rigolmarrer.
C’est aussi grâce aux enfants que les Oolong et les Ding-Dong deviendront amis pour toujours. Et «un autre jour, plus tard et ailleurs autre part, Louz-Nour et Rouh-Dang se sont construit une maison flottante». C’est dans cette dernière page (une sorte d’épilogue) que leur grande liberté se confirme puisque « Elle et il ont décidé d’être fille ou garçon selon leur envie.»

Cet album mérite qu’on s’y arrête lentement, tranquillement pour savourer la majestuosité des illustrations dans lesquelles Claude Ponti travaille deux plans: d’un côté, le fleuve toujours paisible créant l’horizon dont le trait relie chaque page; de l’autre l’aspect fouillé et détaillé des maisons, des plantes, tout cela grouillant de vie. Simplicité et foisonnant chantent ensemble.
Prenez aussi le temps de lire ce texte dans toute sa sensualité, sans compter l’originalité de la structure du récit et la richesse des thèmes soulevés. Et oui, tous les enfants se posent des questions sur leur sexualité. C’est le moment d’être près d’eux pour répondre à leurs interrogations s’ils en ont.
Un très bel album de Ponti.

Le fleuve. à l’école des loisirs

Voir aussi Enfances

Cher Alfred, on a besoin de toi !

En 2015, Catherine Pineur a publié chez Pastel  Va-t’en, Alfred! un album nécessaire, dans lequel elle touche des sentiments à la fois personnels et universels. L’histoire d’un drôle d’oiseau rejeté de tous que Sonia finit par accueillir. Grâce à elle, il trouve un endroit où poser sa chaise.
Très symboliquement, l’auteure aborde la question du rejet et de la peur de l’autre. Cela pourrait être dans une cour de récréation ou en référence aux migrants qui cherchent leur place dans le monde. J’admire la façon dont on peut raconter en peu de mots, dans un graphisme épuré, une histoire aussi grande que celle de l’humanité.

Mais une fois installé, que va devenir Alfred ? Comment vit-il ? Quelle place prend-t-il auprès des autres ?

Dès la première page de T’es là, Alfred ?, nous sommes rassurés. Alfred a une jolie petite maison près de l’arbre de Sonia. Le train-train quotidien s’est installé « Tu viens prendre un café? » propose-t-elle. Mais ce jour-là, le quotidien est bousculé. Alfred n’est pas là…
L’inquiétude ressentie par Sonia la met en marche, à la recherche d’Alfred. On croise de drôles d’oiseaux, des inconnus parlant une langue étrangère ou avec un accent. Et soudain, on se retrouve face au mur couvert de fils barbelés. « Sonia s’arrête, face au mur ». Le lecteur, lui aussi, est arrêté dans son élan. L’effet physique et émotif est parfaitement réussi.
Depuis le début de l’histoire, Catherine Pineur fait circuler ses personnages dans un espace blanc, et voilà que soudain, ils se profilent sur un fond gris anthracite, celui du mur. Au-delà, qu’y a-t-il ?
Les amis qu’Alfred a aidés à franchir le mur le raconteront peut-être autour du café que Sonia va finalement préparer pour tous.

Dans cet album, la talentueuse créatrice va plus loin et aborde frontalement la question de la migration. Il faut être audacieux (pour l’engagement), subtil (on s’adresse à des tout petits) et ambitieux (faire comprendre ?éduquer ?) pour raconter une telle histoire.  Catherine Pineur y excelle avec finesse et délicatesse. Ni leçon de morale ni pathos. En restant à hauteur d’enfant, elle dit clairement et montre tout aussi clairement le mouvement des peuples. Notre capacité à compatir est notre espoir.
Un autre livre nécessaire.