Parce que l’enfance ne meurt jamais, voici Enfances

Quand deux formidables créateurs  jeunesse s’associent, ça donne le meilleur pour les enfants. Dans Enfances, Claude Ponti et Marie Desplechin relatent les enfances de femmes et d’hommes connus ou peu connus, voir pas connus du tout. Ils attirent notre attention sur le moment crucial de ce temps qui déterminera, en partie ce qu’ils deviendront, adultes. « … la majorité d’entre eux ont porté l’adulte qu’ils allaient devenir, et c’était déjà immense. »

Claude Ponti synthétise l’enfance du personnage par une illustration qui à son tour inspire la narration de Marie Desplechin.
Si l’élégance du trait de Claude Ponti évoque l’être en devenir dans une certaine symbolique (à laquelle il peut ajouter de l’humour ou une pointe d’onirisme), le ton de Marie Desplechin vise la clarté dans une écriture parfois presque journalistique. D’ailleurs, la répartition du texte en deux colonnes évoque le format d’un journal. Quoi qu’il en soit, l’écriture est franche, rythmée, enjouée. Le duo se complète merveilleusement, vous l’aurez compris.

Parce que ces 62 enfances se déroulent à des moments différents dans le temps et dans l’espace, parce qu’elles reflètent des cultures, des religions ou des natures profondément variées, chaque histoire apporte sa dose de réflexion sur la vie: sur la compréhension des actes posés dans ce temps de l’enfance, mais plus largement des réflexions sur des thèmes aussi importants que la place des enfants, celle des femmes, la famille, le pouvoir, le hasard, le besoin de transmettre, l’éducation, la religion, l’art, le génie…
Le choix libre des auteurs permet au lecteur d’avoir un panel de noms étonnants. Nos jeunes lecteurs seront sans doute attirés dans un premier temps par l’enfance de ceux ou celles qu’ils connaissent: Einstein, Helen Keller ou Charlie Chaplin. Ou bien, ils seront  intrigués par l’enfance de L’enfant des grottes ou celle du Tout premier enfant du monde.

Mais quel enfant aurait eu envie de lire la vie d’Hildegarde de Bingen ou celle d’Abdelkader ? Et celle, touchante d’Andrée Deschamps, la grand-mère de Marie Desplechin, bien sûr inconnue de tous?
Pourtant, leurs vies se mêlent à celles des plus célèbres.

En réalité, peu importe ce qu’ils ou elles sont. Et c’est la beauté de ce recueil: roi, reine, sainte, demi dieu, artisan, chercheur, inconnus invisibles aux yeux du monde, les auteurs ne font  aucune hiérarchie, car aucune enfance ne vaut plus qu’une autre, y compris la vôtre, y compris la nôtre.
Aucune enfance n’est banale à raconter. Quelle ouverture sur notre humanité!  On sent fortement l’amour du duo Desplechin – Ponti pour chacune de ces enfances, même si parfois elle se voile de rage face aux intolérances, aux violences et aux injustices.

Enfances est un livre qui peut s’ouvrir au hasard. Personnellement j’ai lu en essayant de me mettre à la place d’un enfant qui ne connaissait aucun ou presque des personnages. En activant ma simple curiosité. Et ça fonctionne parfaitement ! Les récits intriguent, rendent curieux, n’accablent pas le lecteur de savoirs inutiles pour se concentrer sur des faits et nous laissent imaginer les émotions de l’enfant à qui la vie impose des choses parfois terribles.

On peut donc suivre son instinct par l’attirance d’une image ou d’un nom (que les noms sont magnifiques!). D’autant plus que chaque nom-titre est suivie d’un « surnom » ou d’un qualificatif. EDITH PIAF, moineau; MICHEL PETRUCCIANI, pianiste géant. On remarque aussi que tous ont une date de naissance (quand on la connaît), mais pas de mort. L’enfance ne meurt jamais.

Pour vous mettre en appétit, vous pouvez commencer par l’inspirante page couverture de Claude Ponti. Il y dépeint la beauté contenue dans une vie d’enfant, sa fragilité, son regard sur le monde, les attirants chemins de traverse ou ceux qui semblent déjà dessiner son avenir.

« Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement« . (Marie Desplechin et Claude Ponti)

Rappelons aussi le Musée de oeuvres des enfants initié par Claude Ponti, totalement dans la cohérence de cette dernière parution : www.lemuz.org

Enfances

 

 

JEFFERSON

C’est vrai, je lis moins de romans jeunesse ces temps-ci, souvent plus attirée par la beauté des albums. Mais le passage de Jean-Claude Mourlevat à Montréal, l’auteur du magnifique Combat d’hiver a  rendu inévitable la lecture de son dernier né: JEFFERSON (Gallimard jeunesse).

Ce texte enlevé, enlevant et plein d’humour, s’adresse aux 9-12 ans. Et ils vont le dévorer! Pourquoi? Parce que dans le genre original du roman-policier-animalier, c’est fabuleusement, astucieusement réussi. L’intrigue bien menée mettra en tension le monde des animaux à celui des humains, deux mondes comme une métaphore qui colore le récit. Et puis, comment résister à Jefferson, ce héros touchant, un hérisson dont la vie bascule alors que tout allait bien ce matin-là, et qu’il se faire couper la houppette par  son coiffeur chéri, Monsieur Edgar, et retrouver  la ravissante Carole chez Défini-Tif.
Action, rythme, humour, émotions. Un cocktail irrésistible.

Mais revenons un peu à l’histoire: d’innocent, Jefferson se retrouve en quelques secondes accusé d’un meurtre horrible. Pour découvrir le véritable coupable, quand toutes les apparences jouent contre vous, le mieux est de faire l’enquête soi-même. C’est pourquoi Gilbert le convainc de prendre la fuite. Gilbert, c’est son acolyte, un cochon, ami de toujours, son complément, son allié, en permanence de bonne humeur. Et voilà, l’aventure est partie, nous entrainant sur des chemins inattendus. Je ne vous dirai d’ailleurs pas par quel moyen Gilbert et Jefferson prennent la fuite, ce serait trahir une idée astucieuse de l’auteur.

Grâce à cette formidable aventure, Jean-Claude Mourlevat soulève la question de notre rapport aux animaux tandis que l’enquête mène vers l’horreur de l’élevage en batterie. Si les animaux découvrent, atterrés, le traitement que les hommes leur infligent, l’auteur se garde de manipuler ses personnages pour faire le procès de qui que ce soit. Il ouvre simplement et avec humour (malgré un tel sujet), les yeux du lecteur.
Ajoutons le goût des détails qui rend l’écriture et  la personnalité des protagonistes plus pétillantes encore. Comme par exemple ce livre que Jefferson aime tant, Seul sur le fleuve, dont le héros Chuck nourrit ses rêveries. Oui, à travers cette aventure mouvementée, Jean-Claude Mourlevat évoque aussi le pouvoir des livres.

Dans ce texte, les doutes, la peur, le risque, les émotions et la solidarité indéfectible des animaux (que nous aimerions humaine), se lisent avec une légèreté parsemée d’humour et de jeux de mots dont on sent l’auteur se délecter. On y ressent son bonheur d’écrire, un bonheur qui nous rappelle la Ballade de Cornebique dont l’auteur se plait à dire qu’il est son texte préféré.

Ajoutons que les illustrations en noir et blanc d’Antoine Rozon rythment joliment le livre.
À recommander sans hésiter en dégustant un plat végan…avec la jolie Carole?

Chez Gallimard jeunesse:
Jefferson – La ballade de Cornebique 

Le cheval d’Alexandre

Pénélope Jossen, je l’observe depuis ses débuts. Son épanouissement plastique et esthétique est un éblouissement pour les yeux des enfants.
On sentait déjà le trait se libérer dans sa  Panthère noire. Il est clairement devenu libre et souple dans Bucéphale, une histoire d’amitié entre un enfant et un cheval, pas n’importe lesquels, puisqu’il s’agit d’Alexandre le Grand et de son célèbre Bucéphale. On trouve l’un petit et fragile, l’autre sauvage et indomptable.
Ces deux-là vont se comprendre et ne feront plus qu’un.

L’histoire est belle et fait référence à l’histoire de l’Antiquité évoquée plus bas dans l’article avec deux images, une mosaïque antique et une peinture offrant une version épique et romantique de leur légendaire complicité.

Pénélope Jossen s’attache à proposer des cadrages intéressants et expressifs. Ainsi les jeunes enfants, ceux qui ne lisent pas bien encore, trouveront dans les illustrations des éléments de compréhension. Par exemple, quand elle décrit le cheval comme grand et fort, le cheval se déploie sur une double page, et plus encore. Son corps si puissant ne peut être montré dans son entier. Au contraire, dans la sensation d’être petit, elle le met en perspective au loin dans la page.

Il est intéressant d’observer comment la créatrice donne de l’ampleur au récit en restant minimaliste. Aucune végétation, aucune architecture. L’histoire baigne dans un jaune-soleil-grec, où danse l’expressif trait noir. . Seul le rouge vient perturber notre regard. Le rouge du vêtement d’Alexandre, en écho au rouge de la cape que porte son père Philippe de Macédoine.
Une illustration a aussi retenu mon attention en particulier, me rappelant celle de la petite Charlotte chevauchant son Chien Bleu en toute liberté dans les champs, ou  celle de Wen courant aux côtés de la tigresse, dans Le Prince Tigre.

J’ai vu les yeux des enfants captivés, ce matin, en racontant l’histoire dans une classe. Et en effet, l’entente entre l’enfant et le cheval , qui reste l’essentiel du récit, les touche profondément. Une entente gagnée par la douceur et l’intelligence. Mais on pourrait aussi explorer  un peu de la Grèce Antique puisque sont évoqués Achille, Philippe de Macédoine, Alexandre…. Ou bien parler des chevaux, des étalons et de leur caractère.
Personnellement, j’ai eu très envie d’aller galoper.

Une video pour vous mettre en appétit: https://www.youtube.com/embed/kwxKDKRKurY

Découvrir Pénélope Jossen

Bonne nouvelle: cet album magnifique est dans les abonnements-livres MINIMAX de l’école des loisirs cette année !

…quelques images d’Alexandre et Bucéphale:

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce nom qui signifie en grec «tête de boeuf» est celui du cheval favori d’Alexandre le Grand. Il mourut probablement des blessures reçues lors d’une bataille en 326 avant JC. En sa mémoire, Alexandre fonda la ville de Bucephala sur la rive occidentale du fleuve (près de l’actuelle ville pakistanaise de Jhelum). Le conquérant avait reçu le cheval en cadeau de son père, Philippe II de Macédoine, à l’âge de 12 ans. Il avait la réputation d’être indomptable mais le jeune homme remarqua qu’il avait seulement peur de son ombre. En conséquence, il le plaça face au soleil et réussit de la sorte à le calmer et le monter !

La Grande Forêt

Il est des livres qui s’insinuent en vous avec le temps, des livres qu’on laisse de côté un moment, puis qui reviennent sans prévenir par la grâce d’un personnage ou d’une image qui surgit soudain dans votre esprit.
Je n’avais rien écrit à propos de
La Grande Forêt, Le pays des chintiens, d’Anne Brouillard, et voilà qu’aujourd’hui, cette forêt  m’appelle.
Peut-être n’y avais-je pas vu tout ce dont je vais parler aujourd’hui au moment de sa parution, peut-être que l’album avait besoin de prendre racine en moi.
Il me semble aujourd’hui indispensable d’en dire quelques mots.

Quand Anne Brouillard évoque son livre, elle dit c‘est un livre qui vient de loin et de longtemps : la grande forêt suédoise, les lacs, la cabane, le rocher aux inscriptions, ce sont des éléments de paysage du pays où vécut sa mère.
Mais ce pays des Chintiens, elle l’a aussi créé pour y faire vivre des personnages qui prenaient de l’importance dans son univers. Comme s’il fallait leur donner de l’espace pour qu’ils s’y expriment.  Comme Killiok, le chien noir au gros museau dont on trouve la genèse dans des livres précédents. Il aime être chez lui, manger des gâteaux. Quant à Veronica, c’est l’aventurière, elle possède des cartes, et l’exploration ne lui fait pas peur.

Anne Brouillard prend soin de nous faire entrer dans l’aventure tranquillement. Elle propose au lecteur des points de repères grâce aux cartes qui permettent de mieux suivre la quête de Killiok et Veronica. Une quête qui leur permettra de retrouver leur ami Vari Tchésou. Elle prend son temps car cela vaut la peine que le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, des lumières et des couleurs. Il faut qu’il anticipe, s’inquiète et s’étonne, comme les personnages. Il faut qu’il déguste cette partition poétique qui s’exprime autant dans les illustrations bleutées que dans les mots. Il faut qu’il ose s’aventurer lui aussi dans les corridors mystérieux de la forêt.

Entre album et bande dessinée, le lecteur a la grande liberté de lire à son rythme. Il peut prendre une pause à la fin de chaque chapitre (il y en a 8), passer du récit aux dialogues installés dans des bulles, s’éterniser sur de merveilleuses illustrations pleine page. Tout cela se déguste comme les bonbons à la rosée de nénuphar des bébés mousse.

Comme lectrice, j’ai senti un grand élan de tendresse à regarder nos héros évoluer, j’ai admiré leur courage et la façon dont ils prennent soin l’un de l’autre. Killiok, Veronica,  Chat Mystère, tous sont attachants. Et l’histoire est avant tout une grande histoire d’amitié.
Pour ceux qui aiment l’aventure, le récit et les illustrations sont remplis d’indices souvent cachées dans la nuit qui glisse entre les arbres. Ah, les nuits de la Grande Forêt. Comme elles sont belles et remplies de mystères!

C’est étrange, dit Killiok, les choses existent même quand on ne les voit pas. Je vous laisse alors voir les choses comme vous l’entendez, au pays de chintiens. C’est la plus belle façon d’y entrer.