Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

Escalader ses rêves

Le duo Carl NoracStéphane Poulin qui s’accorde à merveille (La boîte rouge), nous revient avec une histoire accrochée tout en haut des gratte-ciel de New York, à travers le regard et les rêves de deux écureuils amoureux Joey et Lena. C’est Lucky Joey. « Mon pays, c’est la chance. »
Le propre des albums est ce tissage entre la narration du texte et celle des illustrations. Et comme à chaque fois, lorsque que j’ouvre un album illustré par Stéphane Poulin, je reste ébahie par son imaginaire.

Qu’est-ce qui fait qu’à partir du texte de Carl Norac racontant la vie et les rêves d’un écureuil dans Central Park, l’illustrateur parvienne à donner une dimension hors du temps et une amplitude incroyable à l’histoire ? Car c’est tout l’art de Stéphane Poulin : métamorphoser l’anecdotique en une chose universelle, le quotidien en un conte merveilleux.
Il faut préciser qu’ici, Carl Norac lui offre une histoire dans laquelle l’artiste peut avec une très grande liberté, imaginer des personnages incarnés par des ours, des crocodiles ou des girafes. Dans les rues de New York, l’effet devient surréaliste et poétique. Mais l’un ne va pas sans l’autre.


Revenons à l’histoire, celle de notre agile petit Joey, laveur de vitres, avec les risques du métier que cela comporte et ceux provoqués par l’imbécilité des êtres qui le provoquent ou le croqueraient bien de leur fenêtre. Et puis il y a Monsieur Grizzly, personnage clé de l’histoire qui prépare à Joey d’ « incroyables cookies » et lui conseille de toujours « continuer à escalader ses rêves. »
La mort de cet ami annoncera un temps de grands bouleversements. Joey perd son travail et voilà que Léna, son amoureuse, se retrouve aussi au chômage.
« Joey entend surtout le petit bruit de ses rêves qui se brisent. »
Pour survivre, il décide de vendre cette noisette en or reçue en héritage de son ami Grizzly, mais Goldarnac lui avoue qu’il ne s’agit que de « mauvais cuivre et du plomb ».
Or voilà qu’en faisant tomber son trésor, la noisette se casse et révèle dans un petit papier la recette des meilleurs cookies de Grizzly. L’idée est née : Joey et Léna deviendront vendeurs de cookies dans leur vieille camionnette cachée au beau milieu de Central Park…
Carl Norac mène un récit qui contient tous les ingrédients d’une bonne histoire : les défis, l’amour, la transmission, les méchants idiots et les gentils, mais au-delà, une détermination à vivre heureux et à trouver la solution pour se sortir d’une mauvaise passe avec un petit coup de pouce du destin ! Cette fable sur New-York, la ville où l’on fait faillite ou fortune n’est pas si loin de la réalité.

Sur ce, Stéphane Poulin s’en donne à cœur joie et nous offre un panel de protagonistes impressionnants. Disons un mot de l’expressionnisme des illustrations avec ses cadrages vertigineux (nous obligeant à parfois tourner le livre pour lire l’image à la verticale), certains gros plans effrayants (Goldarnac, Crocodile) en plans coupés et des détails plein d’humour (un morse en taxi, une girafe langue pendante, une souris qui sort d’un mur).
Très forte aussi l’image de Joey assis sur les marches du métro, seul au milieu d’une forêt de jambes qui se précipitent dans l’escalier et le font sentir si petit et si fragile alors qu’il vient de laisser échapper son trésor. Au pieds de ces corps coupés en plongée, l’émotion de l’instant est forte.

Les lumières chaudes de l’automne éclairent la grande pomme que l’on reconnaît par les bâtiments de briques, les marches du métro, les taxis, les boutiques en demi sous-sol, les enseignes et la vue des gratte-ciel de Central Park.

On sent à quel point Stéphane Poulin est un amoureux de l’image, et l’on sent l’importance qu’il lui donne. On sait aussi combien chaque illustration peinte à l’huile lui demande du temps. Son « artisanat » comme il aime à le dire.
Alors puisqu’il nous offre ce temps, donnons aux enfants le temps de lire ce texte ET ces magnifiques illustrations. Un plaisir pour les yeux et les oreilles. Il ne manque que la recette des fameux « Grizzly cookies » et la chanson de Léna qui les accompagne.

Pourquoi pas Autumn in New York chanté par Billie Holiday ?

Lucky Joey, Carl Norac et Stéphane Poulin, éditions Pastel