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Atteindre les hauteurs

Dans ce magnifique Rois et reines de Babel, publié chez Gallimard jeunesse, François Place atteint des sommets de virtuosité, de beauté et de grandeur. Il y raconte une grande histoire qui prit sa source dans les débuts de sa carrière d’illustrateur. Elle est inspirée, entre autres, par l’étonnant tableau du peintre flamand Peter Bruegel qui renvoie à cet épisode de la bible (chapitre 11 de la Genèse) : après le déluge, le roi Nemrod ordonne de construire une tour de Babel pour rejoindre le ciel. Dieu, outré de cette impudence, mécontent, détruit la tour et fait en sorte que les hommes ne puissent plus se comprendre en créant des langues différentes… 

Une métaphore sur la fragilité de l’œuvre humaine et le temps, puisque la tour contient plusieurs siècles d’histoire à elle seule.

L’architecture montrée par Bruegel dans son tableau (voir ci-dessous) ressemble à la vie, pleine d’imperfections et de fragilités, mais bâtie sur du roc. Certaines parties sont abouties, d’autres encore en chantier. Le peintre montre ainsi l’inaccessible à atteindre tant la tâche est colossale.

François Place nous fait entrer dans l’histoire en suivant du ciel le roi Nemrod que l’on voit traquer un cerf blanc pendant des jours et des jours. Dans une illustration en plongée, notre œil prend tout de suite la mesure de l’immensité du paysage. En atteignant un imposant rocher, le cerf blanc sème habilement le roi dont l’équipée, épuisée, n’arrive pas à grimper comme le fait l’animal. 
Un vieil ermite qui vit là s’avance vers le roi et prononce ces mots : « Si tu renonces à tuer le cerf blanc, tu deviendras un grand roi ». C’est ainsi que le roi s’installe dans ce pays riche et prospère où il décide de construire une tour qui abritera sa ville et son palais. « Ce sera la tour la plus haute du monde. »

François Place emprunte donc à l’Histoire les prémices de l’aventure puis s’en éloigne pour imaginer le récit fabuleux d’une dynastie qu’il imprègne de traits contemporains. Il écorche les puissants pour mettre en lumière un monde possible si l’on est prêt à en changer les valeurs.

Peter Bruegel l’ancien- La tour de Babel

À la mort du roi Nemrod qui avait épousé la belle Zélie et offert 50 ans de règne harmonieux, les successeurs sont loin d’être à la hauteur : Nemrod I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, …se succèdent. Ils s’appellent « l’Étourdi », « le Gras » ou « l’Endormi ». Il faut attendre Nemrod X dit le « Hardi » pour que le projet de la tour reprenne sérieusement, mais cela ne durera pas. Chaque règne est l’occasion de voies nouvelles qui ne servent que l’avidité des rois : l’exploitation des plus pauvres, la confiscation de richesses, la jalousie, la brutalité. C’est à la mort du Roi de Fer que son épouse Bérénice efface l’esprit malveillant qui s’est installé dans la construction de la tour.

Elle enrichit avec intelligence le développement de l’architecture, veille à l’équité, à l’accueil de celles et ceux venus d’ailleurs. La succession des femmes sur le trône donne place à la culture, au savoir, aux sciences, à la philosophie, aux arts, à la justice et la paix. « Il faut attendre l’hiver pour voir la tour se reposer de cette soif d’apprendre et d’échanger ». 
Les reines sont « la Lumineuse », « l’Enchanteuse », « la Rêveuse ». Certes, rien ne peut être parfait : « sans incertitudes ni dangers, y aurait-il la possibilité du bonheur de vivre ? »

C’est la Rêveuse qui ouvrira la voie à d’autres temps en posant la question de l’utilité même des rois et des reines. Cette dernière reine de Babel nous laisse dans le rêve et l’idée que la communauté des hommes et des femmes puisse prendre eux-mêmes en mains leur destin. On peut aisément imaginer une discussion à propos de la vision démocratique à laquelle l’auteur nous invite à réfléchir.

Mais l’histoire ne serait rien sans les époustoufflantes aquarelles de François Place. Chaque règne, chaque époque, des plus chaotiques aux plus opulentes, des plus violentes aux plus harmonieuses , chacune est œuvre d’imagination extraordinaire. Grâce à son talent nous sommes à la fois roi ou reine, artisan, maçon volant ou savant. Nous grimpons les rochers de Babel, nous creusons la pierre, nous abordons le port en capitaine. Nous sommes porte-faix, diseuse de bonne aventure ou marionnettiste. Nous traversons les époques, les saisons et le temps en réfléchissant chaque fois à la façon dont les hommes et les femmes ont dirigé le monde. Et sur notre histoire terrestre, combien de femmes au pouvoir par rapport aux hommes ?

François Place rend hommage aux femmes certes, et à travers elles, aux valeurs que l’on devrait donner à l’imaginaire et à la connaissance (la lecture). Un monde qui serait, non pas tenu par les guerriers, mais où l’art, la connaissance, l’équité, l’amour et la compassion, l’imaginaire auraient plus d’importance que les budgets, la croissance, l’investissement…

Son clin d’œil final cependant est à la nature qui EST le grand maître. Car le grand cerf blanc reste à jamais inaccessible…

François Place lui, atteint les hauteurs de son art, dans cet album grandiose et foisonnant relié à un mythe universel. Vous trouverez en cadeau sur son site, des croquis préparatoires à ses illustrations finales. C’est fascinant: https://www.francois-place.fr/portfolio-item/rois-et-reines-de-babel/

Sachez aussi que François Place est nominé 2021 pour le grand prix Astrid Lindgren.

Rois et reines de Babel chez Gallimard jeunesse