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La cavale

Ulf Stark, né en 1944 à Stockholm, est considéré comme l’un des plus grands écrivains suédois pour enfants et adolescents. Son œuvre compte une trentaine de livres pour la jeunesse. La cavale est son dernier roman. Il est mort en 2017.

Être en cavale, prendre le large, fuir, c’est le désir profond du grand-père de Gottfrid, malheureux à l’hôpital où il est comme un lion en cage, rempli de colère et de rage.
Ce désir, s’il n’est pas compris de son propre fils, l’est, au moins, de son petit-fils qui lui est très attaché et voudrait rendre son grand-père heureux.
Son caractère bourru et intempestif ne l’impressionne pas. L’amour qu’il lui porte est plus fort. Il va donc organiser une cavale qui deviendra un moment inoubliable pour le grand-père et son petit-fils, un moment contenu dans un petit pot de confiture d’airelles aux effets bien plus thérapeutiques que tous les médicaments de l’hôpital.

Tout au long du récit, le lecteur est proche des émotions de Gottfrid, narrateur de l’histoire, dont le défi est immense pour son âge (11, 12 ans peut-être ?): il n’est pas chose facile d’organiser une cavale, de penser à un stratagème avec la peur bleue des représailles paternelles, de jouer au « soldat » pour contenter les ordres de son grand-père « capitaine ». Le plus difficile est peut-être de mentir effrontément à ses parents. Mais Gottfrid a un cœur immense, il se dépasse pour rendre heureux le vieil homme.

Astucieux, il va chercher de l’aide chez Adam le boulanger. Dans un conte, on qualifierait ce personnage de « marraine », c’est-à-dire une personne bienveillante qui facilite le parcours du héros. Adam donne confiance à l’enfant, il dédramatise les obstacles à franchir et l’aide à penser à tout. Il est un merveilleux contrepoint aux doutes de Gottfrid, un rouage essentiel pour l’enchaînement des évènements. Attachant et réactif, il est immédiatement adoubé par le grand-père qui adore son franc-parler.

Et que dire de ce grand-père dont la santé fragile rend l’entreprise un peu folle, mais dont le psychisme et la volonté sont si forts qu’il pourra vivre ces moments tant désirés dans la petite maison de l’archipel. La cavale met en lumière un homme maladroit et fragile, incapable de trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Depuis le décès de sa femme, il vit dans le regret de n’avoir su lui dire assez son amour, sa tendresse, son admiration. À travers la magnifique écriture d’Ulf Stark, nous sommes touchés par sa sincérité.

Trouver les mots. Voilà un des thèmes importants de cette histoire. Communiquer, mentir, jurer, faire des mots croisés, ordonner. Les mots ont la valeur que chacun veut bien leur accorder. L’un des moments les plus forts de l’histoire est sans doute l’instant de vérité qui torture Gottfrid : pour emmener son grand-père une dernière fois dans l’archipel, il a prétexté un entraînement de soccer. Il sait bien que ses parents le harcèleront de questions, son père surtout. Pourtant Gottfrid fera le choix de dire la vérité à ses parents, porté par la force que l’aventure lui a procurée. Ce tête-à-tête où Gottfrid « crache sa vérité » sans que son père le croie d’ailleurs, est un tournant de l’histoire. On sent ensuite les liens entre grand-père, fils et petit-fils se détendre et se resserrer doucement pour que le vieillard prenne le large, pour de bon cette fois, en toute tranquillité. « On aurait dit un bateau qui démarre ses moteurs, juste avant de partir, » dit Gottfrid.

Voilà pour le texte magnifique. Il est temps d’évoquer les illustrations merveilleuses de Kitty Crowther. Si la trame de l’histoire est réaliste, le texte porte ses fantaisies et sa poésie et c’est ce sur quoi s’appuie l’illustratrice. Dans ses lumières profondes, ses couleurs automnales, elle dose très justement la sobriété ou la raideur des attitudes quand on est à l’hôpital, l’opulence et la beauté de la nature pendant l’escapade dans l’archipel. Même le paysage sert l’intimité du texte. Son trait dépeint parfaitement les expressions des personnages. Elle fait aussi de la maison de l’archipel un coin de paradis où le temps s’est arrêté.
Son imaginaire connecte le lecteur aux émotions du texte.

Le courage et la volonté de Gottfrid (hérités de son grand-père !) font de lui un véritable héros qui bouscule des adultes maladroits et les met face à la réalité.
À lire absolument.

Kitty Crowther

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