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Les trésors de Rebecca Dautremer

Et si nous commencions l’année en découvrant un trésor ? Un trésor qui en cache bien d’autres…
Le livre du trésor
que je vous invite à découvrir est aussi un joli prétexte pour vous parler de la talentueuse Rebecca Dautremer autrement qu’à travers ses très connues Princesses ou son Jacominus Gainsborough.


Mais évoquons d’abord cette magnifique collection des éditions Grasset Jeunesse dont le principe est de puiser dans le patrimoine littéraire des textes adaptés aux jeunes lecteurs, puis de les mettre en images, en faisant appel à des illustrateurs contemporains. L’objectif : montrer que la littérature est bien vivante, qu’elle a toujours quelque chose à nous dire.

À noter que l’illustrateur, ou comme ici l’illustratrice, n’aura qu’une semaine seulement pour poser son regard sur le texte et réaliser ses images dans une palette limitée à quatre couleurs.

Voici donc Le livre du trésor , une encyclopédie composée dans les années 1260, et oui, vous avez bien lu, au 13e siècle, par Brunetto Latini (un homme politique de Florence, 1220-1294). La cinquième partie de son ouvrage est entièrement dédiée aux animaux, dans la grande tradition des bestiaires du Moyen Âge. On y retrouve des sources d’inspirations variées et en particulier de mythes venus de l’Antiquité.
Le texte, retravaillé en français moderne pour en faciliter la lecture, apporte autant de détails sur la description physique de l’animal que des inventions dans le registre du merveilleux, reflet d’une époque où les légendes venaient combler les lacunes du savoir.

On apprend ainsi que l’on peut aisément voir, dans une île éthiopienne fort éloignée, des fourmis grandes comme de petits chiens qui fouillent le sable de leurs pattes à la recherche de l’or. Ou encore que le loup, qui se nourrit  tantôt de proies, tantôt de terre et tantôt de vent, a au bout de sa queue, une laine d’amour, [qu’il] arrache de ses dents lorsqu’il craint d’être capturé. Que le caméléon, dont le regard est farouche, vit uniquement de l’air qu’il respire . Que les mamans singes sont décidément de mauvaises mères, n’hésitant pas à abandonner leur enfant quand elles craignent pour leur propre vie. Que les marins prennent les baleines pour des îles, y enfoncent des pieux et font du feu. Mais quand le poisson sent la chaleur, il s’enfuit au fond de la mer et tout ce qui se trouve sur son dos est englouti.

Apparaissent aussi les animaux du merveilleux médiéval : le serpent à deux têtes, qui peut mordre des deux côtés et précède les autres comme un capitaine et un chef, ou le dragon dont la force n’est pas dans la bouche mais dans la queue, qui fait plus de mal par les coups qu’elle donne que par les blessures qu’elle cause.


Rebecca Dautremer fait un travail remarquable et reste fidèle à ce qui caractérise son œuvre. Pour chaque animal, elle crée une illustration pleine page en interprétant librement le texte. Elle oublie le Moyen Âge pour ajouter des détails comme cette collerette en dentelle à la mode du 17e siècle, une crête de chaque côté sous la machoire, qu’elle dessine au Phénix.

Rebecca Dautremer déploie son grand talent malgré les contraintes imposées par le texte et le format :
– son sens du détail et de la précision donne corps aux descriptions et y ajoutent une touche contemporaine (la Cigogne perchée en haut d’un poteau télégraphique)
– ses cadrages offrent au lecteur une perception forte de chaque animal.
– son humour joue des côtés absurdes du texte, créant parfois des images ambigües comme l’illustration de la licorne à la fois forte et maladroite.
– l’expressionnisme du dessin est étonnant, tel ce loup au corps déformé qui avale le vent.

La richesse des bestiaires du Moyen Âge, pour une illustratrice comme Rebecca Dautremer, est une invitation à réinterpréter et à proposer aux jeunes comme aux moins jeunes un bestiaire fantastique contemporain. Afin d’apprécier les sources auxquelles elle s’est peut-être référée, je vous propose de découvrir cette exposition virtuelle Bestiaire du Moyen Âge. On y découvre des représentations alimentées de textes anciens, de l’univers oriental rapporté des croisades, du développement des sciences et des textes littéraires mettant en vedette des animaux. On comprend combien l’illustratrice y a puisé force et vigueur.


Ce monde interroge encore notre pouvoir imaginatif, notre rapport au merveilleux, à ses limites, à ce qui nous est étranger.
Rebecca Dautremer a rassemblé dans ses représentations animalières du Livre du trésor, à la fois l’histoire des bestiaires et son propre imaginaire pour les offrir avec humour, beauté et élégance.

Explorer son site web : https://rebeccadautremer.com