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Pablo et Floyd, ou l’art de faire exister les choses

Je prends parfois du retard dans mes lectures, puis je fais des bonds en m’apercevant que je n’ai encore rien écrit à propos de ceci ou cela. C’est le cas de Pablo et Floyd sur le bord de l’invisible, de Michel Galvin (Rouergue). Mais comme ce livre n’aura pris aucune ride d’ici cent ans, je ne me sens guère coupable d’être en retard.

Parlons un peu de Michel Galvin que je n’ai pas encore évoqué dans mes chroniques : auteur et illustrateur, depuis plus d’une décennie, ce créateur offre aux enfants des histoires à la fois simples et résistantes, des mondes particuliers dans lesquels il met en scène des objets, des rochers, comme s’ils étaient des jouets vivants. Un monde intriguant et original. Souvent impressionnant.

Avec Pablo et Floyd sur le bord de l’invisible, le lecteur assiste à l’acte de création au fil d’un dialogue entre Pablo (Picasso reconnaissable à son  chandail de marin et son chapeau) et son ami Floyd, narrateur invisible au début de l’histoire. Floyd se cogne un peu partout car il ne voit pas les choses que l’artiste va peindre (un rocher, un arbre…). « Les artistes sont un peu fous. Ils voient des choses que les autres ne voient pas ».C’est en posant ses couleurs que Pablo révèle à son ami des éléments de la nature, ce qu’il avait en tête de peindre.

Floyd témoigne de la magie du processus créatif et de la passion que met l’artiste au travail, du temps qu’il y consacre. Astucieusement, il explique ce que sont des esquisses, ces contours que dessine Pablo et qui permettent déjà de distinguer le futur sujet de peinture. Ce « brouillon géant » a la vertu d’éviter à Floyd de se cogner un peu partout !
Pourtant, même s’il fait attention, le voilà qui se casse la figure « dans un trou profond et invisible ». Pablo viendra à son secours, peignant de noir ce trou qui alors se révèle, et d’où son ami pourra sortir.  Dans le même élan Floyd lui aussi est recouvert de noir et nous est lui aussi révélé. C’est un flamant. Pablo lui promet de le repeindre en rose…

C’est le jeu du visible et de l’invisible qui est au cœur de l’histoire. Nous voyons de nos yeux le monde qui nous entoure. Mais nous avons la capacité de voir à l’intérieur de nos têtes bien d’autres choses. Le rôle des artistes est de donner à « voir » autrement, de révéler ce qui n’est pas visible, pas dit, pas entendu. Parfois même, l’art permet de NOUS révéler. Voici le sens de cette histoire.
Quand, devant une toile abstraite, des enfants me disent « oh je vois un oiseau, là » ou « on dirait un dauphin », ils sont bien souvent les seuls à les « voir ». À travers leurs mots, ils donnent vie à des choses qui n’existaient pas dans la toile tant qu’elle n’étaient pas dites. Ils donnent aussi à voir aux autres.

L’écriture est identique à toutes les autres formes d’art. Avec vingt-six lettres, elle révèle depuis des millénaires nos pensées, nos vies, nos envies. Elle fait exister l’invisible, ces imperceptibles « mouvements de l’âme » (Boris Cyrulnik) . L’art et la littérature ont ce pouvoir essentiel à nos vies.