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Le rocher tombé du ciel

Me revoici après quelques semaines d’absence, avec cet album qui a marqué l’année 2021. Honneur au Canada et à un auteur de Niagara Falls, Jon Klassen. Son excellent Le Rocher tombé du ciel publié chez Scholastic  (pour mes lecteurs européens, aux éditions PASTEL) m’a réjoui pour son audace et sa sobriété. Vous connaissez peut-être Le loup, le canard et la souris ou Rendez-moi mon chapeau ? Ce dernier nous intéresse particulièrement puisqu’il est en lien avec l’album dont je vais vous parler. Les personnages y portent tous un petit chapeau.


Dans les albums de Jon Klassen, on retrouve cette économie de moyens, un humour pince sans rire que les protagonistes eux-mêmes ne semblent pas comprendre, ce qui est jubilatoire. Ses livres ont de la profondeur. Ils ne sont jamais pédagogiques et ce dernier serait même plutôt du genre résistant

L’histoire se déroule en cinq temps : 1. Le rocher. 2. La chute. 3. Le futur 4. Le coucher de soleil. 5. Plus de place

Dès la page couverture, on reconnait la force d’un album prometteur. Jon Klassen y plante une atmosphère particulière.
On y voit en effet deux personnages (une tortue et un tatou)  regardant une petite fleur insignifiante. Ils ont une expression figée, tout comme la fleur est statique. Dans la perspective de l’image, le lecteur est à la hauteur de la scène, c’est à dire proche du sol. Cela laisse tout l’espace libre au-dessus d’eux. C’est à dire le ciel, et tout en haut, le titre Le rocher tombé du ciel. Le ciel est donc l’espace où les choses peuvent arriver. Car bien sûr, il va se passer quelque chose… 

Tandis que les personnages discutent de leur endroit préféré, un rocher est en train de tomber du ciel. L’action simultanée est montrée en alternance. Il y a dans ce décalage quelque chose de comique et d’inquiétant. Pourtant, le tatou avertit son ami qu’il a « un mauvais pressentiment ». 
Dans ce paysage désertique servant de décor à l’histoire, vont ainsi aller et venir les personnages hésitant d’un « endroit préféré » à un autre. Chacun souhaitant que l’autre vienne dans son endroit préféré. Et parce que chaque endroit est un peu loin, on ne peut entendre l’autre. Il faut donc se déplacer. Un troisième personnage (un serpent) introduit une nouvelle dynamique dans ce mouvement scénique et c’est d’ailleurs grâce à lui que la tortue ne sera pas écrasée par le rocher car, souvenez-vous, un rocher va tomber du ciel.

Voilà pour la mise en scène initiale. Mais à travers les chapitres bien d’autres choses vont se passer qui font naitre des enjeux intéressants.

D’abord, ce rocher intrus, c’est un peu l’inconnu qui débarque. Qu’en faire ?  S’y adosser, faire la sieste, y grimper…Sa présence va plutôt inspirer les amis au rêve. Ainsi en fermant les yeux, ils imaginent le futur (chapitre 3). Le paysage alors se transforme, on voit apparaitre de la végétation, des arbres et même un alien. Mais le futur avec un alien peut être inquiétant. 

Autre enjeu de l’histoire, la temporalité. Notamment au chapitre, 4, quand le soleil se couche et que la lune se lève. L’illustration prend alors des teintes orangées chaudes. Et ce rocher dans le coucher de soleil devient tout à coup poétique. Mais la temporalité, c’est aussi le temps de déplacement des personnages, le temps de rêver, le temps de la chute du rocher, le temps de la journée et le futur imaginé. 
Les ellipses s’inscrivent aussi dans cette temporalité de l’album. Elles permettent des raccourcis amusants pour passer à l’action suivante, comme par exemple quand on retrouve la tortue sur le rocher. Jon Klassen ne montre pas comment elle a pu arriver là.

Enfin, et c’est peut-être le thème central de l’histoire, il y a le doute ou l’incertitude. La tortue se pose toujours beaucoup de questions. Elle voudrait bien qu’on aime son endroit préféré. Elle aimerait être avec les autres, ou que les autres la rejoignent, mais elle ne profite pas assez du moment. Ainsi la scène du coucher de soleil est-elle symbolique et surtout très comique. Le tatou et le serpent regardent le paysage orangé tandis que la tortue  est obsédée par le fait qu’ils font quelque chose sans elle. C’est une inquiète. Elle manque peut-être d’amour.

Un mot sur l’esthétique. Jon Klassen utilise le jeu texte images pour créer des effets comiques comme ce passage où la tortue raconte qu’il ne s’est rien passé alors que nous la voyons à l’envers, sur le dos de sa carapace. Il utilise pour cette scène un plan rapproché. C’est un bon exemple où le texte dit l’inverse de l’illustration. 
En restant dans les teintes monochromes allant du brun clair au noir, avec ses personnages sans expression, il crée cependant une dynamique qui n’est pas si éloignée du cinéma d’animation, son domaine de formation. 

Enfin, pour terminer, nous pourrions continuer à nous intéresser au thème du rocher lui-même qui fait référence à beaucoup de choses. Une météorite, le mythe de Sisyphe, le Petit Prince, l’apocalypse, René Magritte… Il y a d’ailleurs une illustration assez proche d’un tableau de ce dernier, Le château des Pyrénées.

L’endroit où l’on est bien n’est-il pas aussi l’endroit où nos amis seraient bien ?  Avons-nous peur d’être seul ? Et à plusieurs, ne sommes-nous pas plus forts pour accepter le futur, même avec un inconnu envahissant ?
Ce sont des questions que je me suis posée en refermant le livre…Intéressant, non ?