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Soyons des jaguars

Nous n’avons plus les grands-mères d’antan ! Celles du 21e siècle font du vélo, du yoga, elles ont les cheveux longs et rient de bon cœur. Elles jouent à cache-cache et se déplacent à quatre pattes sur le tapis.
Soyons des jaguars, de Dave Eggers et Woodrow White publié à l’école des loisirs a interpelé la grand-mère en moi et le rôle que nous pouvons jouer auprès de nos petits-enfants.

La beauté de ce livre doit beaucoup au jeu des illustrations qui évoquent la métamorphose en jaguars d’une grand-mère et de son petit-fils, dans une lumière nocturne mauve. Le passage de la réalité à l’imaginaire est astucieusement amené par une double page où l’on voit leurs deux silhouettes humaines devenir félines. Ainsi devenus jaguars, ils traversent des bois et des lacs, gravissent des collines et rencontrent grenouilles et lapins.

La place des grands-parents dans la famille est réelle et c’est peut-être ce que veut nous rappeler cette histoire. Dans Julian est une sirène de Jessica Love (Pastel 2020), c’est l’enfant, Julian, qui initie sa métamorphose et incite sa Mamita à être de connivence avec lui pour se déguiser.  
Dans Soyons des jaguars, nous assistons à l’inverse puisque c’est la grand-mère qui impose le jeu. Son allure, son idée même de jeu, son regard et peut-être son sourire aussi, déstabilisent son petit-fils.
Sa grand-mère est-elle vraiment un jaguar à quatre pattes sur le tapis du salon ? Doit-il la suivre et perdre de vue sa vie réelle ?

Le frottement entre le réel et l’imaginaire est au cœur de l’album et se reflète clairement dans le lien texte-images. Cela commence dès la première double-page à l’arrivée de la grand-mère dont le doigt en gros plan est posé sur la sonnette de la maison au bout d’une longue main aux ongles vernis rouges. Le tissu recouvrant l’avant-bras évoque déjà le pelage d’un jaguar. 
Dans ce début d’histoire, le personnage de la grand-mère s’impose d’emblée comme un peu étrange. C’est la deuxième fois qu’elle rend visite à l’enfant narrateur et celui-ci est méfiant. Elle lui sourit pourtant et propose de but en blanc un jeu : « soyons des jaguars ». Il a peut-être raison de se méfier !

Par ce jeu de rôle, elle offre à l’enfant d’échapper au réel et d’explorer ses propres frontières. Être des jaguars (elle ne dit pas «faisons semblant d’être des jaguars »), c’est apprivoiser un état sauvage. Elle ouvre le chemin de l’imaginaire et la capacité que chacun a de s’échapper du réel, de se projeter ailleurs. C’est ainsi que l’on s’explore aussi. Voici le cadeau que fait cette grand-mère à son petit-fils.
Ce dernier, cependant, connait ses limites : « je vais devoir bientôt rentrer », dit-il.

Dans le dénouement de l’histoire, l’inquiétude que l’on sentait sur le visage de l’enfant devient richesse lorsqu’il rejoint ses camarades d’école. Il a apprivoisé le doute et sera désormais un peu différent. La véritable métamorphose n’est pas d’être jaguars mais d’être transformé par l’expérience vécue. Et ça, les grands-parents ont le temps de le faire en proposant jeux ou histoires !

Les illustrations magiques et magnifiques de Soyons des jaguars invitent le jeune lecteur à suivre l’aventure et à s’autoriser d’autres explorations. À la toute dernière page, elles ajoutent un clin d’œil humoristique à l’ensemble du récit. Dans ce retour à la réalité, la chute provoquée est très amusante.
Car tout n’est que jeu.