En compagnie d’Hulul, Ranelot, Bufolet, Porculus et les autres

La toute première fois que j’ai lu Porculus à un enfant, j’ai immédiatement senti la magie opérer. Il en cernait l’absurdité (une fermière qui tient à passer l’aspirateur partout, y compris dans la porcherie !), la tristesse de Porculus qui ne retrouvait pas « sa boue si douce », sa colère qui le poussait à quitter la ferme, sa peur quand il fut pris dans le ciment (qu’il avait pris pour de la boue).
Le dénouement est heureux et tendre, sans mièvrerie. Mais il y a tant d’autres choses dans cette histoire. Comme dans toutes celles d’Arnold Lobel qui fait de chaque jour une découverte inouïe.
Dans les histoires d’Arnold Lobel, l’enfant lecteur est fortement impliqué dans l’action et l’émotion des personnages. Il compatit aux petits et grands soucis des héros en cheminant dans l’histoire grâce à de délicieuses et humoristiques illustrations. Arnold Lobel dessine comme il écrit.
Sa poésie est de connivence entre le texte et les vignettes amusantes qui le rythment.
Arnold est l’un de ces écrivains éternels. Son œuvre fait fi du temps qui passe car les grandes aventures des enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain sont celles qui se déroulent devant leurs yeux, sous la couette, dans le jardin, seul ou avec des amis.

Parlant d’amis, en voici deux qui vous feront craquer ! J’ai un petit faible pour Ranelot et Bufolet, une jeune grenouille et son ami crapaud. C’est beau et poétique, c’est l’amitié miroir dans la simplicité, dans ce qu’elle a de plus pur. Avec ce duo, on fait le plein de tendresse et on sent du bout des doigts cette logique enfantine qui fait les grandes histoires : prendre des risques mais pas trop, se moquer mais pour rire, bousculer l’autre par trop d’envie de partager une aventure. Des aventures nature !

Hulul, sage hibou ayant la lune comme seule amie, est peut-être le plus poétique des personnages dArnold Lobel. Il joue complètement avec l’imaginaire et labstraction. Son invité, cest « ce pauvre vieil Hiver » ; sa peur ce sont les « bosses étranges » aperçues au bout de son lit ; sa tristesse a le goût salé dun « thé aux larmes » ; sa solitude, il la combat mais « il ne peut arriver à être dans les deux endroits en même temps ». Hulul est sans doute le personnage qui nous rapproche le plus dArnold.

Dans le recueil Hulul et Compagnie  Sophie Chérer nous parle de ce prodigieux créateur : « L’imagination était sa seule arme dans son enfance malheureuse, lui l’enfant dont on se moquait, qu’on méprisait, que l’on pensait retardé. Après avoir fait des études artistiques, il finira par décrocher un travail d’illustrateur chez l’éditeur Harper and Row pour finalement écrire ses propres histoires. « L’un des secrets des bons livres pour enfants, c’est que personne ne peut écrire de livres pour enfants. On doit écrire des livres pour soi-même et sur soi-même », dit-il.
Ce qu’il préfère, c’est dessiner des animaux qui se comportent comme des humains. Et ce qu’il préfère raconter c’est l’histoire de personnes qui racontent des histoires. Les histoires sauvent la vie, il le sait bien et il écrit pour que personne ne se sente abandonné en lisant. »

L’univers d’Arnold Lobel est certainement l’un de ceux qui rendent les enfants moins seuls parce qu’il met leur imaginaire à portée de mots. Je vous invite à apprécier la finesse de ses histoires et surtout à les proposer aux premiers lecteurs. Car les textes illustrés sont l’idéal pour apprendre à lire.

Et maintenant, que choisir parmi les histoires d’Arnold Lobel ? Si elles ont toutes été regroupées dans le recueil Hulul et Compagnie, vous pouvez aussi les trouver indépendamment les unes des autres.

Ranelot et Bufolet                        ou                             Hulul        ?

Le magicien des couleurs           ou                           Porculus      ?

Et d’autres à découvrir sur le site de son éditeur

La bête à 4 z’yeux

La peur est une émotion qui transforme souvent la réalité parce qu’elle bouleverse notre vision des choses. Nous nous laissons dominer par la peur qui  prend possession de notre imaginaire.
Confrontés à cette émotion (motion=mouvement) nous prenons la fuite, nous nous figeons, nous pleurons, nous crions ou nous combattons. Les tout petits s’amusent et jouent avec la peur en jouant à la cachette.
Dans les histoires, il est intéressant d’explorer comment travaille l’imaginaire du lecteur avec celui des personnages.

Dans La bête à 4′yeux de Caroline Merola (éditions EDITO jeunesse), la peur se construit sur un malentendu (au sens propre et au sens figuré).
Sur la page couverture de l’album, trois personnages collés les uns les autres (code traditionnel d’une peur commune) semblent effrayés par quelque chose que nous, lecteur, ne voyons pas. Notre imaginaire galope  : va-t-on voir apparaitre une bête féroce, un cheval à trois têtes, un rapace aux serres énormes, un insecte gluant et disproportionné ?
Belle entrée en matière qui implique efficacement le lecteur, rempli d’empathie pour les personnages avant même que ne commence l’histoire.

L’album est intéressant parce que Caroline Merola joue avec l’imaginaire du lecteur et la façon dont il va fonctionner au fil des évènements. Ainsi, le lecteur est très actif et se pose des questions à chaque page. Pour amplifier l’effet, l’auteure nous rapproche de la bête mystérieuse et au cœur du livre, en gros plan, quatre yeux nous surprennent dans les herbes bleutées.

Différents niveaux de lecture s’entrecroisent et dynamisent le récit. Il y a …
– le déclencheur de l’intrigue : la communication incomprise dans une phrase mal interprétée qui transforme la réalité en un cauchemar
la connivence et la solidarité des bêtes persuadées  qu’il y a vraiment un monstre dans leur forêt
– la ruse pour combattre la bête aussitôt contredite par la farce de la bête elle-même. Car la « bête à 4’z yeux » se révèlera n’être rien d’autre que deux souriceaux.

Tout se déroule à travers une végétation luxuriante dont la lumière varie au fil de la journée pour atteindre ces bleu-vert magnifiques travaillés en profondeur au crayon de couleur. Caroline Merola a son univers bien à elle, tout de courbes et de souplesse mais en retenue pour que le lecteur y face son chemin.
Dans ce récit où les émotions font des montagnes russes, l’humour n’est jamais loin et la frayeur se métamorphosera en rire.
C’est rassurant pour des petits. Et la fête chez Lulu n’en sera que plus belle.
Mais au fait, qui est Lulu ? À vous de l’imaginer.
Et alors que vous croyez l’histoire terminée, Caroline Merola ajoute une idée astucieuse que je vous laisse découvrir, un joli prétexte pour relire et apprivoiser sa peur.
Et puis, lire, c’est relire, n’est-ce pas?

Découvrir Caroline Merola

Caroline Merola est aussi cosignataire du manifeste « On a tous besoin d’histoires ».
On a besoin d’histoires pour mettre des mots sur nos émotions.

Musique, maestro!

Il me semble ne pas parler musique assez souvent. Les enfants en écoutent dès leur plus tendre enfance parce que la radio tourne en boucle à la maison, ou parce que quelqu’un dans leur entourage joue d’un instrument. Ils la vivent très tôt à travers chansons et comptines, avant même qu’ils maîtrisent le langage.
Je l’expérimente régulièrement avec des tout-petits et suis toujours  amusée de la façon dont leur corps se met en mouvement à l’écoute de la musique.
De retour du salon du livre de l’Outaouais, j’ai à nouveau été frappée par ce phénomène grâce à une très belle initiative : de jeunes musiciens du conservatoire de musique de Gatineau étaient invités à se produire  au cœur même du salon.  Un ensemble de violoncellistes a donc exécuté, imperturbablement, dans le brouhaha, du Bach, du Schubert et des œuvres plus contemporaines comme la liste Schindler ou Star Wars.
Devant les musiciens, se sont installés des enfants, des petits d’environ trois, quatre, cinq ans, leurs parents derrière. Les rabat-joie qui évoquent le manque d’attention des enfants n’ont qu’à bien se tenir ! Je peux vous assurer qu’ils étaient concentrés, captivités par le son, fascinés par les gestes des musiciens, étonnés des vibrations et des émotions que cela leur procurait. Plus que les adultes, ils étaient connectés au moment présent, le nez à hauteur des archets qui dansaient de gauche à droite.

Mon plaisir a pourtant été gâché par cette mère insistant pour récupérer sa petite au 1er rang, pour aller manger des frites ! Une fois, deux fois, quelle fatigante ! J’avais envie d’intervenir.
« Vous ne voyez pas que votre enfant a la chance de vivre la musique en direct ? Vous ne sentez pas combien ce moment est précieux pour elle ? Si ça ne l’est pas pour vous, dommage. Y a-t-il tant d’urgence à aller manger des frites ?  Moins une et je me retrouvais sur l’île des Maximonstres tant la colère me montait.
La petite s’est finalement envolée, pognée par le bras de sa mère.
Je ne lui en veux pas, à cette maman. Elle avait peut-être ses raisons d’être pressée…Mais Brrrr !!!
Je n’ai aucune leçon à donner à qui que ce soit. Mais la chose qui me dérange le plus c’est qu’on ne prête pas assez d’attention aux signaux que nous envoient les enfants. Parce qu’on est pressé, parce qu’une activité nous attend, parce qu’on a le nez plongé dans nos téléphones, un rendez-vous…

La musique est un moyen extraordinaire de partage avec les enfants. Sur la musique, viennent des images dans nos têtes. À l’écoute, certains passages nous surprennent, nous transportent ou nous font rêver. On s’attache à la mélodie, comme à la mélodie d’un texte. Il m’est arrivé quand mes enfants étaient petits de mettre de la musique après souper, histoire de se défouler un peu, de danser avec eux et rire en chantant. Écouter de la musique, c’est une autre forme d’attention que lire un livre mais comme le livre, c’est surtout un temps privilégié avec l’enfant.

Si je prends le temps d’évoquer tout cela, c’est pour rappeler la chance d’avoir aujourd’hui des collections audios qui permettent d’introduire intelligemment la musique dans la vie des enfants. Éveil sonore, rythmique, mélodique, stylistique, culturel, classique, contemporain, jazz…
Grâce à ces collections, on entremêle langage des mots et langage musical. Je pense pour les plus petits à la série des Paco (Gallimard jeunesse), et aux textes de Carl Norac, poète et conteur, illustrés en musique  chez  Didier jeunesse.
Au Québec, La Montagne secrète fait un travail extraordinaire. Mon gros coup de coeur va pour Un pique-Nique au soleil, l’extraordinaire voyage de la bande à Bébert , conte de Christiane Duchesne et Jérôme Minière illustré par Marianne Ferrer.
À travers le récit dynamique et enjoué, plein de rebondissements de Christiane Duchesne, Jérôme Minière entremêle chansons traditionnelles (en leur apportant des atmosphères particulières) et compositions originales (qui pourraient facilement devenir des classiques). Le petit lecteur pourra ainsi facilement reprendre les chansons qui lui sont familières puis  en apprendre facilement d’autres. Voix d’hommes et de femmes, graves ou aiguës, en solo ou en chœur, les chansons nous entrainent dans l’univers du folk, du jazz, du manouche,…Il me semble même avoir entendu un écho de Paolo Conte. Elles ponctuent et font avancer le récit. Tout cela grâce à Jérôme Minière, mais aussi Ariane Moffat, Michel Rivard, Bruno Marcil, Salomé Leclerc qui prêtent leurs timbres particuliers. Taratata! C’est la joie !

Aller, musique, Maestro !

La Grande Forêt

Il est des livres qui s’insinuent en vous avec le temps, des livres qu’on laisse de côté un moment, puis qui reviennent sans prévenir par la grâce d’un personnage ou d’une image qui surgit soudain dans votre esprit.
Je n’avais rien écrit à propos de
La Grande Forêt, Le pays des chintiens, d’Anne Brouillard, et voilà qu’aujourd’hui, cette forêt  m’appelle.
Peut-être n’y avais-je pas vu tout ce dont je vais parler aujourd’hui au moment de sa parution, peut-être que l’album avait besoin de prendre racine en moi.
Il me semble aujourd’hui indispensable d’en dire quelques mots.

Quand Anne Brouillard évoque son livre, elle dit c‘est un livre qui vient de loin et de longtemps : la grande forêt suédoise, les lacs, la cabane, le rocher aux inscriptions, ce sont des éléments de paysage du pays où vécut sa mère.
Mais ce pays des Chintiens, elle l’a aussi créé pour y faire vivre des personnages qui prenaient de l’importance dans son univers. Comme s’il fallait leur donner de l’espace pour qu’ils s’y expriment.  Comme Killiok, le chien noir au gros museau dont on trouve la genèse dans des livres précédents. Il aime être chez lui, manger des gâteaux. Quant à Veronica, c’est l’aventurière, elle possède des cartes, et l’exploration ne lui fait pas peur.

Anne Brouillard prend soin de nous faire entrer dans l’aventure tranquillement. Elle propose au lecteur des points de repères grâce aux cartes qui permettent de mieux suivre la quête de Killiok et Veronica. Une quête qui leur permettra de retrouver leur ami Vari Tchésou. Elle prend son temps car cela vaut la peine que le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, des lumières et des couleurs. Il faut qu’il anticipe, s’inquiète et s’étonne, comme les personnages. Il faut qu’il déguste cette partition poétique qui s’exprime autant dans les illustrations bleutées que dans les mots. Il faut qu’il ose s’aventurer lui aussi dans les corridors mystérieux de la forêt.

Entre album et bande dessinée, le lecteur a la grande liberté de lire à son rythme. Il peut prendre une pause à la fin de chaque chapitre (il y en a 8), passer du récit aux dialogues installés dans des bulles, s’éterniser sur de merveilleuses illustrations pleine page. Tout cela se déguste comme les bonbons à la rosée de nénuphar des bébés mousse.

Comme lectrice, j’ai senti un grand élan de tendresse à regarder nos héros évoluer, j’ai admiré leur courage et la façon dont ils prennent soin l’un de l’autre. Killiok, Veronica,  Chat Mystère, tous sont attachants. Et l’histoire est avant tout une grande histoire d’amitié.
Pour ceux qui aiment l’aventure, le récit et les illustrations sont remplis d’indices souvent cachées dans la nuit qui glisse entre les arbres. Ah, les nuits de la Grande Forêt. Comme elles sont belles et remplies de mystères!

C’est étrange, dit Killiok, les choses existent même quand on ne les voit pas. Je vous laisse alors voir les choses comme vous l’entendez, au pays de chintiens. C’est la plus belle façon d’y entrer.