Balade décoiffante pour Kiki !

Gros plan cadré sur la tête de Kiki, le regard par en-dessous, le poil tout fou et la patte en avant. C’est la page couverture de cet album, plaçant le lecteur directement au niveau d’un chien qui semble se faire prier pour aller marcher. Appréhende-t-il déjà cette balade qu’il devine mouvementée ou est-ce son habitude de traîner pour sortir ?
 Kiki en promenade, est le premier album jeunesse de Marie Mirgaine, publié aux éditions Les fourmis rouges.
Dans l’espace tout de blanc vêtu qui sert de décor de fond à l’histoire, l’imagination et les rêves du lecteur peuvent librement prendre forme par-delà de l’image. Ce dernier n’est pas au bout de ses surprises car les accidents de parcours de Kiki le chien sont nombreux.

Est-ce le travail de papiers découpés qui offre une multitude de possibilités au moment de la création ? Est-ce l’imaginaire de Kiki le chien ou de Julien le promeneur ? Tout est possible et c’est assurément une ouverture qui montre le talent de cette nouvelle créatrice. Le récit est dynamique, original, inventif et l’art de la chute bien présent.

Mais revenons un peu à l’histoire, très simple : la promenade de Julien avec son chien. Deux mondes en promenade.
Celui d’un homme d’un certain âge chaussé de gros souliers. Il marche, le bras droit (celui tenant la laisse) trainant toujours vers l’arrière, le regard toujours vers l’avant.
Et il y a le monde de Kiki, chien de papier sympathique avec ses longs poils fous. Il subit les assauts d’autres animaux qui viennent prendre sa place par surprise. 

Ainsi Julien ne sait pas que de page en page, il ne tire plus son Kiki mais bien d’autres animaux dans un jeu de chaises musicales très amusant.
Le peu du texte pourrait être la voix du lecteur commentant ce qu’il voit dans les illustrations.  « Julien promène son aigle ». « Julien promène sa chauve-souris ». Julien semble surtout absorbé dans ses pensées…
Chaque situation apporte un effet comique et pour terminer l’histoire, Marie Mirgaine réserve au lecteur un joli tour de passe-passe.

Dans ses habiles découpages colorés (dans le style de « Munari »), l’artiste nous promène ainsi de la ville aux champs, d’une grotte à la mer. Mais rien n’arrête Julien, promeneur rêveur. Elle donne du poids au vieil homme dont sa silhouette reste mal définie porte des chaussures démesurément grosses, comme le seraient celles d’un clown.
« L’extraordinaire envahit l’ordinaire grâce à un simple mais subtil phénomène d’accumulation », dit le communiqué de presse.
C’est vrai.  Lorsqu’on se promène, on balade aussi un peu de nous-mêmes. On se laisse envahir du paysage qui nous entoure, des rencontres imprévues ou improbables et de nos étonnements.
Il est des promenades dont on revient métamorphosé.es !

Sélection Pépites « Livre illustré » 2019 au salon du livre de Montreuil.

L’amour est dans le pré

J’aime bien ce ton mi oral mi littéraire, qui peut être la voix d’un narrateur extérieur ou celle d’un personnage de l’histoire. Le cochon, le cheval ou la vache par exemple, témoins des aventures d’un fermier qui fait décidément tout de travers : il s’enlise avec son tracteur, vérifie si les cochons ont pondu des œufs, et il veut tondre la vache. Un fermier qui a la tête ailleurs.

Dans Le fermier amoureux, de Pim Lammers et Milja Praagman, (une traduction du néerlandais publiée à La courte échelle) , il se passe en effet de drôles de choses. Mais les animaux, avec lesquels le fermier entretient de très bons rapports à en croire l’affection qu’ils lui portent, se montrent généreux et astucieux. Après quelques coups d’essai, ils réussiront à résoudre son problème qui le rend gauche, qui le fait bafouiller et rougir : il est trop timide pour avouer son amour au vétérinaire.

On saluera ici l’histoire non stéréotypée d’une relation homosexuelle, qui plus est, se déroule à la ferme.
Bedonnant sous son chandail de laine bleu aux mailles un peu lâches, les yeux rêveurs, le sourire niais, le facteur attendrit autant le lecteur que les animaux.

Menée à la façon d’un conte, avec des étapes qui font évoluer le récit, l’histoire est tendre et drôle. Une drôlerie qui provient surtout des illustrations en aplat et aux traits fins. Dans leur fantaisie, leur naïveté et les petits détails qui en disent long, elles rendent compte des émotions maladroites du fermier : on le voit face au vétérinaire les pieds un peu rentrés vers l’intérieur, le nez et les joues rouges, l’air benêt quand il tire sa brouette…Du minimalisme réussi au service de l’atmosphère. L’aspect un peu gauche des émotions provient aussi de la disposition des personnages ou des animaux dans les pages. Sur des aplats colorés aux teintes pastels, on les dirait posés là, presque étonnés d’être dans l’histoire. Comme cette page où les animaux pointent le bout de leurs museaux sur le bord gauche, ou celle où ils se retrouvent dans l’arbre pour faire réagir le fermier.
Enfin, cet album a un bon rythme de lecture, des répétitions amusantes, un parti pris de bonheur.
Comme parfois, j’aime faire un lien musical. J’ai pensé aux premières phrases d’une chanson que mon père fredonnait les jours où sa vie était plus légère:
Couchés dans le foin
Avec le soleil pour témoin
Un p’tit oiseau qui chante au loin
On s’fait des aveux
Et des grands serments et des voeux
On a des brindill’s plein les ch’veux
On s’embrasse et l’on se trémousse
Ah que la vie est douce, douce
Couchés dans le foin avec le soleil pour témoin

Vive l’amour dans le pré!

Le voyage

J’aime l’idée du voyage. Cela implique immédiatement de porter son regard loin, au-delà du bout de notre nez. Voir plus loin. Devenir curieux. C’est ce jeu de regard que je vous propose en découvrant ce très bel album, Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

Les indices du début sont contradictoires: il y a d’abord cette page couverture douce et onirique  représentant le vol d’une baleine (grâce à des ballons jaunes et bleus) au-dessus de la terre, et cette ville reconnaissable entre toutes, Paris. Dans la baleine volante comme un zeppelin, on aperçoit un lion par le hublot. Et il y a les pages de garde nous amenant au ras du sol recouvert de feuilles, territoire de prédilection des petites bêtes. Puis la page titre avec ce personnage (un pélican?) annonçant le zoo. Le rêve est là, avant même de commencer le voyage. Intriguant.

Un voyage se prépare:  tandis qu’Hippolyte (l’hippo) vient s’assoir dans son vieux fauteuil, Léon (le lion) travaille sur la notion du temps et Sergent Poivre (la girafe) pense à son vieux rêve, celui de rencontrer un enfant. Quelle folie! Ils mettent pourtant tout en oeuvre pour le réaliser. Rien n’est laissé au hasard, comme le montrent les illustrations avec humour : plans, lunettes, livres, vivres…tandis que la baleine, Majortom se concentre sur l’itinéraire. D’autres amis de la savane assistent au départ, certains les accompagnent. Et c’est parti pour faire le tour de la terre et arriver à Paris.
Arrivés devant la grille du zoo, les quatre amis se donnent rendez-vous dans trois jours.

L’histoire fait entrer le lecteur dans un jeu entre liberté et emprisonnement. D’un côté et de l’autre des grilles des cages, on s’observe. C’est aussi le jeu des regards et des points de vue entre animaux et humains qui donne tout son sens à l’histoire.
Grâce à des détails précis, on reconnait vite nos amis parmi les animaux du zoo : fez rouge pour le lion, lunettes rouges pour la girafe… Dans un trait simple qui ne manque pas de détail et quelques pointes de couleurs qui donnent des points de repères au lecteur,  l’oeil se promène, comme aux aguets. Vous observerez aussi le jeu des motifs qui reviennent d’un personnage à l’autre. Quant au tapis de feuilles des pages de garde, il est bien celui qui tapisse les allées du zoo et lui donne un petit air rêveur. Magnifique travail de dessin et crayonné!

Et la rencontre avec les enfants, me direz-vous? Il s’agit plutôt d’une observation emphatique qui met en lumière la façon dont les enfants jouent, crient, s’émeuvent, pleurent, rient… Malgré un ton parfois moralisateur (« Les enfants ne cessent d’expérimenter. Ils veulent tout comprendre, tout essayer »), on ne peut s’empêcher d’adhérer à ce point de vue qui valorise ce que sont les enfants: des êtres dont les sens et les émotions en font des capteurs de sens, des capteurs de rêves.
Clairement, le voyage en valait la peine!

Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

JEFFERSON

C’est vrai, je lis moins de romans jeunesse ces temps-ci, souvent plus attirée par la beauté des albums. Mais le passage de Jean-Claude Mourlevat à Montréal, l’auteur du magnifique Combat d’hiver a  rendu inévitable la lecture de son dernier né: JEFFERSON (Gallimard jeunesse).

Ce texte enlevé, enlevant et plein d’humour, s’adresse aux 9-12 ans. Et ils vont le dévorer! Pourquoi? Parce que dans le genre original du roman-policier-animalier, c’est fabuleusement, astucieusement réussi. L’intrigue bien menée mettra en tension le monde des animaux à celui des humains, deux mondes comme une métaphore qui colore le récit. Et puis, comment résister à Jefferson, ce héros touchant, un hérisson dont la vie bascule alors que tout allait bien ce matin-là, et qu’il se faire couper la houppette par  son coiffeur chéri, Monsieur Edgar, et retrouver  la ravissante Carole chez Défini-Tif.
Action, rythme, humour, émotions. Un cocktail irrésistible.

Mais revenons un peu à l’histoire: d’innocent, Jefferson se retrouve en quelques secondes accusé d’un meurtre horrible. Pour découvrir le véritable coupable, quand toutes les apparences jouent contre vous, le mieux est de faire l’enquête soi-même. C’est pourquoi Gilbert le convainc de prendre la fuite. Gilbert, c’est son acolyte, un cochon, ami de toujours, son complément, son allié, en permanence de bonne humeur. Et voilà, l’aventure est partie, nous entrainant sur des chemins inattendus. Je ne vous dirai d’ailleurs pas par quel moyen Gilbert et Jefferson prennent la fuite, ce serait trahir une idée astucieuse de l’auteur.

Grâce à cette formidable aventure, Jean-Claude Mourlevat soulève la question de notre rapport aux animaux tandis que l’enquête mène vers l’horreur de l’élevage en batterie. Si les animaux découvrent, atterrés, le traitement que les hommes leur infligent, l’auteur se garde de manipuler ses personnages pour faire le procès de qui que ce soit. Il ouvre simplement et avec humour (malgré un tel sujet), les yeux du lecteur.
Ajoutons le goût des détails qui rend l’écriture et  la personnalité des protagonistes plus pétillantes encore. Comme par exemple ce livre que Jefferson aime tant, Seul sur le fleuve, dont le héros Chuck nourrit ses rêveries. Oui, à travers cette aventure mouvementée, Jean-Claude Mourlevat évoque aussi le pouvoir des livres.

Dans ce texte, les doutes, la peur, le risque, les émotions et la solidarité indéfectible des animaux (que nous aimerions humaine), se lisent avec une légèreté parsemée d’humour et de jeux de mots dont on sent l’auteur se délecter. On y ressent son bonheur d’écrire, un bonheur qui nous rappelle la Ballade de Cornebique dont l’auteur se plait à dire qu’il est son texte préféré.

Ajoutons que les illustrations en noir et blanc d’Antoine Rozon rythment joliment le livre.
À recommander sans hésiter en dégustant un plat végan…avec la jolie Carole?

Chez Gallimard jeunesse:
Jefferson – La ballade de Cornebique