Rêver, avec Marcel

Parmi les auteurs les plus originaux de notre génération, ceux dont l’univers est  vraiment unique, il y a l’immense Anthony Browne. D’album en album, il décline ses formes et raconte le monde intérieur à travers des histoires humaines de singes aux illustrations fantastiques et surréalistes, faisant référence à de grands artistes.
« J’aime les grands peintres, pourquoi ne pas partager cet amour avec mes jeunes lecteurs ? J’aime à penser que les enfants apprécieront d’autant mieux un chef d’œuvre qu’ils l’auront reconnu grâce à mes livres », dit-il.
Les albums d’Anthony Browne font ainsi partie des incontournables de la littérature jeunesse. Citons rapidement Une histoire à quatre voix, la série des Marcel (ex. Marcel la mauviette) ce petit singe qui vit dans un monde de gorilles, et les histoires faisant allusion à des contes traditionnels tels Dans la forêt profonde.

Dans ses illustrations, se cachent des indices, des symboles, des signes qui animent l’atmosphère et traduisent l’humeur ou l’émotion du héros au-delà des apparences. Anthony Browne sait combien ses lecteurs sont curieux de ces détails et apprécient la symbolique des choses. Il les amène à « voir » l’invisible et touche de près leurs émotions sans jamais tenir l’humour à distance. Car c’est justement à travers un jeu visuel que l’humour s’infiltre.

Pour un enfant qui n’a pas le « dictionnaire des références à l’art » les illustrations d’Anthony Browne sont avant tout source d’étonnement, de surprise et de plaisir dans la fantaisie qu’elles proposent. C’est pourquoi j’avais envie d’évoquer Marcel le rêveur, un album qui fournit nombre de clins d’œil à des artistes que vous pourrez faire découvrir aux enfants.

Marcel le rêveur contient en effet beaucoup des éléments essentiels de l’auteur : la puissance du rêve, la famille, les différences, la place des contes, l’importance du travail des artistes. Marcel porte toujours son chandail jacquard et traverse la vie en affrontant ses peurs et ses fragilités. Dans cet album, il rêve tout simplement. Et l’art vient s’immiscer dans ses rêves. Ou est-ce le contraire ? Car ses rêves se transposent dans des œuvres qui les mettent en situation. L’art raconte déjà les aspirations humaines, les fantasmes, les joies, l’esthétique, la puissance ou la fragilité de la vie.
Ainsi, Marcel voyage dans ses rêves et l’art devient son langage, que ce soit pour rêver de monstres féroces, de voyage en mer, d’exploration dans la jungle ou de vie future. « Marcel avait déjà incarné une mauviette, un champion, un magicien, alors pourquoi pas un rêveur ? »

Quelle richesse à travers la succession de rêves de Marcel mis en scène grâce à l’art. Faire la liste des références aux personnages importants ou aux œuvres serait fastidieux. Pour les personnages, en voici quelques-uns tout de même que vous reconnaitrez au fil des pages : Charlie Chaplin, Sigmund Freud, Elvis, Mary Poppins, Dracula, Humpty Dumpty.

Pour les œuvres, je vous ai concocté un document (voir plus bas) vous permettant de découvrir les sources d’inspiration d’Anthony Browne. Emprunter des œuvres pour créer n’est pas nouveau. Le peintre Magritte lui-même s’est prêté à ce jeu. Et d’autres illustrateurs jeunesse le font pour l’amour qu’ils portent à certains artistes ou parce que naturellement, l’art vient jouer dans leur propre création.

Paru en 1997, cet album a l’avantage d’être accessible à tous les niveaux. Il est un formidable déclencheur des discussions, un prétexte à la découverte du monde de l’art. Les titres des oeuvres originales font rêver : La clef des songes, La persistance de la mémoire, La trahison des images
Il y aurait là un parallèle à faire avec Les mystères de Harris Burdick de Chris Van Allsburg dont les titres énigmatiques montrent  le pouvoir fictionnel des images.

Anthony Browne fait cheminer les enfants dans des tunnels émotifs dont ils sortent toujours apaisés. Marcel rêve. À la dernière page, il n’est peut-être plus qu’un rêve lui-même…Il sourit.

Marcel, le rêveur, Anthony Browne, éditions Kaléidoscope 1997

Références aux oeuvres

L’arbre qui cache la forêt

En me promenant ces jours-ci, j’ai vu des bourgeons sur certains arbustes. Et oui, le printemps s’épanouit et redonne beaucoup d’espoir. Les arbres sont nos totems !
Représentés de façon minimaliste en aplat, ou en volume, détaillés de branchages et de feuilles, les arbres occupent une très belle place dans les albums de littérature jeunesse. Certains servent d’habitation, d’autres définissent l’espace comme un décor de théâtre, d’autres jouent un rôle tel un personnage ou deviennent l’enjeu d’une histoire (C’est mon arbre !, Toto veut la pomme). Amis ou confidents (L’arbre généreux ou L’arbragan), les arbres abritent les émotions, les rêves, les désirs de regarder plus loin (Un jour je bercerai la terre) et viennent au secours des héros traqués (Comment cuisiner les lapins).

Quoi de plus normal que cette place prépondérante dans les histoires. Les arbres de la forêt ont depuis l’origine des contes ont un rôle symbolique. Ils cachent des êtres mystérieux, des fantômes, des loups, mais il nous faut traverser la forêt pour atteindre la lumière. Les arbres sont parfois refuges, comme dans le conte émouvant d’Aaron Appelfeld, Adam et Thomas, où deux enfants juifs trouvent leur survie grâce à la forêt nourricière.

L’arbre est si puissant que certaines histoires s’y déroulent entièrement : dans Je ne suis pas ta maman, Marianne Dubuc déploie l’espace vital de l’écureuil, un arbre touffu qui semble impénétrable. Pourtant une chose étrange y atterrit un jour qui changera à jamais la vie de l’écureuil et celle de l’arbre. Un arbre, ça se partage. DansL’arbre sans fin  de Claude Ponti, l’arbre pleure et accompagne Hippolène dans son grand voyage de tristesse. Elle se fraye un chemin parmi ses milliers de branches et de feuilles pour trouver un sens à la mort de sa grand-mère.

Dans le « roman-conte-fable » de Timothée de Fombelle,Tobie Lolness,  l’arbre est le personnage principal, celui sans lequel serait impossible cette
saga extraordinaire. Généreux, il offre sa richesse aux bons comme à ses détracteurs. L’auteur offre aussi un rôle à tous les êtres vivants qui s’y trouvent.
L’arbre dans un livre impose une réflexion sur notre rapport à la nature.

C’est d’ailleurs souvent dans cette perspective que le paysage a été exploité en art. L’arbre, en particulier dans les compositions classiques, rend  plus majestueuses les scènes religieuses ou mythologiques.

À l’époque romantique, il symbolise la puissante nature face à la fragilité humaine. Au début du XXe siècle, il est l’enjeu du passage de la figuration à l’abstraction. L’artiste Piet Mondrian  a travaillé sur la représentation de l’arbre, la simplifiant peu à peu, pour aboutir à de simples traits verticaux ou horizontaux.

Alors que Mondrian ouvrait en Europe la porte vers l’abstraction, Emily Carr, artiste de Colombie-Britannique représente les immenses cèdres de son pays comme s’ils dansaient sous le vent. Elle rappelle aussi le travail de peuple haïda qui a raconté sa mythologie sur leurs totems. L’art comme écriture sur les arbres. Un roman jeunesse vient de lui être dédié : Emily Carr

Les peintres fauves font aussi danser les troncs rouges et mauves dans le paysage comme dans cette toile du peintre Derain. Et plus près de nous, au Québec (première image de l’article),  Marc-Aurèle Fortin peint des arbres vibrant de lumière.

Derrière l’arbre se cache une multitude de représentations. Derrière l’arbre se cache la forêt.
Observez-les dans vos albums jeunesse ou les livres d’art à votre portée et lancez un atelier peinture sur ce thème.
Arbre minimaliste ? Arbre aux petites feuilles consciencieusement dessinées ? Arbres aux couleurs folles ? Arbres des saisons ?
Vue d’un arbre, notre vie prend une toute autre saveur. C’est la philosophie du célèbre conte, Le baron perché  d’Italo Calvino

Illustrations de haut en bas de l’article : Marc-Aurèle Fortin, Ste-Rose à midi / Mireille Levert (extrait de Un jour je bercerai la terre ) / Marianne Dubuc (extrait de Je ne suis pas ta maman) / Claude Ponti, L’arbre sans fin / Piet Mondrian, Arbre gris / Emily Carr, Forêt de Colombie Britannique / André Derain, Route de l’Estaque / François Place, page couverture de Tobie Lolness

Liste de livres sur le thème de l’arbre

Des Grandes Personnes qui prennent soin des enfants

On les connait depuis longtemps, ces livres d’une beauté extraordinaire, qui suscitent émerveillement et curiosité. Ils nous viennent de grandes personnes bienveillantes qui souhaitent offrir aux enfants des univers qui agrandiront leur imagination. Oui, la maison d’édition Les Grandes Personnes met tout son coeur à faire battre celui des enfants devant la beauté de ce que l’édition papier peut offrir de meilleur. Rien à brancher ni à activer pour errer à travers les pages, pour admirer tranquillement, s’étonner, déplier, déployer …
Je retiens quelques-unes de leurs dernières parutions dans l’esprit insufflé à la création de la maison d’édition.
Ma maison de Laëtitia Bourget et Alice Gravier.
Une invitation à suivre celle ou celui qui nous invite dans sa maison. Il faut quitter la ville en train, en car, puis se plonger dans une nature douce et poétique. On y sent la présence humaine par quelques détails. Les créatrices jouent sur le rapport entre l’extérieur et l’intérieur et n’oublient pas de ponctuer l’histoire qui se déroule en dépliant le livre, de petites touches d’humour. Le jeune lecteur sera attentif aux détails et aura du plaisir à dans les illustrations d’autres histoires qui se racontent en parallèle. Il y a quelque chose d’intemporel (la nature) et de très contemporain à la fois (un hipster tatoué, un ordinateur…).
À propos de Laetitia Bourget, on lit sur le site des Grandes Personnes: « Pour elle, s’adresser aux enfants signifie s’adresser à tous, quand s’adresser aux adultes, c’est exclure les enfants. Or il y a bien des aspects de nos existences qui nous concerne tous, de vastes étendues partagées, un espace d’histoire commun où nous nous reconnaissons, au cœur de chacun. »

Lignes, de Suzy Lee, lignes enivrantes et majestueuses qui tracent de page en page les mouvements d’une patineuse artistique. Son tracé est une écriture qui raconte sur l’étang gelé la joie de cette petite patineuse à sinuer sur la glace. Suzy Lee ne nous lasse jamais dans ce livre sans texte, à admirer les boucles et regarder les exploits de la patineuse. Elle varie les points de vue, nous rend compte de son allure,  de sa concentration, de…Mais voilà qu’à la dernière pirouette, elle fait une mauvaise réception. Ou est-ce le crayon qui a manqué son trait? Comme on peut le lire sur le rabat de la jaquette : Qu’elle soit dessinée par la pointe d’un crayon ou la lame d’un patin à glace, la magie commence ici. Quelle magnifique idée ! Une simplicité digne du grand art. Peut-être une inspiration de Twombly? À moins que ce ne soit Calder…
À noter aussi, le joli clin d’oeil des pages de garde. L’une, blanche, sur laquelle est posé un crayon et une gomme à effacer. L’autre au tracé d’un étang gelé.

5 Maisons de Dominique Ehrhard.
On parle peu d’architecture, trop peu. Pourtant, c’est l’art qui nous touche le plus directement puisque vivons DANS l’architecture.  Les architectes réfléchissent aux espaces de vie, à l’intégration des bâtiments dans la ville ou dans la nature, aux lumières qui doivent entrer dans la maison, au confort… Dans ce livre en format paysage, vous admirerez 5 maisons qui se déploient. Elles ont été conçues par 5 des plus grands architectes du XXe siècle. On connait Le Corbusier ou Robert Mallet-Stevens, mais peut-être moins Shigeru Ban. Ce n’est pas grave, vous pourrez les découvrir à la fin du livre où une brève biographie pour chacun est présentée. Film https://youtu.be/iMjUZqfoSCw

Enfin, et non le moindre, un album tout en hauteur, Oiseaux  de la grande Kveta Pacovska. Elle y est fidèle à la poésie de sa plastique cubiste rouge, noire, et argentée. Les oiseaux se tiennent debout, l’un avec un bec crayon, l’autre avec son habit de clown, ils portent tous des costumes différents. J’en ai même trouvé un qui joue de l’accordéon. Et justement, parlant d’accordéon, comme le livre  peut facilement s’ouvrir en un large cercle de ses pages qui se déplient, j’imagine déjà les enfants dans leur forteresse aux oiseaux, vous guettant par quelques petites ouvertures qui laisseront entrer la lumière, ou se cachant au creux de la volière de papier.
« Finalement j’aime attendre tous les jours mes oiseaux et me réjouir de leurs costumes merveilleux ». Kveta Pacovska offre aux enfants un monde merveilleux qu’ils voudront, j’en suis certaine, imiter en se mettant eux-mêmes à créer leurs oiseaux de collage.

« L’émerveillement est une chose inutile…mais aussi indispensable que le pain! » (Rio Ponti).

Les petites personnes vous disent « merci, les Grandes Personnes! ». Et puis c’est Noël bientôt, non?

Promenade

Dans son album Promenade, l’artiste coréen Jungho Lee rend hommage aux livres et à la littérature, mais surtout à leur capacité à nous faire voyager dans des mondes imaginaires. L’écrivain Bernard Friot en offre une adaptation poétique faisant appel à nos sens et notre empathie.

Dans ce poétique hommage à la lecture, l’auteur invite une petite fille à une lecture-voyage de la vie à travers le livre, mise en scène à chaque page dans une atmosphère mystérieuse aux accents surréalistes.

Livre aile d’avion, livre fenêtre, livre entre les mains d’une statue, livre miroir…Le jeu entre les somptueuses illustrations bleutées et le texte invite le lecteur à comprendre que la vie est un échange d’âme à âme, et que l’art sert cet échange. En regardant une œuvre d’art ou en lisant un texte littéraire, nous sommes invités à être ce personnage du tableau, à vivre les émotions du héros d’un livre. Nous ressentons sa solitude, sa joie ou sa tristesse. Nous avons ce pouvoir d’être l’autre par empathie. Rappelons-nous que le terme ÉMOTION veut dire littéralement « mettre en mouvement ». L’art (que ce soit la littérature ou les arts visuels) nous met en mouvement puisque il provoque chez nous des émotions, des pensées, des réactions.

Les images de l’objet livre chaque fois métamorphosé, évoquent le passage du temps et font référence à d’autres éléments culturels. J’ai pensé au travail de Chris Van Allsburg, j’ai vu un clin d’œil évident au conte du Petit Chaperon Rouge et certaines mises en scènes évoquent l’art d’un Edward Hopper et plus encore du canadien Christopher Pratt.

Conseil pour des enseignants curieux d’exploiter ce livre:
Les phrases posées sous les illustrations à chaque page (comme dans Les mystères d’Harris Burdick  de Chris Van Allsburg) invitent à réfléchir, à échanger. On pourrait considérer ainsi donner l’élan à des conversations entre élèves. Mais vous pourriez aussi offrir ces illustrations afin de leur proposer une création poétique personnelle.

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