La bande du Mile End

Sur la 4e de couverture, est écrit «Jusqu’où un enfant doit-il aller pour un peu de tranquillité?». J’aurais peut-être ajouté : «et lire». Parce que ce nouvel opus d’Isabelle Arsenault parle d’humeur, de différentes sortes de lectures et d’imaginaire.
Vous vous souvenez sans doute de L’oiseau de Colette (La Pastèque, 2017), l’histoire de cette petite fille nouvelle dans le quartier, et qui,  par sa capacité d’affabuler autour d’une histoire d’oiseau perdu, fait la connaissance de toute une bande d’ami.e.s dans la ruelle.
Et voilà, la bande du Mile End était née !

Dans La quête d’Albert, Isabelle Arsenault propose de suivre un garçon qui fuit sa maison bruyante pour lire tranquillement. Il décide alors de prendre son livre sous le bras et d’aller s’installer dans la ruelle. C’est là qu’il tombe nez à nez avec un tableau dans les poubelles, Impression soleil levant de Claude Monet. Heu, non, voici que j’affabule à mon tour ! Mais enfin ce tableau lui ressemble beaucoup, avec ses petites taches orangées et ce soleil émergeant de la mer.

Tranquillement installé sur sa chaise, Albert se met à lire face au tableau. En réalité, ce n’est pas son livre qu’il lit mais cette œuvre, dans laquelle il plonge avec délectation, se projetant lui-même dans une chaise longue, sur la plage.
Isabelle Arsenault va mettre en scène tous les ami.e.s de la ruelle qui chaque fois viennent demander quelque chose à Albert, pourtant paisible à contempler la mer. Tout en dialoguant avec l’œuvre, celle-ci se remplit et s’anime peu à peu de ses amis, les uns mettant des plantes en pot, les autres jouant au badminton, ou faisant des châteaux de sable. Le bruit monte, monte jusqu’à la cacophonie. L’œuvre déborde désormais de trop de vie, de trop de bruit, et la colère d’Albert monte. SILENCE! Décidément, la réalité envahit un peu trop l’agréable imaginaire !
Tout le monde disparait, et puis revient. Comme une vague.
Il faut croire qu’ Albert fait l’envie de ses ami.e.s, car les voici qui reviennent avec un livre et s’installent à ses côtés.
Il se sent un peu coupable de sa mauvaise humeur, Albert, mais finalement, ce qu’ils veulent simplement c’est partager, être ensemble. Et c’est ce qui importera aux enfants à la lecture de cette histoire qui porte une authenticité des sentiments.

Quelle magnifique trouvaille autour du thème de l’art et de l’imaginaire ! L’art qui nous nourrit, qui établit une conversation avec nous. Plus on regarde une œuvre, plus elle nous accueille, nous suggère, nous entraine plus loin qu’on ne le pensait au départ. Plus l’œuvre livre d’elle-même, sans mauvais jeu de mots:) Un travail constant entre fiction et réalité.

Claude Monet, 1872, Impression soleil levant

À pas de loup…Un album fou, des dialogues de sourds

Dans À pas de loup…, de Christine Schneider et Hervé Pinel (Seuil jeunesse), voilà des enfants à qui l’on n’a pas lu les Petites histoires de nuit de Kitty Crowther, sinon, il dormiraient profondément, protégés par une étoile.
Mais non, ces deux coquins s’aventurent dans la maison de Papi et Mamie, sans bruit, se glissent hors du lit.
Ce moment de la journée est mystérieux pour bien des enfants. Il peut angoisser (rappelez-vous les Bébés chouettes de M Waddell qui attendent le retour de leur maman), il peut être sujet aux questionnements sur le monde nocturne (Que fait la lune, la nuit? d’Anne Herbauts), à l’inspiration des plus grands projets (avec l’inventif Stanley de C’est juste Stanley de Jon Agee), aux dialogues d’apaisement (dans le célèbre Tu ne dors pas, petit ours? de Martin Waddell), ou encore le moment de partager les plus grands secrets. Assurément Claire et Louis, main dans la main, sont prêts à vivre ensemble, dans le plus grand secret, cette aventure nocturne.

Aventure? Parlons plutôt d’épopée car ils provoquent des chutes d’objets et le réveil d’animaux exotiques. Tout cela fait bien du bruit. Papi et Mamie sont en éveil mais à chaque fois  font fausse route, ne voyant pas les deux petits malins qui se cachent, jouent les statues ou s’enfuient à temps. Au contraire ils accusent leurs animaux de tout ce tapage.
Au rythme d’une prose poétique, on suit leurs aventures avec délectation, s’étonnant de trouver tant de choses étranges dans cette maison qui a du vécu. Le lecteur est entrainé de découverte en découverte. Alors, rêves ou réalité ? Ces animaux sont-ils sortis des tableaux que l’on voit un peu partout, évoquant d’autres temps, le temps où Mamie et Papi faisaient le tour du monde en bateau? Sont-ils empaillés dans la maison pour prendre vie le temps d’un rêve  ou simplement les peluches des enfants ? À vous de l’interpréter.
Quoi qu’il en soit, voici un album habilement mené grâce aux jeux de lumière  bleu nuit, mettant l’accent sur les indices essentiels ou jouant sur les demi-teintes pour nous laisser en deviner d’autres. Car cette maison est remplie d’objets uniques, témoignages de temps plus anciens, des objets qui ont certainement des milliers d’histoires à raconter. Entre les animaux et les objets (vases, tableaux de Maharadhja, meubles, masques africains…), il y a énormément à explorer avec les enfants. Une façon de nous faire participer un peu plus à l’aventure.

Cette auteure semble attachée à la relation grand-parentale puisqu’elle a déjà écrit Mon grand-père, une histoire tendre et poétique d’une relation très forte entre un petit enfant et son grand-père qu’il voit comme un géant rassurant, qu’il admire et avec qui il passe de jolis moments…

Pour acheter le livre: À pas de loup…      En lire un extrait sur le site de l’éditeur

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