Loulou et l’ambiguïté de l’être

Il y a des histoires sur lesquelles je peux toujours compter. Des histoires qui ont tellement de sens qu’adultes et enfants y trouvent un écho à leur propre vie. Des livres qui s’accordent (au sens musical) à nos émotions. Oui, j’aime de temps en temps revenir à ces classiques. C’est d’un grand confort.

Aujourd’hui, c’est Loulou  de Grégoire Solotareff que j’aurais envie de raconter à un enfant. Alors que je n’ai même pas encore réouvert l’album, je vois Loulou dévaler les pentes, je vois ce ciel rouge, ce noir, ces émotions complexes, cette amitié improbable. Je souris déjà en revoyant la page où Loulou passe son museau dans le terrier de Tom qui l’a barricadé. Et je souris à leur deux corps tournant le dos au lecteur en dernière page. Triomphe de l’amitié, bien que Loulou semble en imposer avec sa silhouette de caïd. Mais bon, ils iront à la pêche tranquillement.

Tout est dit en quelque sorte. Alors que faut-il savoir en plus ?

Il y a le début du livre qui donne le ton du conte « il était une fois » et l’entrée un peu abrupte dans le vif du sujet, comme souvent dans les histoires de Grégoire Solotareff. Clic! Le lecteur est interpelé.
Loulou (un petit loup) accompagne son oncle à la chasse mais ce dernier meurt assommé par un rocher qui dégringole. Boum, action, on tourne! Loulou cherche de l’aide. Il tombe sur Tom (un lapin) qui lit tranquillement dans son terrier.
Loulou est un petit loup ignorant. Tom est celui qui connait des choses (sans doute grâce à la fenêtre qu’il a sur le monde par les livres). Il va l’aider à enterrer l’oncle. Ce n’est pas rien d’enterrer quelqu’un. Leurs deux solitudes se rapprochent. Ils deviennent amis.
Pourtant, en grandissant si Tom reste un lapin,  Loulou s’approprie sa nature sauvage et finit par faire peur à son ami en jouant. Tant, que celui-ci refusera désormais de le voir. Et il en fera des cauchemars.

Cette histoire provoque énormément d’échos dans le cœur des enfants : l’amitié, le jeu, l’humour, la quête identitaire, le petit et le grand, la peur. Ces thèmes s’entrecroisent dans une histoire où Grégoire Solotareff rend vivant tout ce qui s’y passe, jouant sur des paysages habités de diagonales, des pentes sur lesquels les amis jouent et dévalent. J’aime cette idée physique dans l’illustration, des corps qui se déplacent. Un rapport fort au mouvement accompagné du ciel rouge, tonique ou bleu, dépendant des émotions qui passent. Un enfant est toujours en train de bouger. Un livre provoque cela : la projection dans le mouvement.

Mais le sens profond de l’histoire touche une question plus philosophique: deux êtres de nature aussi différente peuvent-ils devenir amis ? L’un des deux devra-t-il faire des concessions sur sa propre nature et se métamorphoser pour se faire aimer ? Grégoire Solotareff parle de notre ambiguïté. Nous sommes des « animaux poétiques ».

Il a d’ailleurs poursuivi l’exploration de ce thème quelques années après la parution de Loulou (qui, rappelons-le date de 1989), en écrivant  Plus fort que le loup  (2010) et  Loulou à l’école des loups   (2011).

À l’heure de la rentrée de classes  Loulou  reste un incontournable à raconter. Dans la cours de récréation, on se poursuivra, on se fera peur et on trouvera l’ami(e), peut-être pour la vie.

Un mot sur  Grégoire Solotareff : il est né en 1953 à Alexandrie, en Égypte, d’un père médecin d’origine libanaise et d’une mère peintre et illustratrice d’origine russe, Olga Lecaye. Il a passé son enfance en Égypte, puis au Liban et enfin en France. Il exerce d’abord la médecine puis décide de se consacrer au dessin et à l’écriture, plus particulièrement aux livres pour enfants. Il a publié plus de 150 livres pour la jeunesse, principalement à l’école des loisirs. Plusieurs de ses histoires ont été illustrées par sa sœur Nadja  ou par sa mère, Olga Lecaye, poursuivant ainsi une complicité artistique initiée dans l’enfance. Quand il ne prépare pas une exposition de ses dessins, photographies ou sculptures, il dirige à l’école des loisirs la collection pour les tout-petits,  loulou & Cie, qu’il a créée en 1994.
https://www.solotareff.com/expositions/animal-abbaye-de-fontevraud/

Le lièvre de Mars

Il y a de la folie dans ce Lièvre de Mars dont le nom tiré du conte de Lewis Carroll, Alice au Pays de merveilles, nous rappelle l’importance du genre. Il en faut un peu (de la folie) pour se lancer dans l’aventure de l’édition avec des publications d’ouvrages datant de plusieurs décennies. Oui mais voilà, ce ne sont pas n’importe lesquels. Ce sont des albums qui ne s’usent jamais à force d’être lus et relus. Des albums qui avaient disparu quelques temps pour mieux renaitre aujourd’hui.  Car si nous avons accès à de grands classiques tels que Max et les maximonstres, de Maurice Sendak ou encore Ranelot et Buffolet d’Arnold Lobel, combien d’autres trésors ont disparu de nos tablettes qui méritent d’être repris pour les enfants d’aujourd’hui, mille fois plus forts que certains ouvrages  totalement inutiles, pour ma part. Il est aussi rassurant de constater que le milieu de l’édition cherche le beau et l’intelligent pour les enfants.

Certains livres seront réédités dans leur intégralité, d’autres  auront quant à eux droit à une cure de jeunesse en se voyant attribuer de nouvelles illustrations (tel Voici Colin, que l’on trouvera sous une traduction de Christiane Duchesne et illustré par Gérard DuBois).

C’est bien! C’est affreux! sont en fait les exclamations du tigre Java au récit que Sanji, le petit garçon, lui fait de ses mésaventures avec Rhino. Seulement, voilà, le temps du récit va rattraper le moment présent et lorsque l’histoire s’achèvera, ce sera à Java de prendre la poudre d’escampette, et au tour de Sanji de s’exclamer « C’est bien! ». Mais est-ce affreux? À vous d’en juger.
Il y a du rythme, de la ruse, et des émotions dans cet album que les enfants auront à coeur de lire et relire sans se lasser. La mise en page est particulièrement intéressante avec un cadrage double page montrant Sanji d’un côté (toujours à gauche) et Java de l’autre, à droite, Java qui change d’expression à chaque page. Au loin, en 2e plan, l’aventure se déroule sur un fond bleu magnifique décoré d’arbres stylisés.

Le 2e album paru à ce jour s’intitule Le petit Ivan et met en scène entre autres, un personnage bien connu des contes russes, la sorcière Baba Yaga. L’esprit russe est immédiatement reconnaissable dans ce conte grâce aux couleurs chaudes (avec dominance de rouge) et aux motifs rappelant le décor des datchas. L’histoire quant à elle contient les ingrédients indispensables au conte traditionnel : un désir « moteur » de l’histoire, le monde merveilleux, l’intervention d’un obstacle au bonheur, le dénouement par la ruse et la victoire sur le mal. Ce petit Ivan a droit à sa deuxième chance. On pourrait dire qu’il renait par cette aventure où il se dépasse, avec un charmant petit coup de pouce de la nature.
Un album indispensable pour introduire le genre aux enfants. Des enfants pour qui le merveilleux reste une fascination.

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