Sortez le Pollock en vous!!

Depuis cent ans, les courants artistiques se sont succédés et juxtaposés. Mais cubisme, fauvisme, expressionnisme, …ils suivent au fond les deux directions majeures : celle du dessin (s’exprimer par la ligne, donner l’importance à l’aspect graphique) et celle de la couleur (oser les couleurs pures, les appliquer avec des nouveaux outils, de nouveaux médiums…).
Matisse découpait dans le papier coloré comme s’il le sculptait, Van Gogh donnait du relief aux couleurs par empâtements,  les fauves ont osé les troncs d’arbre mauves et les toits verts. Le mouvement abstrait, abolissant l’idée de motif dans l’oeuvre, a lui-même suivi ces deux chemins initiés:  l’un plus graphique et géométrique (comme Mondrian) l’autre lyrique, inspiré des dernières nymphéas de Monet.
Ce résumé est un peu simpliste mais nécessaire pour présenter le livre Jackson Pollock, le peintre qui en mettait partout, (Phaïdon 2019) et expliquer comment le geste de peindre s’est libéré.
Libérer le geste (au-dessus, une acrylique au couteau – 1ère année du primaire), c’est donner place au mouvement, mettre de l’avant la trace humaine sur l’oeuvre. Comme galoper dans une prairie avec ce sentiment fort de liberté (d’où l’image de Charlotte sur son chien bleu, extrait de l’Album Chien bleu de Nadja).
C’est travailler la matière  vivante. Les artistes : De Kooning, Jean Paul Riopelle, Joan Mitchell étaient dans ce courant, à coups de couteaux, de grosses brosses, et de mains, parfois.

On a souvent comparé Jean Paul Riopelle (1923-2002) à  Jackson Pollock (1912-1956) : tous deux ont peint des « all-over », remplissant la toile et au-delà; ils peignaient avec intensité de grandes toiles abstraites sous l’impulsion du mouvement; ils aimaient le mouvement; ils en mettaient partout quand ils travaillaient. Ils sont tous deux de très grands magiciens (cf. Riopelle l’artiste magicien).
Leurs techniques et leurs conception de l’art sont pourtant très différentes. Riopelle est peut-être plus instinctif et propose des « plaisirs visuels » proches de la nature.  Pollock agit par son geste, dans une conception moins proche de cette dernière.
C’est sur le thème du mouvement que ce livre permet de bien comprendre Jackson Pollock. Choisissant de raconter en noir en blanc l’histoire et le tempérament de l’artiste, Fausto Gilberti met en valeur le personnage et sa gestuelle. Le personnage et le graphisme ne faisant qu’un.
Le livre imagine avec humour la danse et le rythme de Jackson autour de sa toile déposée à terre. Pourtant dans son « dripping », rien n’est totalement laissé au hasard. « Il faisait très attention à la façon dont la peinture tombait ». Le geste est libre mais contrôlé.
Notre regard sur les toiles de Pollock est fort différent de celui que l’on pose sur celles de Riopelle, plus colorées, avec des lignes directrices papillonnantes sous l’effet de son couteau. L’oeil travaille différemment sur un  Pollock car il fait tomber ou projette sa peinture en « dansant » autour de sa toile qu’il ne touche pas en réalité. Nous sommes donc plus sensibles à la trace du geste de l’artiste.

Résultats de recherche d'images pour « jackson pollock »C’est l’été, libérez le Pollock qui est en vous! Étendez une grande feuille de papier (l’idéal est le papier de boucher) dans votre cours ou sur le gazon. Préparez de la peinture dans des pots de yaourts et faites la couler et/ou avec de grands pinceaux, des bâtons, projetez les couleurs. Un merveilleux défoulement.

L’art nous invite à regarder la vie différemment et à entrer dans des zones que nous n’avons pas encore explorées. L’art nous invite aussi à poser des gestes nouveaux. Jetez-vous à l’eau!
Pour vous aider: https://www.khanacademy.org/humanities/art-1010/abstract-exp-nyschool/abstract-expressionism/v/moma-painting-technique-pollock

Envoyez-moi des photos du résultat!

La force tranquille des tout-petits

Pour cette chronique, j’ai mis en lien deux albums qui disent bien la force et la ténacité des tout petits quand ils se sentent assez aimés et confiants pour prendre la liberté de s’exprimer.

Commençons par l’album d’Audrey Poussier,  Tout le monde dort?, sur le thème classique du dodo. C’est un moment crucial que l’heure de se coucher. On ferait tout pour résister au sommeil et éviter d’être laissé seul dans le noir. Certains enfants sont très rusés pour prolonger la journée. Certains adultes aussi :))
C’est le cas de notre petit bonhomme ici, qui  pose des tas de questions à sa très patiente et tendre maman. Elle répond à son « petit cœur », son « poussin », son « lapin » avec poésie,  sur le dodo des fleurs, le dodo des ânes des grands-parents, le dodo du soleil et de la lune.

Au fil des pages, les questions nous entrainent de plus en plus loin et témoignent du mystère du jour et de la nuit qui fascine l’enfant. Audrey Poussier déploie sur la page de droite, des illustrations qui témoignent de l’univers poétique et onirique qui se crée entre le petit et sa maman. Une curiosité que jamais la maman ne freine. Elle trouve des réponses à tout, mais c’est assez épuisant!
Avec humour, les vignettes sous les dialogues (en page de gauche) montrent l’avancée du sommeil auquel succombera, vous l’aurez deviné, …la maman.
J’ai retrouvé avec bonheur dans cette histoire la poésie d’un de ses premiers albums Ma première nuit dehors. L’ imaginaire soufflé par les réponses de la maman, prend corps dans la tête de l’enfant pour qui le monde en construction est parfois absurde et abstrait. En jouant sur les échelles des choses représentées, sur la personnification des astres, Audrey Poussier nous offre ici un véritable BIJOU pour l’heure du coucher. D’autant plus que l’histoire se termine dans la projection du matin qui renaitra. C’est rassurant.

Dès l’âge de l’école, confrontés aux autres, nous devons parfois refreiner nos élans spontanés. L’orage de Frédéric Stehr raconte la confiance qu’il faut se donner à soi-même pour affronter le regard des autres.
C’est jour d’orage. Pas de gymnastique dehors. « Nous allons faire de la danse » dit la maitresse. Et chacun des oisillons de mettre ses petits chaussons de gymnastique. Si vous avez le sens de l’observation, vous constaterez qu’un oisillon (Piou-Piou) ne met pas les mêmes chaussons que les autres. Et plus encore…
Adorables, les expressions et l’enthousiasme de tous à l’idée de cette activité inattendue. Lorsque Piou-Piou indique à la maitresse qu’elle sait déjà danser, cette dernière l’invite à faire une démonstration. Mais danser sur les pointes avec un tutu, comme dans le lac des cygnes, lui attire aussitôt moqueries et quolibets. « C’est pas comme ça qu’on danse » et la maitresse, absorbée par son appareil à musique, n’y prête pas attention puis invite chacun à venir danser. Personne ne se préoccupe plus de Piou-Piou que l’on voit quitter la salle de classe tête basse, tandis que la maitresse se laisse totalement déborder  par les danses de chacun bougeant les fesses, les pieds ou sautant très haut.
Mais où est passée Piou-Piou ?
Piou-Piou, elle, danse sous la pluie. Seule, elle poursuit son art. Et en un clin d’œil devient l’admiration de tous. Alors finalement « expression libre ! » annonce la maitresse à tous ses oisillons. On en voit même qui tentent d’imiter Piou-Piou sous la pluie…
Avec subtilité, Frédéric Stehr indique la voie à suivre à celles ou ceux qui n’auraient pas assez confiance en leurs talents. Ses illustrations pleines pages permettent au lecteur d’être dans la classe ou dans la cour. Les attitudes expressives laissent deviner les personnalités de chacun.
Un album tout en douceur qui exprime avec grâce la force tranquille d’un tout petit.