La rumeur

La rumeur , de Zaza Pinson et Christine Davenier, paru chez Kaléidoscope en 2018, est un album nécessaire sur le thème du rejet. Nécessaire car les créatrices de l’album explorent profondément les émotions du personnage victime de l’injustice,  mais aussi celles du groupe colporteur de la rumeur.

Au-delà, cette histoire nous renvoie à la manipulation des masses, au racisme, à la xénophobie et ces haines détonnatrices de tant de conflits. L’album prouve que l’on peut aborder des sujets aussi délicats avec subtilité, à hauteur des émotions d’enfants.

Une classe ressemble à une micro société, n’est-ce pas? Il y a des timides, des moqueurs, des suiveurs, des leaders, des rêveurs, des provocateurs. D’une année à l’autre on s’habitue à ces caractères. Mais parfois l’arrivée d’un nouveau (qui doit faire sa place dans le groupe) vient perturber le groupe qui donne bien peu d’espace à cette intégration.

Ici, le nouveau, c’est Hérisson. D’emblée, on l’étiquette : « trop bizarre », « même pas capable de… », « moche ». Avec ses piquants sur le dos, cette façon de se mettre en boule et ses grognements bizarres quand il mange, Hérisson est vite rejeté. Pire, dès la disparition de la barre chocolatée de Chiot, on l’accuse. Et commence la rumeur.

La rumeur est à la foule ce que le mythe est à la société. C’est à dire une histoire non fondée et transmise de bouche à oreille comme l’illustre parfaitement Christine Davenier sur  ces mots « Le bruit se répand comme une trainée de poudre ». 
Mais pourquoi tant de méchanceté et de rejet de la part du groupe ?

Sans doute sa différence. Il est vrai qu’Hérisson est le seul qui ne peut jouer au foot, avec ses piquants et sa façon de se mettre en boule. Les autres lui font sentir son incapacité à faire comme eux et à s’intégrer. Les plus autoritaires font en sorte que tout le monde pense qu’il est le voleur de la barre chocolatée. Car dans le courant d’une rumeur, on peut manipuler, convaincre et prendre le pouvoir. La rumeur c’est une tache qui se répand, et devient ciment du groupe, face à ce pauvre Hérisson qui subit.
Il les observe médire, puis dans un magistral coup de théâtre – un monologue explosif qui prend une entière double page -, il crie ses frustrations, sa colère et sa déception. Belle trouvaille que cette double page! Il met le groupe face à sa méchanceté. Un groupe où pourtant chacun est différent.
Puis il part, non sans avoir dit (ou plutôt dessiner) son dernier mot. C’est toute la beauté de l’histoire. Car dans ce geste il  provoque le démantèlement de la rumeur et offre à tous l’espoir de revenir à de meilleurs sentiments. Ils comprennent alors la honte, le regret, le remord. Mais la fin ouverte annule toute idée moralisatrice.

De connivence avec le texte, Christine Davenier « croque » merveilleusement les personnages et ajoute un élément original aux illustrations : le motif des doubles pages de garde fait de boucles serrées et colorées qui expriment les mots de la colère alors qu’on est à l’âge où l’on ne sait pas encore écrire. Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec les artistes qui introduisent l’écriture dans l’oeuvre. Voici un lien vers de tels artistes: https://perezartsplastiques.com/2015/04/05/lecriture-dans-lart/

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Christine Davenier illustre aussi les très jolies histoires de Minusculette au fil des saisons, Découvrez cette héroïne à travers cette vidéo: https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=x-UFO0z5HDM 

JEFFERSON

C’est vrai, je lis moins de romans jeunesse ces temps-ci, souvent plus attirée par la beauté des albums. Mais le passage de Jean-Claude Mourlevat à Montréal, l’auteur du magnifique Combat d’hiver a  rendu inévitable la lecture de son dernier né: JEFFERSON (Gallimard jeunesse).

Ce texte enlevé, enlevant et plein d’humour, s’adresse aux 9-12 ans. Et ils vont le dévorer! Pourquoi? Parce que dans le genre original du roman-policier-animalier, c’est fabuleusement, astucieusement réussi. L’intrigue bien menée mettra en tension le monde des animaux à celui des humains, deux mondes comme une métaphore qui colore le récit. Et puis, comment résister à Jefferson, ce héros touchant, un hérisson dont la vie bascule alors que tout allait bien ce matin-là, et qu’il se faire couper la houppette par  son coiffeur chéri, Monsieur Edgar, et retrouver  la ravissante Carole chez Défini-Tif.
Action, rythme, humour, émotions. Un cocktail irrésistible.

Mais revenons un peu à l’histoire: d’innocent, Jefferson se retrouve en quelques secondes accusé d’un meurtre horrible. Pour découvrir le véritable coupable, quand toutes les apparences jouent contre vous, le mieux est de faire l’enquête soi-même. C’est pourquoi Gilbert le convainc de prendre la fuite. Gilbert, c’est son acolyte, un cochon, ami de toujours, son complément, son allié, en permanence de bonne humeur. Et voilà, l’aventure est partie, nous entrainant sur des chemins inattendus. Je ne vous dirai d’ailleurs pas par quel moyen Gilbert et Jefferson prennent la fuite, ce serait trahir une idée astucieuse de l’auteur.

Grâce à cette formidable aventure, Jean-Claude Mourlevat soulève la question de notre rapport aux animaux tandis que l’enquête mène vers l’horreur de l’élevage en batterie. Si les animaux découvrent, atterrés, le traitement que les hommes leur infligent, l’auteur se garde de manipuler ses personnages pour faire le procès de qui que ce soit. Il ouvre simplement et avec humour (malgré un tel sujet), les yeux du lecteur.
Ajoutons le goût des détails qui rend l’écriture et  la personnalité des protagonistes plus pétillantes encore. Comme par exemple ce livre que Jefferson aime tant, Seul sur le fleuve, dont le héros Chuck nourrit ses rêveries. Oui, à travers cette aventure mouvementée, Jean-Claude Mourlevat évoque aussi le pouvoir des livres.

Dans ce texte, les doutes, la peur, le risque, les émotions et la solidarité indéfectible des animaux (que nous aimerions humaine), se lisent avec une légèreté parsemée d’humour et de jeux de mots dont on sent l’auteur se délecter. On y ressent son bonheur d’écrire, un bonheur qui nous rappelle la Ballade de Cornebique dont l’auteur se plait à dire qu’il est son texte préféré.

Ajoutons que les illustrations en noir et blanc d’Antoine Rozon rythment joliment le livre.
À recommander sans hésiter en dégustant un plat végan…avec la jolie Carole?

Chez Gallimard jeunesse:
Jefferson – La ballade de Cornebique