Atteindre les hauteurs

Dans ce magnifique Rois et reines de Babel, publié chez Gallimard jeunesse, François Place atteint des sommets de virtuosité, de beauté et de grandeur. Il y raconte une grande histoire qui prit sa source dans les débuts de sa carrière d’illustrateur. Elle est inspirée, entre autres, par l’étonnant tableau du peintre flamand Peter Bruegel qui renvoie à cet épisode de …

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Alma, le vent se lève

Alma. Cela fait des années que Timothée de Fombelle construit ce roman dont la racine, comme ses autres récits, remonte à l’enfance. Alors qu’il avait treize ans, il se retrouve avec ses parents devant une grande forteresse de la côte ghanéenne. « On y voyait la terre piétinée des cachots, les canons rouillés et les chaînes scellées dans les murs » raconte-t-il.
Dans ces forteresses, à une époque pas si lointaine, étaient parqués des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants enchaînés, en attente de départ sur des vaisseaux pour devenir les esclaves de blancs, rois du coton ou de la canne à sucre.


La traite négrière dont il est question dans ce roman, est un thème nécessaire à l’heure du mouvement Black Lives Matter. Timothée de Fombelle n’avait pas prévu l’alignement des étoiles sur ce sujet brûlant et marquant au fer rouge de l’histoire des noirs qui en souffrent encore aujourd’hui dans leurs entrailles. Onze millions de victimes de cette traite transatlantique et si peu d’histoires pour les jeunes lecteurs d’aujourd’hui relatant ce qui se tramait entre Européens, Américains et Africains eux-mêmes. Car cette histoire est aussi celle des blancs, peu reluisante mais que l’on doit raconter.

Sans jamais trahir la grande Histoire, Timothée de Fombelle retrouve cette belle agilité du langage qu’on lui connaît, qui permet au lecteur de suivre en simultané la vie de divers protagonistes. Sur une toile de fond solide et détaillée, le romanesque nous transporte de la bourgeoisie de La Rochelle en France à la côte de l’or en Afrique, jusqu’aux Antilles quand s’arrête ce premier tome. L’auteur est un magicien qui use de son talent théâtral pour, chaque fois, lever le rideau sur un autre lieu, un autre temps, étoffant ainsi peu à peu son récit. Nos images mentales sont sans cesse sollicitées sur le pont du navire à la barre, dans la cale avec cinq cents esclaves, en haut du mât de misaine en pleine tempête, dans le froid neigeux un soir de Noël à La Rochelle.
C’est ce qui est réjouissant dans la lecture d’Alma et qui nous permet de cerner de plus en plus précisément les personnages. Comme un joaillier, il sertit son bijou et l’encercle délicatement des pièces nécessaires à sa beauté. Et la plus belle, c’est Alma, autour de laquelle le récit s’enroule. Alma découvre la vie au-delà de frontières qu’elle n’avait jamais franchies. Dans sa fuite, à la recherche de son frère Lam, elle aura, en plus de son arc magnifique, ce don de la légèreté, cet instinct terrible et une ténacité hors du commun. Alma c’est en quelque sorte l’héroïne du conte des Okos, ce peuple inventé d’où émane toute la poésie du roman. L’auteur leur offre des pouvoirs extraordinaires. Ils sont au-dessus de la mêlée mesquine et cruelle parce que leur cœur est puissant.

Le 18e siècle, celui des Lumières, mais aussi de l’esclavagisme, est une des périodes les plus terribles et cruelles de l’histoire humaine. Timothée de Fombelle, dans sa grande liberté de romancier, donne aux jeunes qui liront son livre, beaucoup à voir, à comprendre et sans doute à découvrir. Il s’appuie sur des faits historiques sans jamais tomber dans un parti pris simpliste. Fort de milliers d’heures de recherches, il raconte habilement les échanges entre l’Europe et l’Amérique qui se servaient allègrement sur les terres africaines, non pas seulement en denrées, épices, ivoire ou bois précieux, mais aussi en hommes, femmes et enfants dans la traite négrière. Il n’hésite pas à mettre en lumière les tiraillements entre peuples et tribus africaines qui, à cette époque, n’étaient guère solidaires, et n’hésitaient pas à trahir au bénéfice des blancs. Une histoire très complexe, soutenue par la beauté du romanesque et les illustrations magnifiques de François Place, lui aussi maitre d’œuvre de l’imagerie qui s’inscrit dans nos têtes.

Emporté par le courant du fleuve Niger, le lecteur réussit à traverser l’Atlantique, en restant tout proche d’Alma, Nao, Amélie, Joseph, des personnages attachants qu’il a très hâte de retrouver en 2021 !
Publié chez Gallimard jeunesse !

Jongler avec les lettres

Il était une fois un ours écrivain et un écureuil qui n’arrêtait pas de le corriger. Déjà, ils sont comiques, tous les deux. L’ours Robear est consciencieux, il s’applique, il a très envie d’écrire son histoire, La petite bûche. Ses grosses pattes dérapent parfois sur les touches de sa machine à écrire. L’écureuil est le repreneur de mots, le trouble-fête, mais il est aussi l’auditeur qui a des attentes (« Alors là, NON! Si tu fais mourir ton personnage principal, il n’y a plus d’histoire. »). À travers ses réflexions et ses  agacements, il oblige Robear à corriger ses mots et invite le lecteur à comprendre qu’une histoire ne se fait pas n’importe comment. Il y a un minimum de cohérence à avoir, tout de même! En parallèle, tout cela atteste aussi que les erreurs donnent lieu à du comique de situation, des farces cocasses et absurdes qu’on aime beaucoup étant enfant (et adulte).
Pourtant, dans La petite bûche, nulle moralisation, nulle recette sur la fabrication d’une histoire offerte à celles et ceux qui ont envie d’écrire. Au contraire, la liberté et les erreurs invitent le comique à entrer dans le jeu de l’écriture. Et l’écureuil donne juste la petite poussée de réflexion pour aider Robear à trouver le bon mot. Car tout est là. À une lettre prêt, l’histoire prend la dérive. On abat un sapin avec un vache et non une hache. Une biche va prouter au lieu de brouter.
Voici un album très réussi du duo formé par Kris Di Giacomo et Michaël Escoffier, aux éditions D’EUX.  Ces deux complices avaient déjà exploité l’idée… Rappelez-vous L’anti-abécédaire Sans le A » (éditions Kaléidoscope, 2012), superbe invitation à jouer avec les lettres des mots. La même idée est ici déguisée dans une histoire. Encore plus réjouissant !

Kris Di Giacomo par un habile montage jouant entre les couleurs franches (la réalité de l’histoire qui se déroule) et celles en demie teinte (l’histoire écrite par l’ours), aide le lecteur à passer de la fiction à la « réalité » sans jamais se perdre. On apprécie aussi ces petits figurants glissés dans les pages  (oiseau, grenouille, escargot …) qui ajoutent un je-ne-sais-quoi de rigolo entre l’ours concentré sur sa machine et l’écureuil bien énervé.

La petite bûche est un album parfait pour avoir le bonheur de jongler avec les lettres. Tout est si abstrait au début de la vie d’un lecteur… Le langage écrit est une musique qui a son rythme, sa tonalité, ses accents, ses mots propres selon l’auteur, selon le pays francophone auquel nous appartenons. Elle est douce à nos oreilles quand petits, on nous raconte des histoires. Et l’on ne supporte pas que l’on coupe un mot, une phrase. Parfois nous ne comprenons pas le sens de cette musique mais nous adorons la chanter. « tire la chevillette et la bobinette cherrera » !

La petite bûche m’a aussi rappelé tout le travail de PEF qui raconte souvent ce souvenir d’enfance: sa mère criait  » c’est ouvert !  » alors qu’il pensait  » c’est tout vert ! « .
L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait 
voir 
une autre.

Parce que l’enfance ne meurt jamais, voici Enfances

Quand deux formidables créateurs  jeunesse s’associent, ça donne le meilleur pour les enfants. Dans Enfances, Claude Ponti et Marie Desplechin relatent les enfances de femmes et d’hommes connus ou peu connus, voir pas connus du tout. Ils attirent notre attention sur le moment crucial de ce temps qui déterminera, en partie ce qu’ils deviendront, adultes. « … la majorité d’entre eux ont porté l’adulte qu’ils allaient devenir, et c’était déjà immense. »

Claude Ponti synthétise l’enfance du personnage par une illustration qui à son tour inspire la narration de Marie Desplechin.
Si l’élégance du trait de Claude Ponti évoque l’être en devenir dans une certaine symbolique (à laquelle il peut ajouter de l’humour ou une pointe d’onirisme), le ton de Marie Desplechin vise la clarté dans une écriture parfois presque journalistique. D’ailleurs, la répartition du texte en deux colonnes évoque le format d’un journal. Quoi qu’il en soit, l’écriture est franche, rythmée, enjouée. Le duo se complète merveilleusement, vous l’aurez compris.

Parce que ces 62 enfances se déroulent à des moments différents dans le temps et dans l’espace, parce qu’elles reflètent des cultures, des religions ou des natures profondément variées, chaque histoire apporte sa dose de réflexion sur la vie: sur la compréhension des actes posés dans ce temps de l’enfance, mais plus largement des réflexions sur des thèmes aussi importants que la place des enfants, celle des femmes, la famille, le pouvoir, le hasard, le besoin de transmettre, l’éducation, la religion, l’art, le génie…
Le choix libre des auteurs permet au lecteur d’avoir un panel de noms étonnants. Nos jeunes lecteurs seront sans doute attirés dans un premier temps par l’enfance de ceux ou celles qu’ils connaissent: Einstein, Helen Keller ou Charlie Chaplin. Ou bien, ils seront  intrigués par l’enfance de L’enfant des grottes ou celle du Tout premier enfant du monde.

Mais quel enfant aurait eu envie de lire la vie d’Hildegarde de Bingen ou celle d’Abdelkader ? Et celle, touchante d’Andrée Deschamps, la grand-mère de Marie Desplechin, bien sûr inconnue de tous?
Pourtant, leurs vies se mêlent à celles des plus célèbres.

En réalité, peu importe ce qu’ils ou elles sont. Et c’est la beauté de ce recueil: roi, reine, sainte, demi dieu, artisan, chercheur, inconnus invisibles aux yeux du monde, les auteurs ne font  aucune hiérarchie, car aucune enfance ne vaut plus qu’une autre, y compris la vôtre, y compris la nôtre.
Aucune enfance n’est banale à raconter. Quelle ouverture sur notre humanité!  On sent fortement l’amour du duo Desplechin – Ponti pour chacune de ces enfances, même si parfois elle se voile de rage face aux intolérances, aux violences et aux injustices.

Enfances est un livre qui peut s’ouvrir au hasard. Personnellement j’ai lu en essayant de me mettre à la place d’un enfant qui ne connaissait aucun ou presque des personnages. En activant ma simple curiosité. Et ça fonctionne parfaitement ! Les récits intriguent, rendent curieux, n’accablent pas le lecteur de savoirs inutiles pour se concentrer sur des faits et nous laissent imaginer les émotions de l’enfant à qui la vie impose des choses parfois terribles.

On peut donc suivre son instinct par l’attirance d’une image ou d’un nom (que les noms sont magnifiques!). D’autant plus que chaque nom-titre est suivie d’un « surnom » ou d’un qualificatif. EDITH PIAF, moineau; MICHEL PETRUCCIANI, pianiste géant. On remarque aussi que tous ont une date de naissance (quand on la connaît), mais pas de mort. L’enfance ne meurt jamais.

Pour vous mettre en appétit, vous pouvez commencer par l’inspirante page couverture de Claude Ponti. Il y dépeint la beauté contenue dans une vie d’enfant, sa fragilité, son regard sur le monde, les attirants chemins de traverse ou ceux qui semblent déjà dessiner son avenir.

« Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement« . (Marie Desplechin et Claude Ponti)

Rappelons aussi le Musée de oeuvres des enfants initié par Claude Ponti, totalement dans la cohérence de cette dernière parution : www.lemuz.org

Enfances