Jongler avec les lettres

Il était une fois un ours écrivain et un écureuil qui n’arrêtait pas de le corriger. Déjà, ils sont comiques, tous les deux. L’ours Robear est consciencieux, il s’applique, il a très envie d’écrire son histoire, La petite bûche. Ses grosses pattes dérapent parfois sur les touches de sa machine à écrire. L’écureuil est le repreneur de mots, le trouble-fête, mais il est aussi l’auditeur qui a des attentes (« Alors là, NON! Si tu fais mourir ton personnage principal, il n’y a plus d’histoire. »). À travers ses réflexions et ses  agacements, il oblige Robear à corriger ses mots et invite le lecteur à comprendre qu’une histoire ne se fait pas n’importe comment. Il y a un minimum de cohérence à avoir, tout de même! En parallèle, tout cela atteste aussi que les erreurs donnent lieu à du comique de situation, des farces cocasses et absurdes qu’on aime beaucoup étant enfant (et adulte).
Pourtant, dans La petite bûche, nulle moralisation, nulle recette sur la fabrication d’une histoire offerte à celles et ceux qui ont envie d’écrire. Au contraire, la liberté et les erreurs invitent le comique à entrer dans le jeu de l’écriture. Et l’écureuil donne juste la petite poussée de réflexion pour aider Robear à trouver le bon mot. Car tout est là. À une lettre prêt, l’histoire prend la dérive. On abat un sapin avec un vache et non une hache. Une biche va prouter au lieu de brouter.
Voici un album très réussi du duo formé par Kris Di Giacomo et Michaël Escoffier, aux éditions D’EUX.  Ces deux complices avaient déjà exploité l’idée… Rappelez-vous L’anti-abécédaire Sans le A » (éditions Kaléidoscope, 2012), superbe invitation à jouer avec les lettres des mots. La même idée est ici déguisée dans une histoire. Encore plus réjouissant !

Kris Di Giacomo par un habile montage jouant entre les couleurs franches (la réalité de l’histoire qui se déroule) et celles en demie teinte (l’histoire écrite par l’ours), aide le lecteur à passer de la fiction à la « réalité » sans jamais se perdre. On apprécie aussi ces petits figurants glissés dans les pages  (oiseau, grenouille, escargot …) qui ajoutent un je-ne-sais-quoi de rigolo entre l’ours concentré sur sa machine et l’écureuil bien énervé.

La petite bûche est un album parfait pour avoir le bonheur de jongler avec les lettres. Tout est si abstrait au début de la vie d’un lecteur… Le langage écrit est une musique qui a son rythme, sa tonalité, ses accents, ses mots propres selon l’auteur, selon le pays francophone auquel nous appartenons. Elle est douce à nos oreilles quand petits, on nous raconte des histoires. Et l’on ne supporte pas que l’on coupe un mot, une phrase. Parfois nous ne comprenons pas le sens de cette musique mais nous adorons la chanter. « tire la chevillette et la bobinette cherrera » !

La petite bûche m’a aussi rappelé tout le travail de PEF qui raconte souvent ce souvenir d’enfance: sa mère criait  » c’est ouvert !  » alors qu’il pensait  » c’est tout vert ! « .
L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait 
voir 
une autre.

Parce que l’enfance ne meurt jamais, voici Enfances

Quand deux formidables créateurs  jeunesse s’associent, ça donne le meilleur pour les enfants. Dans Enfances, Claude Ponti et Marie Desplechin relatent les enfances de femmes et d’hommes connus ou peu connus, voir pas connus du tout. Ils attirent notre attention sur le moment crucial de ce temps qui déterminera, en partie ce qu’ils deviendront, adultes. « … la majorité d’entre eux ont porté l’adulte qu’ils allaient devenir, et c’était déjà immense. »

Claude Ponti synthétise l’enfance du personnage par une illustration qui à son tour inspire la narration de Marie Desplechin.
Si l’élégance du trait de Claude Ponti évoque l’être en devenir dans une certaine symbolique (à laquelle il peut ajouter de l’humour ou une pointe d’onirisme), le ton de Marie Desplechin vise la clarté dans une écriture parfois presque journalistique. D’ailleurs, la répartition du texte en deux colonnes évoque le format d’un journal. Quoi qu’il en soit, l’écriture est franche, rythmée, enjouée. Le duo se complète merveilleusement, vous l’aurez compris.

Parce que ces 62 enfances se déroulent à des moments différents dans le temps et dans l’espace, parce qu’elles reflètent des cultures, des religions ou des natures profondément variées, chaque histoire apporte sa dose de réflexion sur la vie: sur la compréhension des actes posés dans ce temps de l’enfance, mais plus largement des réflexions sur des thèmes aussi importants que la place des enfants, celle des femmes, la famille, le pouvoir, le hasard, le besoin de transmettre, l’éducation, la religion, l’art, le génie…
Le choix libre des auteurs permet au lecteur d’avoir un panel de noms étonnants. Nos jeunes lecteurs seront sans doute attirés dans un premier temps par l’enfance de ceux ou celles qu’ils connaissent: Einstein, Helen Keller ou Charlie Chaplin. Ou bien, ils seront  intrigués par l’enfance de L’enfant des grottes ou celle du Tout premier enfant du monde.

Mais quel enfant aurait eu envie de lire la vie d’Hildegarde de Bingen ou celle d’Abdelkader ? Et celle, touchante d’Andrée Deschamps, la grand-mère de Marie Desplechin, bien sûr inconnue de tous?
Pourtant, leurs vies se mêlent à celles des plus célèbres.

En réalité, peu importe ce qu’ils ou elles sont. Et c’est la beauté de ce recueil: roi, reine, sainte, demi dieu, artisan, chercheur, inconnus invisibles aux yeux du monde, les auteurs ne font  aucune hiérarchie, car aucune enfance ne vaut plus qu’une autre, y compris la vôtre, y compris la nôtre.
Aucune enfance n’est banale à raconter. Quelle ouverture sur notre humanité!  On sent fortement l’amour du duo Desplechin – Ponti pour chacune de ces enfances, même si parfois elle se voile de rage face aux intolérances, aux violences et aux injustices.

Enfances est un livre qui peut s’ouvrir au hasard. Personnellement j’ai lu en essayant de me mettre à la place d’un enfant qui ne connaissait aucun ou presque des personnages. En activant ma simple curiosité. Et ça fonctionne parfaitement ! Les récits intriguent, rendent curieux, n’accablent pas le lecteur de savoirs inutiles pour se concentrer sur des faits et nous laissent imaginer les émotions de l’enfant à qui la vie impose des choses parfois terribles.

On peut donc suivre son instinct par l’attirance d’une image ou d’un nom (que les noms sont magnifiques!). D’autant plus que chaque nom-titre est suivie d’un « surnom » ou d’un qualificatif. EDITH PIAF, moineau; MICHEL PETRUCCIANI, pianiste géant. On remarque aussi que tous ont une date de naissance (quand on la connaît), mais pas de mort. L’enfance ne meurt jamais.

Pour vous mettre en appétit, vous pouvez commencer par l’inspirante page couverture de Claude Ponti. Il y dépeint la beauté contenue dans une vie d’enfant, sa fragilité, son regard sur le monde, les attirants chemins de traverse ou ceux qui semblent déjà dessiner son avenir.

« Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement« . (Marie Desplechin et Claude Ponti)

Rappelons aussi le Musée de oeuvres des enfants initié par Claude Ponti, totalement dans la cohérence de cette dernière parution : www.lemuz.org

Enfances

 

 

Écoutez ! C’est l’histoire…

Jeanne Ashbé, une auteure que j’admire,  réfléchit beaucoup sur le rapport des tout-petits aux livres/ la lecture. Elle dit :   » c’est par les oreilles, qu’on entre d’abord dans l’histoire ».
Des oreilles qui perçoivent une langue, un rythme, des tonalités, des vibrations, des graves et des aigus reliés aux personnages qui se meuvent sur les pages. Les petits sont dépendants de  cette transmission orale qui reste essentiel. Des oreilles qui écoutent un grand lui raconter. C’est comme cela que passe le plaisir de la lecture.
Il n’est donc pas étonnant en ouvrant cet album, d’y lire cette dédicace : « À l’association Lire et faire Lire, sans qui ce livre n’aurait pas existé. »

Car C’est l’histoire  (d’Anne Crausaz) aux éditions MeMo, est un livre sur l’attente de l’histoire, l‘impatience de voir arriver celle ou celui qui la lira,  et l’importance de créer ce DÉSIR d’écouter et s’aventurer avant même de savoir lire. Tout est là.

C’est l’histoire  parle de récits en devenir, d’aventures dont on ne connaît jamais la fin, qui demandent à notre imaginaire de faire le reste.  Et tout cela grâce à Madame Ourse qui chaque semaine vient à la même heure et installent son petit monde confortablement sur un tapis. Lapin, Souris, Singe et Éléphant  l’attendent pour visiter la nature, la lune, les étoiles, les potagers,  les galeries souterraines ou les montagnes, grâce à ces mots qui coulent et les entrainent sur des chemins qu’ils n’auraient jamais cru possibles.

À chaque nouvelle histoire impulsée (Madame Ourse prend soin de choisir à chacun une histoire qui va lui plaire particulièrement), on nous livre quelques indices  permettant de deviner, voire d’anticiper, de quoi elle sera composée. Lapin a droit une histoire dans laquelle les personnages ont râteau, chapeau, binette et arrosoir. Pour celle de Souris, il faudra mettre des lunettes et un bonnet d’aviateur. Pour Singe, un ciré et une lampe de poche. Et pour Éléphant, nous devrons emporter une corde et des gants.

Même si nous ne savons pas, nous lecteurs, ce qui est réellement arrivé dans l’histoire, nous constatons que chacun en revient  toujours un peu différent, grandi sûrement, blessé parfois, ou plein de trésors. Et après l’histoire, chacun aura envie de partager ses aventures avec des amis. «Ce que je trouve joli dans un livre, c’est que, ensemble, on partage quelque chose sans forcément en ramener la même chose», dit Kitty Crowther. Et bien, c’est exactement cela!

Voici un ouvrage formidable pour faire réaliser aux enfants la nécessité de la fiction, ou déclencher une discussion sur LIRE, POUR QUOI FAIRE?
La réponse est simple : pour nous transformer chaque fois un peu plus puisque, comme le disait si bien l’artiste Jean Paul Riopelle, nous sommes toujours en métamorphose.

D’autres livres qui parlent des livres, de la lecture…
L’enfant des livres, d’Oliver Jeffers et Sam Winston
J’aime les livres, d’Anthony Browne
C’est un livre, de Lane Smith
Vive les livres, de Jane Blatt et Sarah Massini

En savoir plus sur Anne Crausaz