Onze Matous dans un sac ou le bonheur de prendre des risques

Le nom de Noboru Baba vous dit quelque chose ?
Sans doute pas…C’est la raison d’être des éditions Le Lièvre de Mars qui mettent un point d’honneur à vous faire découvrir des créateurs ou créatrices oublié.e.s, ou mal connu.e.s, dont les œuvres ont pourtant une valeur indiscutable. En termes de récit, en termes de contenu, en termes de graphisme. Cela tombe bien, nous sommes dans les années merveilleuses de l’album et tous les styles coexistent. Du travail exécuté à l’ordinateur en passant par la gravure, le collage, le monotype, la gouache, l’acrylique, l’huile, le crayon de couleur, le fusain…que sais-je encore, les albums jeunesse fournissent aux enfants une approche artistique sans cesse renouvelée.

Pour remettre au goût du jour des livres qui ont  plus de 40 ou 50 ans, Le lièvre de Mars fait un travail soigné et remanie quand nécessaire la vision graphique ou quelques éléments du texte (avec une belle conscience dans la traduction), sans jamais trahir l’original. Avec un choix d’oeuvres de tous les horizons, l’éditrice Nadine Robert propose des livres ouvrant les enfants au monde. L’un peut être d’origine russe, l’autre scandinave, japonais… Une quête magnifique qui nous rend curieux.
Mais revenons à celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui, Onze Matous dans un sac.

Noboru Baba (1927–2001) a vécu à Tokyo et a été un mangaka très connu. Il s’est mis aux albums jeunesse en 1964. En réalité Onze Matous dans un sac était le 4e opus d’une série qui « constitue un joyau de la littérature jeunesse, une œuvre qu’il importe de faire découvrir à de nombreux lecteurs ». Noboru a connu un succès considérable.

Ce qui frappe en premier, c’est l’aspect rigolo des matous, une petite insolence à peine esquissée par un trait fin contournant des volumes en aplat. L’autre aspect marquant, ce sont les couleurs vives et franches qui appuient le dynamisme du récit.

L’humour intervient dès les premières pages où l’on voit défiler à la queue leu-leu les onze matous, chat tigré en tête (le chef). Ils arrivent devant un panneau « Défense de cueillir les fleurs ». Mais comment résister quand on mord la vie à pleines dents et que l’on est curieux ? On tourne la page et les voilà tous au milieu des fleurs.
C’est la joie qui parle, le bonheur partagé. Il en sera ainsi à chaque étape où l’interdiction induira des situations dans lesquelles le petit lecteur pourra légèrement s’inquiéter mais jubilera de voir les matous transgresser l’interdit. Car entendez-moi bien. Si j’aime ce livre c’est vraiment pour cela. Le bonheur, pour un enfant, en quelques secondes, de transgresser l’interdit et de prendre des risques.
Et le risque, les matous le prendront même quand, profitant de leur naïveté, quelqu’un leur jouera un vilain tour. Un vilain monstre qui leur tendra un piège dont ils se sortiront par leur intelligence en retournant la situation.
«On a réussi ! On a réussi !»
«Quand nous sommes tous ensemble, rien ne peut nous faire peur.»

Pour terminer, j’ajouterai que le rythme du texte est vraiment intéressant. À un autre niveau, il contient aussi la découverte du plaisir de lire, celui du lecteur débutant qui bute sur les mots à prononcer, puis redit la phrase d’une seule traite quand il en a compris le sens. Et les onze matous nous prouvent que ce n’est pas parce qu’on est capable de lire qu’on obéit forcément !

C’est soigné, touchant, l’illustration ajoute des touches d’humour adorables. L’art graphique est poussé jusque dans le titre écrit dans un style « chat » avec des oreilles, un museau…Quant à la dernière page, elle montre sur une carte le trajet des onze matous.

Vers où iront-ils désormais ? À nous de l’imaginer peut-être.

Moucheron, la petite collection qui grimpe qui grimpe…

Bzzz Bzzz Bzzz… Voici l’arrivée d’une collection utile, qui permettra aux enfants de jongler entre l’album et le roman avec bonheur et légèreté. Moucheron, telle est son nom, sera désormais la petite sœur de Mouche. Le joli bourdonnement que voilà !
C’est un sujet dont je parle depuis longtemps: le souci de passer tranquillement de l’album au roman. C’est à dire de la capacité de se faire raconter des histoires (ou les raconter soi-même à l’aide des images quand on ne lit pas encore) à la lecture autonome. Et pour cela il faut peu à peu développer le lien des mots à des images mentales puisque peu à peu l’illustration fera de rares apparitions. Moucheron a donc la vocation d’opérer cette transition en douceur.

On ne s’étonnera donc pas que le choix soit allé vers une auteure qui publie  des albums et des romans. Une auteure qui traite l’un et l’autre de la même façon dans l’esprit, l’humour, la tendresse. Catharina Valckx, avec MANU ET NONO, le dernier gâteau donne autant de place au texte (écrit assez gros) qu’à l’illustration. Cette dernière est fidèle à son travail, peut-être plus évidente dans le rôle qu’elle offre à la compréhension de l’histoire puisque ses plans sont très rapprochés et plongent le lecteur débutant au coeur de l’action. L’auteure garde aussi le même type de personnages, ici des oiseaux dont les petites pattes, les ailes et les yeux expriment parfaitement les émotions.
Enfin, comme dans ses albums, la notion de l’espace est clairement définie et ne perd pas le lecteur. Quant à l’histoire elle-même ? Une histoire d’amitié subtile comme le sont toutes les histoires de Catharina Valckx, avec un peu de mensonge de l’un, une petite fâcherie de l’autre, mais surtout l’envie de se réconcilier pour continuer à rigoler ensemble. De l’anecdotique qui devient grande aventure.

Avec Truc de fille ou de garçon?autre nouveauté de la collection Moucheron, on assiste à un dialogue entre Aponi et Balthazar, deux personnages imaginaires qui, en se promenant, se heurtent aux préjugés entre filles et garçons.  La  mise en page intéressante utilise différents types de typos pour traduire les éléments du texte: écriture cursive, scripte et dessins sont mis sur le même plan. D’ailleurs quelques dessins remplacent parfois des mots. Clémentine de Pontavice joue du crayon par les mots et le dessin.
Si le rythme sautillant de page en page est certes séduisant, la lecture est peut-être moins claire pour les tout jeunes, un peu moins ancrée dans les personnages peut-être, mais le propos est nécessaire. Un livre donc bien utile quoi qu’il en soit, qui  ne moralise jamais parce qu’il est plein d’humour !
La présence de l’espace blanc permet à l’oeil de circuler entre les différents types de textes et incite à crayonner, d’ajouter notre petite touche…Et pourquoi pas?

Coup de chapeau donc à cette collection qui permettra aux enfants de s’envoler vers l’autonomie avec des histoires drôles et intelligentes, en côtoyant des personnages attachants.

JEFFERSON

C’est vrai, je lis moins de romans jeunesse ces temps-ci, souvent plus attirée par la beauté des albums. Mais le passage de Jean-Claude Mourlevat à Montréal, l’auteur du magnifique Combat d’hiver a  rendu inévitable la lecture de son dernier né: JEFFERSON (Gallimard jeunesse).

Ce texte enlevé, enlevant et plein d’humour, s’adresse aux 9-12 ans. Et ils vont le dévorer! Pourquoi? Parce que dans le genre original du roman-policier-animalier, c’est fabuleusement, astucieusement réussi. L’intrigue bien menée mettra en tension le monde des animaux à celui des humains, deux mondes comme une métaphore qui colore le récit. Et puis, comment résister à Jefferson, ce héros touchant, un hérisson dont la vie bascule alors que tout allait bien ce matin-là, et qu’il se faire couper la houppette par  son coiffeur chéri, Monsieur Edgar, et retrouver  la ravissante Carole chez Défini-Tif.
Action, rythme, humour, émotions. Un cocktail irrésistible.

Mais revenons un peu à l’histoire: d’innocent, Jefferson se retrouve en quelques secondes accusé d’un meurtre horrible. Pour découvrir le véritable coupable, quand toutes les apparences jouent contre vous, le mieux est de faire l’enquête soi-même. C’est pourquoi Gilbert le convainc de prendre la fuite. Gilbert, c’est son acolyte, un cochon, ami de toujours, son complément, son allié, en permanence de bonne humeur. Et voilà, l’aventure est partie, nous entrainant sur des chemins inattendus. Je ne vous dirai d’ailleurs pas par quel moyen Gilbert et Jefferson prennent la fuite, ce serait trahir une idée astucieuse de l’auteur.

Grâce à cette formidable aventure, Jean-Claude Mourlevat soulève la question de notre rapport aux animaux tandis que l’enquête mène vers l’horreur de l’élevage en batterie. Si les animaux découvrent, atterrés, le traitement que les hommes leur infligent, l’auteur se garde de manipuler ses personnages pour faire le procès de qui que ce soit. Il ouvre simplement et avec humour (malgré un tel sujet), les yeux du lecteur.
Ajoutons le goût des détails qui rend l’écriture et  la personnalité des protagonistes plus pétillantes encore. Comme par exemple ce livre que Jefferson aime tant, Seul sur le fleuve, dont le héros Chuck nourrit ses rêveries. Oui, à travers cette aventure mouvementée, Jean-Claude Mourlevat évoque aussi le pouvoir des livres.

Dans ce texte, les doutes, la peur, le risque, les émotions et la solidarité indéfectible des animaux (que nous aimerions humaine), se lisent avec une légèreté parsemée d’humour et de jeux de mots dont on sent l’auteur se délecter. On y ressent son bonheur d’écrire, un bonheur qui nous rappelle la Ballade de Cornebique dont l’auteur se plait à dire qu’il est son texte préféré.

Ajoutons que les illustrations en noir et blanc d’Antoine Rozon rythment joliment le livre.
À recommander sans hésiter en dégustant un plat végan…avec la jolie Carole?

Chez Gallimard jeunesse:
Jefferson – La ballade de Cornebique 

VERTE, encore un coup des sorcières!

20 ans séparent la parution du roman VERTE de Marie Desplechin – devenu un incontournable pour les 9-12 ans -, de son adaptation éponyme en bande dessinée avec la connivence de Magali Le Huche.
Verte
transformée d’un coup de baguette magique ! Un coup des sorcières!

Le roman est déjà un régal d’humour à la hauteur des images mentales que fait naitre le texte. La bande dessinée est un régal d’humour pour les yeux et les oreilles puisque les dialogues (souvent respectés dans leur intégralité)  dynamiques et drôles y gardent toute leur saveur.
Magali Le Huche a bien raison de s’appuyer sur cet aspect de l’écriture de Marie Desplechin qui n’a pas hésité à donner à son roman un côté très théâtral. Et qu’est-ce qui est important au théâtre ? Les dialogues, les mots « bruts » échangés entre les personnages.

Magali Le Huche s’est aussi inspirée  d’autres aspects du roman qui met en scène, rappelons-le ici,  Verte, fille et petite fille de sorcières, qui ne souhaite qu’une chose, vivre une vie ordinaire. Sa mère Ursule ne l’entend pas ainsi et demande à Anastabotte (la grand-mère) de l’aider à développer le talent de sorcière de sa fille, qui est d’une « normalité déprimante ». Or la  première chose que demande Verte à sa grand-mère, c’est de retrouver son père. Ursule lui avait pourtant dit : « Que ferions-nous d’un père, tu peux me le dire ? ».

Marie Desplechin décrit ces sorcières dans une vie contemporaine disons, banale : elles habitent des appartements, vont au supermarché, mangent des crêpes… Bon d’accord, Ursule, la maman de Verte, parle de  brouet plutôt que de soupe, mais ce n’est qu’un détail. La bande dessinée respecte cette « normalité » et propose un  décor aux couleurs plutôt pâles pour des personnages si hauts en couleur. Magali Le Huche n’a pas joué la carte clinquante car elle sait bien qu’il serait inutile d’en rajouter.

On se réjouit des dialogues à travers les cases aérées  qui permettent à l’oeil  de voyager facilement d’une vignette à l’autre. De temps en temps, notre regard se pause sur une planche pleine page  où la bédéiste nous permet de savourer pleinement le décor imaginé dans un style légèrement suranné.

Vous l’aurez sans doute compris, la beauté dans tout cela, est que le roman pas n’a pas été trahi. Et la réussite, c’est  qu’en lisant la version bande dessinée, on a franchement envie de  lire ou de relire Verte. Pour des jeunes rébarbatifs à lire des romans, s’emparer de ce texte ne peut provoquer qu’une réconciliation avec la lecture.

Mais il est un autre aspect particulièrement réussi: dans son roman, Marie Desplechin a choisi une structure polyphonique (roman choral) permettant au lecteur de bien comprendre les points de vue et le caractère de chaque personnage. En accord avec l’auteure, Magali Le Huche a pris le parti de créer une adaptation  linéaire. C’est dans cette liberté que la transformation s’est opérée avec bonheur.  Désormais, c’est Verte qui prend la parole en devenant  narratrice.  Le lecteur se tient donc tout près de son héroïne.

« Sorcière tu es née, sorcière tu dois devenir » , affirme Ursule. Être différent, voici un thème qui résonne fort dans le coeur des pré-adolescents. Énormément de sujets sont soulevés tout au long du roman:  l’idée d’avoir une « vie normale », les relations féminines de génération en génération et le rôle de chacune (mère et grand-mère) dans la construction de soi, la place du père, les premières émotions amoureuses, la notion de point de vue.

La sorcellerie est ici sans chapeau pointue ni forêt maléfique. Elle est la petite folie de la vie, le sel et le poivre ajoutés au quotidien pour transformer chaque jour en une grande aventure. Une aventure à faire vivre aux enfants sans plus attendre.

La bonne nouvelle, c’est que que le roman Verte a été suivi de Pome et Mauve. Vous pouvez donc vous régaler de la trilogie.
L’autre bonne nouvelle est que l’adaptation de POME version bande dessinée est en cours.

Découvrez VERTE, la fiche pédagogique formidable sur le site de l’éditeur: http://www.editions-ruedesevres.fr/verte

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 Magali Le Huche raconte son bonheur de travailler à l’adaptation de Verte: