Des Grandes Personnes qui prennent soin des enfants

On les connait depuis longtemps, ces livres d’une beauté extraordinaire, qui suscitent émerveillement et curiosité. Ils nous viennent de grandes personnes bienveillantes qui souhaitent offrir aux enfants des univers qui agrandiront leur imagination. Oui, la maison d’édition Les Grandes Personnes met tout son coeur à faire battre celui des enfants devant la beauté de ce que l’édition papier peut offrir de meilleur. Rien à brancher ni à activer pour errer à travers les pages, pour admirer tranquillement, s’étonner, déplier, déployer …
Je retiens quelques-unes de leurs dernières parutions dans l’esprit insufflé à la création de la maison d’édition.
Ma maison de Laëtitia Bourget et Alice Gravier.
Une invitation à suivre celle ou celui qui nous invite dans sa maison. Il faut quitter la ville en train, en car, puis se plonger dans une nature douce et poétique. On y sent la présence humaine par quelques détails. Les créatrices jouent sur le rapport entre l’extérieur et l’intérieur et n’oublient pas de ponctuer l’histoire qui se déroule en dépliant le livre, de petites touches d’humour. Le jeune lecteur sera attentif aux détails et aura du plaisir à dans les illustrations d’autres histoires qui se racontent en parallèle. Il y a quelque chose d’intemporel (la nature) et de très contemporain à la fois (un hipster tatoué, un ordinateur…).
À propos de Laetitia Bourget, on lit sur le site des Grandes Personnes: « Pour elle, s’adresser aux enfants signifie s’adresser à tous, quand s’adresser aux adultes, c’est exclure les enfants. Or il y a bien des aspects de nos existences qui nous concerne tous, de vastes étendues partagées, un espace d’histoire commun où nous nous reconnaissons, au cœur de chacun. »

Lignes, de Suzy Lee, lignes enivrantes et majestueuses qui tracent de page en page les mouvements d’une patineuse artistique. Son tracé est une écriture qui raconte sur l’étang gelé la joie de cette petite patineuse à sinuer sur la glace. Suzy Lee ne nous lasse jamais dans ce livre sans texte, à admirer les boucles et regarder les exploits de la patineuse. Elle varie les points de vue, nous rend compte de son allure,  de sa concentration, de…Mais voilà qu’à la dernière pirouette, elle fait une mauvaise réception. Ou est-ce le crayon qui a manqué son trait? Comme on peut le lire sur le rabat de la jaquette : Qu’elle soit dessinée par la pointe d’un crayon ou la lame d’un patin à glace, la magie commence ici. Quelle magnifique idée ! Une simplicité digne du grand art. Peut-être une inspiration de Twombly? À moins que ce ne soit Calder…
À noter aussi, le joli clin d’oeil des pages de garde. L’une, blanche, sur laquelle est posé un crayon et une gomme à effacer. L’autre au tracé d’un étang gelé.

5 Maisons de Dominique Ehrhard.
On parle peu d’architecture, trop peu. Pourtant, c’est l’art qui nous touche le plus directement puisque vivons DANS l’architecture.  Les architectes réfléchissent aux espaces de vie, à l’intégration des bâtiments dans la ville ou dans la nature, aux lumières qui doivent entrer dans la maison, au confort… Dans ce livre en format paysage, vous admirerez 5 maisons qui se déploient. Elles ont été conçues par 5 des plus grands architectes du XXe siècle. On connait Le Corbusier ou Robert Mallet-Stevens, mais peut-être moins Shigeru Ban. Ce n’est pas grave, vous pourrez les découvrir à la fin du livre où une brève biographie pour chacun est présentée. Film https://youtu.be/iMjUZqfoSCw

Enfin, et non le moindre, un album tout en hauteur, Oiseaux  de la grande Kveta Pacovska. Elle y est fidèle à la poésie de sa plastique cubiste rouge, noire, et argentée. Les oiseaux se tiennent debout, l’un avec un bec crayon, l’autre avec son habit de clown, ils portent tous des costumes différents. J’en ai même trouvé un qui joue de l’accordéon. Et justement, parlant d’accordéon, comme le livre  peut facilement s’ouvrir en un large cercle de ses pages qui se déplient, j’imagine déjà les enfants dans leur forteresse aux oiseaux, vous guettant par quelques petites ouvertures qui laisseront entrer la lumière, ou se cachant au creux de la volière de papier.
« Finalement j’aime attendre tous les jours mes oiseaux et me réjouir de leurs costumes merveilleux ». Kveta Pacovska offre aux enfants un monde merveilleux qu’ils voudront, j’en suis certaine, imiter en se mettant eux-mêmes à créer leurs oiseaux de collage.

« L’émerveillement est une chose inutile…mais aussi indispensable que le pain! » (Rio Ponti).

Les petites personnes vous disent « merci, les Grandes Personnes! ». Et puis c’est Noël bientôt, non?

Pitié, pas de tablettes avant 5 ans!

Nous lisons partout et tout le temps. Nous lisons des panneaux, des codes, des chiffres, des notes. Nous lisons les publicités, les visages qui nous entourent dans un autobus, nous lisons, nous décryptons, notre oeil travaille sans cesse à comprendre les informations.

des bébés et des livres

Le tout-petit entre dans le monde avec l’aide de ses sens et très vite, il va trouver un immense plaisir à communiquer par l’ouïe et le regard.
Le regard, celui du visage qui se penche sur son berceau, dont les contours vont peu à peu devenir nets. À l’amour lu dans ses yeux, il répondra par un sourire et l’interpellera par des pleurs quand il aura faim. Mais il découvre aussi objets, jouets, meubles, son biberon, son berceau, tout ce qui lui est proche.
L’écoute, il en bénéficiait déjà dans le ventre de sa maman. Cette fois, il va pouvoir réellement sentir les vibrations de la voix dans les bras d’un adulte ou réagir à la musique et au rythme des petites berceuses. Aussitôt debout, il se dandinera parce que le plaisir de l’écoute commandera à son corps de se mettre en mouvement.

Dans son début de vie, il est prêt à être en communication avec les autres humains. Et si bien sûr, le milieu familial est essentiel à son équilibre, bientôt, les petites histoires qu’on lui raconte vont activer  de nombreux chemins dans son cerveau pour commencer à développer son univers imaginatif. Pourtant j’entends encore dire « oh merci pour le livre que tu nous a offert, on lui lira quand il comprendra, ou quand il sera plus grand ». Comme c’est bizarre, encore aujourd’hui de constater combien certains adultes sous-estiment l’intelligence des bébés!

Est-il nécessaire de rappeler que l’imagination est notre force, à nous humains?
Le potentiel d’imagination qui est en nous dès la naissance a besoin de nourriture. L’imagination, c’est ce que découvre un enfant à travers une histoire, donc une fiction. C’est le temps d’un rêve. Car une histoire imaginée n’est au fond qu’une autre façon de voir la vie réelle. Et cela, c’est sans compter sur l’apport de l’illustration (qui fera l’objet d’autres articles).

Lire avant de savoir lire, c’est surtout donner une chance aux enfants de commencer leur vie d’humain en se reliant aux autres par l’imaginaire qui est puissant et qui nous a transformés depuis des millénaires.
Les fictions montrent aux enfants que la vie est remplie de petites aventures où les émotions sont importantes. Ils apprennent peu à peu à les reconnaitre par les mots d’une histoire. On raconte et l’on voit un enfant qui pleure dans un livre. Voici notre petit lecteur qui prend sa mimique triste. On raconte l’histoire d’une surprise et voici ses  sourcils qui se lèvent aussitôt.

La capacité à se mettre à la place des autres arrive tôt dans la vie humaine, et les livres aident à mieux comprendre toutes les émotions dont nous sommes fait.e.s (et dans émotions il y a « motion », donc « bouger », l’enfant se met en mouvement en comprenant).
Et cela, c’est grâce aux livres, pas grâce aux tablettes. Parce que les tablettes n’ont aucune vie humaine. Elle ne feront jamais comme nous avec un enfant: le bercer, lui chuchoter des mots doux, le rassurer, rire avec lui. Elle ne feront que déshumaniser et réduire le champ imaginatif.
Elles prendront les commandes de son cerveau et lui feront perdre la liberté qu’apporte un livre: tourner les pages à notre rythme, revenir en arrière, rester longtemps sur une image…
PITIÉ, pas de tablettes avant 5 ans, pour  donner une chance aux tout-petits d' »entrer en humanité », en être de culture, c’est à dire à devenir une personne prête à recevoir et transmettre plus tard ce dont elle sera faite.
C’est ainsi que se construit sa vie humaine. Par les humains, donc par la littérature.

Promenade

Dans son album Promenade, l’artiste coréen Jungho Lee rend hommage aux livres et à la littérature, mais surtout à leur capacité à nous faire voyager dans des mondes imaginaires. L’écrivain Bernard Friot en offre une adaptation poétique faisant appel à nos sens et notre empathie.

Dans ce poétique hommage à la lecture, l’auteur invite une petite fille à une lecture-voyage de la vie à travers le livre, mise en scène à chaque page dans une atmosphère mystérieuse aux accents surréalistes.

Livre aile d’avion, livre fenêtre, livre entre les mains d’une statue, livre miroir…Le jeu entre les somptueuses illustrations bleutées et le texte invite le lecteur à comprendre que la vie est un échange d’âme à âme, et que l’art sert cet échange. En regardant une œuvre d’art ou en lisant un texte littéraire, nous sommes invités à être ce personnage du tableau, à vivre les émotions du héros d’un livre. Nous ressentons sa solitude, sa joie ou sa tristesse. Nous avons ce pouvoir d’être l’autre par empathie. Rappelons-nous que le terme ÉMOTION veut dire littéralement « mettre en mouvement ». L’art (que ce soit la littérature ou les arts visuels) nous met en mouvement puisque il provoque chez nous des émotions, des pensées, des réactions.

Les images de l’objet livre chaque fois métamorphosé, évoquent le passage du temps et font référence à d’autres éléments culturels. J’ai pensé au travail de Chris Van Allsburg, j’ai vu un clin d’œil évident au conte du Petit Chaperon Rouge et certaines mises en scènes évoquent l’art d’un Edward Hopper et plus encore du canadien Christopher Pratt.

Conseil pour des enseignants curieux d’exploiter ce livre:
Les phrases posées sous les illustrations à chaque page (comme dans Les mystères d’Harris Burdick  de Chris Van Allsburg) invitent à réfléchir, à échanger. On pourrait considérer ainsi donner l’élan à des conversations entre élèves. Mais vous pourriez aussi offrir ces illustrations afin de leur proposer une création poétique personnelle.

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Pff! Ça sert à quoi la poésie?

Personne ne sait/ ce qu’est la poésie/mais personne n’ignore/ qu’elle existe.
(Gérard Le Gouic)

Plutôt qu’une évocation de la rentrée en cette fin de mois d’août, je choisis l’évasion, pour le plaisir de prolonger les instants hors du temps que nous offrent les vacances.

L’évasion c’est ouvrir les barreaux de notre cerveau, laisser aller notre imaginaire au fil des mots, ces mots qui composent une musique et laissent  entrer des milliers d’images inattendues. L’évasion c’est la poésie. Et la poésie est évasion.
Dans cet album de poèmes choisis par Jean-Marie Henry et Alain Serres, Pff! À quoi ça sert, la poésie? (aux éditions Rue du Monde), vous trouverez des réponses qui vous aideront  à mieux comprendre la place de la poésie dans nos vies. Des réponses fournies par les poètes eux-mêmes.
« ça sert à quoi ou à quoi ça sert ? la poésie/ faudrait savoir/ à tout et à rien/ C’est déjà beaucoup. » (extrait du poème À quoi? de Bernard Chambaz).
Ou encore « Je sais que…/ Je sais que la poésie est indispensable/ mais je ne sais pas à quoi » , dit Jean Cocteau avec humour et lucidité.

L’album invite les enfants à poser des questions sur la place et la manière de créer de la poésie.
« Qu’est-ce qui vous a poussé à faire poète? », demande Boris, 8 ans.  » C’est le vent ! Un jour j’ai ouvert ma fenêtre et le vent m’a poussé dans la poésie », répond le poète David Dumortier.

Au fil des pages, classés en trois sections (La poésie est-elle vraiment utile?/ Ça se fabrique comment, un poème?/ Ça sert à être libre, la poésie!), de nombreux poèmes trouveront leur lecteur. On sera attiré par un titre, par le thème du poème ou le paysage de son écriture.
De Carl Norac à Michel Butor, d’Andrée Chédid à Guillevic, nous sommes touchés par leur simplicité, leur générosité à partager leurs rêves.

Laurent Corvaisier vient agrémenter ce bouquet de poésie d’illustrations aux traits colorés qui se promènent dans les pages et apportent douceur, humour, rêve sur les pensées, au-delà des mots.

Je retiens surtout l’immense liberté. Mais pourquoi n’en use-t-on pas plus souvent avec les enfants ? En poésie, je peux marier un poisson à un scarabée,  une étoile à un moineau. Essayez, laissez venir les mots, les images, sentez-vous libres d’écrire. Dans une classe, la poésie  libère l’écriture, elle encourage au « laisser aller », elle stimule l’imaginaire dont il me parait important d’en rappeler la fonction essentielle : Celle de faire de nous des humains.
Ouvrir cet album, c’est questionner notre rapport aux mots, notre capacité de s’émerveiller, et apprécier la chance de pouvoir partager nos rêves grâce à des mots.

Acheter Pff! ça sert à quoi la poésie ?!