Oh oh oh, les jolis cadeaux du Québec !

C’est le temps de lire, c’est le temps du temps qui nous est offert pour partager des histoires. Une pause pour rigoler, admirer, se fasciner en ouvrant l’un de ces albums qui étaient au pied du sapin. J’ai commencé par Tata veut Toto avec ma petite Adèle qui, du haut de ses quinze mois répétait « Toto », « Tata » avec grand plaisir. Bon elle était un peu petite pour comprendre la créativité et la pugnacité de Tata à vouloir rejoindre son Toto dans le ventre de Didi, mais elle pointait du doigt les personnages avec bonheur. Et moi je me suis régalée de constater que la suite de Toto veut la pomme est largement à la hauteur de la prise de risque des personnages! Bravo Mathieu Lavoie pour cette suite très réussie.

Je me suis ensuite laissée emporter par la beauté des illustrations de Levi Pinfold dans Le Barrage , de David Almond (traduction de Christiane Duchesne). Comment ne pas être sensible à la musique du texte, la musique qui porte les souvenirs du temps qui passe, la musique pour se laisser aller à danser ? Au-delà des évènements, c’est elle qui nous rassemble, c’est elle qui nous rappellent ce qu' »ILS » ont fait. Cette histoire grandiose est inspirée d’un fait réel relaté en dernière page, la construction du plus grand lac artificiel du Royaume-Uni.
Découvrez l’album
https://www.youtube.com/watch?v=WqPoeSmtb48&feature=youtu.be

Enfin, comment résister aux illustrations aquatiques et aériennes de Rogé sur ce texte limpide de Kim Thúy dans Le poisson et l’oiseau. Un texte nécessaire sur notre capacité à expérimenter la connaissance de l’autre, à l’apprécier pour mieux jouir de la vie. La très grande taille de l’album permet au lecteur d’être dans l’eau ou dans les airs avec l’oiseau et le poisson qui parfois se fondent et deviennent presque abstraits. On vole, nage et l’on s’amuse. Oui, il y a un peu de nous dans chaque personne qui nous entoure.

Mon dernier choix est relié directement au Noël que j’ai vécu puisqu’y étaient rassemblées quatre générations. Ce sont des moments inoubliables que nous rappelle cet album frais et touchant, Si le monde était, de Joseph Coelho et Allison Colpoys. Les histoires passent leur temps à s’écrire malgré ou grâce à nous. Personne ne pourra arrêter l’horloge des récits. Ils nous sont nécessaires pour grandir et comprendre ce que nous sommes, de quoi notre part invisible est fait. Au-delà de l’émotion ressentie par la disparition du grand-père dans cet album, c’est la force de la transmission qui donne du sens au récit.

Toto et Tata veulent tous ces livres !
JOYEUSES FÊTES À TOUTES ET TOUS ! 
Tata veut Toto éditions album
Le Barrage éditions D’eux
Le poisson et l’oiseau éditions La Bagnole
Si le monde était… éditions Les 400 coups

Proclamer notre besoin d’histoires

Les récits de fiction n’ont jamais été aussi nombreux qu’aujourd’hui : à côté de ceux proposés dans les livres, s’est imposée un autre type de récit qui vient combler, semble-t-il, le désir de beaucoup. Ainsi, les jeunes qui, il y a encore quelques années se détendaient avec une bande dessinée ou un jeu vidéo, plongent désormais avec délectation dans les séries télé. Cela prouve bien l’attirance, voir le pouvoir qu’a l’univers de la fiction, mais cela ne fait pas forcément de nos enfants de bons lecteurs et lectrices !  Disons que la valeur de la littérature est clairement concurrencée par l’écran. La valeur, le mot n’est peut-être pas le bon car rien n’est monnayable dans l’acte de livre. Le livre se donne à vous, c’est tout.

Les livres et les histoires véhiculent mots et pensées, langage et imaginaire, ce 1% qui nous différencie des grands singes. Entre nos mains, ils offrent  un monde où l’espace et le temps nous mettent entre parenthèses. Un temps pour nous, que l’on s’offre comme un conciliabule secret avec un auteur, ses personnages, son univers. Et la littérature se déroule entre les  phrases, notre lecture et les imaginaires qui se croisent.
Dans ce temps de lecture, au coeur d’une histoire, nous sommes vraiment connectés à nous-mêmes, à en oublier le monde extérieur. D’ailleurs une petite fille avait un jour posé cette question magnifique à une auteure : « On est où, quand on lit ? »

Le manifeste On a tous besoin d’histoires a été écrit pour nous rappeler cette chose essentielle et précieuse, notre capacité à nous projeter grâce à l’imaginaire d’un autre. On pourrait dire la même chose d’une musique que l’on écoute, d’un tableau que l’on regarde. Ce sont des  tapis volants !

un papa et sa filleNotre rôle est d’accompagner nos enfants le plus loin possible pour qu’ils construisent solidement leur vie de lectrice ou de lecteur. Même quand ils savent déjà lire, même quand ils arrivent à un âge où seules les séries fantastiques ou la BD les intéressent. À nous d’entretenir cette joie qu’ils avaient tout-petits pour qu’ils ou elles puissent y puiser. Nous devons leur montrer que nous aussi, nous y accordons de l’importance.
Vous savez, les enfants ne nous écoutent pas vraiment, ils nous copient …

Le manifeste propose de réfléchir à cet acte de lire pour que nous puissions faire de nos enfants des lecteurs et lectrices pour la vie. Ainsi ils auront la fierté d’appartenir à une société de culture. À chacun dans son milieu de partager sa passion pour les histoires, de convaincre, de donner le désir de lire et faire comprendre que c’est indispensable. Nous avons besoin d’histoires. Impossible de s’en passer.

Le manifeste On a tous besoin d’histoires souhaite lancer un mouvement citoyen pour que TOUS les enfants deviennent des lecteurs pour la vie. Il a été lancé au salon du livre de Montréal, le 23 novembre 2019. Il est disponible en librairies, en format numérique sur ce site:

LIRE LE MANIFESTE

3 grenouillettes, un Papounet et une grosse voix

Émile Jadoul connait le plaisir des enfants par coeur. Dans Une histoire à grosse voix, le plaisir de Gaspard, Gaston et Léa, trois petites grenouilles, sera de choisir une histoire, mais pas n’importe laquelle. Une histoire à GROSSE VOIX. Une histoire pour laquelle leur Papounet déploie tous ses talents d’acteurs. Que c’est chouette d’anticiper la petite peur qu’on va vivre même si  ça inquiète un peu Gaston, le plus petit. Surtout que Papounet éteint la lumière pour mieux mettre en scène sa grosse voix pendant l’histoire. Si lui trouve ça bien de lire dans le noir, les petites grenouilles ont besoin d’être rassurées et trouvent le prétexte de rallumer pour boire un verre d’eau, aller faire pipi ou chercher un doudou.

Quand Papounet peut enfin raconter l’Histoire à grosse voix, la peur gagne vraiment les petites grenouilles qui se serrent sous la couverture. Il faut dire qu’il raconte avec une très GROSSE voix, Papounet. Finalement, on opte pour une histoire à petite voix qui calme tout le monde. Mais au moment où la lumière s’éteint définitivement pour dormir…voici 3 petites paires d’yeux qui créent la surprise, dans le noir.

Ah mais quelle réjouissance de raconter cette histoire ! Grosse voix ou petite voix, le plaisir est égal, du moment que l’on est ensemble. Un plaisir que peut réellement partager le lecteur puisqu’Émile Jadoul, en excellent metteur en scène, grâce à ses cadrages, l’invite carrément sur le lit où se déploie une jolie couverture verte. C’est dire l’implication qui peut se créer au moment de la lecture. On se délecte aussi des expressions tour à tour malignes, coquines, inquiètes, ou amusées des petites grenouilles et de Papounet.

Émile Jadoul

En dehors du contenant réussi, ajoutons que le contenu est finement écrit. Émile Jadoul sait bien faire durer le temps et raconter les émotions (on veut bien s’aventurer vers la peur, mais pas trop quand même). L’enjeu de la peur dans le noir véhiculée par une grosse voix, devient JEU.

Il soulève aussi l’importante question du rapport à la narration et du phénomène d’identification, au moment où Gaston et Gaspard s’inquiètent et demandent: « Papounet, c’est bien toi cette grosse voix? ». C’est toute la complexité qui se révèle dans la lecture. Le lecteur n’est pas le narrateur. Il aime imaginer un personnage, parfois si fort, qu’il pourrait bien être « vrai ». En lisant on jongle avec de multiples voix et cela procure énormément de plaisir au petit lecteur qui peu à peu le comprend.

Bravo encore à cette album « pièce de théâtre » qui comporte son prologue (Papounet arrive dans la chambre pour tirer les rideaux), la lecture de l’Histoire à grosse voix et enfin la chute réussie en véritable coup de théâtre!
Alors coup de chapeau à cet album, à mon avis, l’un des meilleurs de ce créateur talentueux pour les tout-petits.

Ah, j’oubliais un détail amusant : la traditionnelle écharpe carreautée qu’Émile Jadoul aime mettre autour du coup de ses personnages, dont il  a désormais fait sa marque de fabrique.

Émile Jadoul, Une histoire à grosse voix, Pastel 2018

Écoutez ! C’est l’histoire…

Jeanne Ashbé, une auteure que j’admire,  réfléchit beaucoup sur le rapport des tout-petits aux livres/ la lecture. Elle dit :   » c’est par les oreilles, qu’on entre d’abord dans l’histoire ».
Des oreilles qui perçoivent une langue, un rythme, des tonalités, des vibrations, des graves et des aigus reliés aux personnages qui se meuvent sur les pages. Les petits sont dépendants de  cette transmission orale qui reste essentiel. Des oreilles qui écoutent un grand lui raconter. C’est comme cela que passe le plaisir de la lecture.
Il n’est donc pas étonnant en ouvrant cet album, d’y lire cette dédicace : « À l’association Lire et faire Lire, sans qui ce livre n’aurait pas existé. »

Car C’est l’histoire  (d’Anne Crausaz) aux éditions MeMo, est un livre sur l’attente de l’histoire, l‘impatience de voir arriver celle ou celui qui la lira,  et l’importance de créer ce DÉSIR d’écouter et s’aventurer avant même de savoir lire. Tout est là.

C’est l’histoire  parle de récits en devenir, d’aventures dont on ne connaît jamais la fin, qui demandent à notre imaginaire de faire le reste.  Et tout cela grâce à Madame Ourse qui chaque semaine vient à la même heure et installent son petit monde confortablement sur un tapis. Lapin, Souris, Singe et Éléphant  l’attendent pour visiter la nature, la lune, les étoiles, les potagers,  les galeries souterraines ou les montagnes, grâce à ces mots qui coulent et les entrainent sur des chemins qu’ils n’auraient jamais cru possibles.

À chaque nouvelle histoire impulsée (Madame Ourse prend soin de choisir à chacun une histoire qui va lui plaire particulièrement), on nous livre quelques indices  permettant de deviner, voire d’anticiper, de quoi elle sera composée. Lapin a droit une histoire dans laquelle les personnages ont râteau, chapeau, binette et arrosoir. Pour celle de Souris, il faudra mettre des lunettes et un bonnet d’aviateur. Pour Singe, un ciré et une lampe de poche. Et pour Éléphant, nous devrons emporter une corde et des gants.

Même si nous ne savons pas, nous lecteurs, ce qui est réellement arrivé dans l’histoire, nous constatons que chacun en revient  toujours un peu différent, grandi sûrement, blessé parfois, ou plein de trésors. Et après l’histoire, chacun aura envie de partager ses aventures avec des amis. «Ce que je trouve joli dans un livre, c’est que, ensemble, on partage quelque chose sans forcément en ramener la même chose», dit Kitty Crowther. Et bien, c’est exactement cela!

Voici un ouvrage formidable pour faire réaliser aux enfants la nécessité de la fiction, ou déclencher une discussion sur LIRE, POUR QUOI FAIRE?
La réponse est simple : pour nous transformer chaque fois un peu plus puisque, comme le disait si bien l’artiste Jean Paul Riopelle, nous sommes toujours en métamorphose.

D’autres livres qui parlent des livres, de la lecture…
L’enfant des livres, d’Oliver Jeffers et Sam Winston
J’aime les livres, d’Anthony Browne
C’est un livre, de Lane Smith
Vive les livres, de Jane Blatt et Sarah Massini

En savoir plus sur Anne Crausaz