Bonne nuit, le monde

Bonne nuit, le monde, de Sachie Hattori publié chez Didier Jeunesse est un moment unique à vivre avant que le marchand de sable ne fasse basculer vos enfants dans le sommeil. 

Certes, sur le thème de la préparation du coucher, nous avons le très célèbre et classique Bonsoir lune de Clément Hurd et Margaret Wise qui propose un moment d’apaisement dans le calme d’une chambre d’enfant avec un jeu de répétition : « Bonsoir la lampe», « Bonsoir ballon rouge »…

Dans son envol onirique, Sachie Hattori va plus loin car c’est le monde que les enfants célèbrent en lui souhaitant bonne nuit. Et c’est le monde que s’approprient cette nuée d’enfants.
Une petite fille s’apprête à se coucher. « C’est l’heure d’aller dire bonne nuit à tout le monde » lui dit sa maman. Ce « tout le monde » ouvre mille avenues au-delà des murs de la maison. Voici la petite qui interpelle ses amis, les entrainant dans la ville dont ils envahissent les rues, dans la mer où ils nagent avec les poissons, dans les airs, dans la jungle… La poésie s’étire vers le cosmos par une magnifique illustration des enfants face à la Lune qui les invite à les bercer en offrant à chacun une étoile comme un berceau.

Ce livre est absolument magnifique !

Dans son schéma d’histoire, Sachie Hattori est très proche du Max et les maximonstres de Maurice Sendak : un début de narration dans la réalité, le cœur du récit dans l’imaginaire puis un retour rassurant à la réalité. D’ailleurs, le lit en bois de cette petite fille qui dit fièrement « Maman, j’ai dit bonne nuit à tout le monde » ne ressemble-t-il pas à celui de Max ?

La poésie s’exprime très largement par les illustrations sur le fond noir de la nuit qui fait ressortir une multitude de couleurs. J’ai été éblouie par le talent de cette jeune illustratrice qui fait l’amalgame de la culture japonaise (la précision du dessin, le mouvement style « dessin animé ») avec l’influence d’artistes occidentaux, comme Le Douanier Rousseau pour le traitement de la nature (cf. le tableau si-contre), ou Maurice Sendak, encore lui, pour l’envol jubilatoire des enfants rappelant celui de son célèbre Cuisine de nuit.
L’ensemble offre un traitement « vintage »  mais très contemporain, et plein de joie.


En écho, comme cela m’arrive parfois de le faire, j’aimerais vous suggérer Tout le monde dort ? d’Audrey Poussier (mais là on est plus en résistance au dodo) et, en opposition à la nuit, le très bel album de Catharina Valckx, Bonjour le monde dans la douceur et la poésie du quotidien, le temps de dire bonjour au monde qui nous entoure.

Sur ce, je vous souhaite, selon l’heure à laquelle vous lirez cette chronique, « Bonne nuit, le monde ! » ou bien « Bonjour, le monde ! »

Classe de lune !

Cette semaine, j’étais dans la lune.
J’avais en souvenir la date du 20 juillet 1969. Les premiers pas sur la lune.  Ce soir-là, je dormais chez mon parrain à qui j’avais fait promettre de me réveiller pour assister à l’alunissage du LEM d’Apollon XI. Je revois sa télé en noir et blanc (en accord avec l’espace lunaire), je me revois assise sur le tapis, les yeux écarquillés devant l’importance du moment, et je me souviens des astronautes descendant la petite échelle…Depuis ce jour-là je laisse toujours mes rideaux de chambre ouverts les soirs de pleine lune.
Fascinante et attirante lune. Apprivoisée depuis 50 ans, on y envisage aujourd’hui des voyages touristiques. Et même des sorties en Classe de lune.  
Ah, la merveilleuse idée de John Hare ! Son histoire sans texte (aux éditions Pastel) laisse la place au rêve et à la fantaisie du cosmos. En même temps, le petit lecteur se sentira tout près des émotions du héros de l’histoire. Un rêve spatial, donc, et une connexion proche du quotidien de l’enfant. 
Bien sûr, le paysage lunaire crée un effet magique. Non seulement par l’espace et les cadrages choisis, mais aussi par la très belle facture monochrome gris et noir. L’attendrissant petit bus scolaire jaune nous met le sourire aux lèvres. et puis, il y a aussi l’habile façon dont Hare donne une expression  aux silhouettes des enfants en classe de lune, pourtant si semblables dans leurs tenues de minis cosmonautes.
Le rythme de la narration rend très vivante cette histoire touchante pour laquelle on pourrait facilement imaginer une suite (?).  Car maintenant qu’un enfant y a apporté de la couleur, comment la lune pourrait-elle s’en passer ? Lire un extrait

Cet album, et l’actualité autour du 50e anniversaire du premier pas humain sur la lune m’a donné envie d’évoquer d’autres histoires,  sous d’autres aspects…
Il y a les classiques comme Bonsoir Lune, comptine du rituel du coucher. Ou le Tintin, Objectif lune et On a marché sur la lune datant respectivement de mars 1950 et octobre 52 !! Quand même, cet Hergé !
Je n’oublie pas la lune bienveillante et symbolique à travers la fenêtre de la chambre de Max dans Max et les Maximonstres. Symbole maternel qu’Anthony Browne utilise aussi dans Tout change. Il affiche au mur de la chambre de l’enfant les cycles de la lune, mais aussi le ciel étoilé de Van Gogh et E.T, symbole de l’autre, cet étrange inconnu.

Des histoires mettant en scène la lune de façon plus fantaisiste encore : Jean de la lune qui comme souvent dans les histoires de Tomi Ungerer oblige le lecteur à décaler son regard. Ici, pour constater que débarquer sur la terre n’est pas du goût de tout le monde. Certains  humains (les autorités, surtout) sont vraiment peu accueillants…

Dans Les collines du fantôme , la lune  pleure tant de ne connaitre ni vie ni couleurs qu’elle en inonde ses cratères. L’art abstrait et lyrique de Marcelle Ferron embellira désormais sa vie. Ou encore  Papa sur la lune, fantaisie sur le quotidien d’une famille séparée, maman vivant sur la terre et papa sur la lune (et non dans la lune!).
Décroche moi la lune est quant à lui un album universel, disant l’amour inconditionnel d’un papa prêt à tout pour son enfant. Un livre poétique qui permet de faire le lien avec le très célèbre Que fait la lune, la nuit ? d’Anne Herbauts.
J’aurais pu facilement allonger la liste.
Quel joli thème à explorer, quel bel astre à admirer, depuis cet ouvrage paru en 1959, un livre qui a peut-être inspiré John Hare dans sa jeunesse? (cf. article du New Yorker) You will go to the moon

À n’en point douter, la lune ne cessera jamais de nourrir notre imaginaire ! Elle réunit poètes et scientifiques. N’est-ce pas une motivation suffisante pour choisir des histoires dont elle est l’héroïne?