La bête à 4 z’yeux

La peur est une émotion qui transforme souvent la réalité parce qu’elle bouleverse notre vision des choses. Nous nous laissons dominer par la peur qui  prend possession de notre imaginaire.
Confrontés à cette émotion (motion=mouvement) nous prenons la fuite, nous nous figeons, nous pleurons, nous crions ou nous combattons. Les tout petits s’amusent et jouent avec la peur en jouant à la cachette.
Dans les histoires, il est intéressant d’explorer comment travaille l’imaginaire du lecteur avec celui des personnages.

Dans La bête à 4′yeux de Caroline Merola (éditions EDITO jeunesse), la peur se construit sur un malentendu (au sens propre et au sens figuré).
Sur la page couverture de l’album, trois personnages collés les uns les autres (code traditionnel d’une peur commune) semblent effrayés par quelque chose que nous, lecteur, ne voyons pas. Notre imaginaire galope  : va-t-on voir apparaitre une bête féroce, un cheval à trois têtes, un rapace aux serres énormes, un insecte gluant et disproportionné ?
Belle entrée en matière qui implique efficacement le lecteur, rempli d’empathie pour les personnages avant même que ne commence l’histoire.

L’album est intéressant parce que Caroline Merola joue avec l’imaginaire du lecteur et la façon dont il va fonctionner au fil des évènements. Ainsi, le lecteur est très actif et se pose des questions à chaque page. Pour amplifier l’effet, l’auteure nous rapproche de la bête mystérieuse et au cœur du livre, en gros plan, quatre yeux nous surprennent dans les herbes bleutées.

Différents niveaux de lecture s’entrecroisent et dynamisent le récit. Il y a …
– le déclencheur de l’intrigue : la communication incomprise dans une phrase mal interprétée qui transforme la réalité en un cauchemar
la connivence et la solidarité des bêtes persuadées  qu’il y a vraiment un monstre dans leur forêt
– la ruse pour combattre la bête aussitôt contredite par la farce de la bête elle-même. Car la « bête à 4’z yeux » se révèlera n’être rien d’autre que deux souriceaux.

Tout se déroule à travers une végétation luxuriante dont la lumière varie au fil de la journée pour atteindre ces bleu-vert magnifiques travaillés en profondeur au crayon de couleur. Caroline Merola a son univers bien à elle, tout de courbes et de souplesse mais en retenue pour que le lecteur y face son chemin.
Dans ce récit où les émotions font des montagnes russes, l’humour n’est jamais loin et la frayeur se métamorphosera en rire.
C’est rassurant pour des petits. Et la fête chez Lulu n’en sera que plus belle.
Mais au fait, qui est Lulu ? À vous de l’imaginer.
Et alors que vous croyez l’histoire terminée, Caroline Merola ajoute une idée astucieuse que je vous laisse découvrir, un joli prétexte pour relire et apprivoiser sa peur.
Et puis, lire, c’est relire, n’est-ce pas?

Découvrir Caroline Merola

Caroline Merola est aussi cosignataire du manifeste « On a tous besoin d’histoires ».
On a besoin d’histoires pour mettre des mots sur nos émotions.