Les 4 saisons de Saint-Camille

La conférence venait de s’achever. Pendant deux heures, j’avais parlé aux profs de la place de l’art dans nos vies, dans les livres pour enfants, pour finalement aborder Riopelle l’artiste magicien, porteur de magnifiques projets dont j’ai présenté les témoignages. »Ce serait formidable si on faisait une projet collectif à la façon de l’Hommage à Rosa Luxemburg, dans notre école », vint me dire Chantal à la fin de la conférence. « Vous seriez partante pour venir dans notre village ? »
On est toujours partant pour aller de l’avant avec une personne qui a envie d’enrichir son milieu, de l’amener plus loin. Et son milieu, c’est le village de Saint-Camille, Estrie, une école de 90 élèves, des parents allumés, présents, qui collaborent et s’investissent. Une communauté active qui fait de son village un lieu de vie où la culture crée des liens entre tous, des plus jeunes aux plus vieux, des agriculteurs aux profs, du maire au directeur d’école.

Quelques mois passèrent sans nouvelles et voici que Chantal me rappelle. Elle avait obtenu une subvention de la caisse Desjardins. Elle avait le soutien de Frédérick, son directeur d’école, et celui des parents prêts à l’aider à réaliser le projet. Le projet? Créer une fresque à la manière de Jean Paul Riopelle qui serait exposée sur le mur latéral de l’église. Autrement dit une oeuvre des enfants que les promeneurs pourront admirer en passant.

C’était encore l’hiver, à Saint-Camille, lorsque j’y suis arrivée. Les ruisseaux déjà prêts à déborder, criaient et roulaient sur les cailloux.
Les deux premiers jours, j’ai rencontré chaque classe. J’ai parlé du peintre, raconté sa vie, je les ai fait rêver. Riopelle est fascinant pour des enfants. Sa vitalité, son travail, son rapport aux animaux, à la nature, son amour des choses ludiques…Les enfants connaissent ça par coeur. Ils connectent facilement à l’artiste.
Ensemble, on a observé l’Hommage à Rosa Luxemburg, de fond en comble : là des clous, des outils, là des cercles olympiques. Ils voulaient tout savoir. « On dirait une soupe aux oiseaux » a lancé un petit de la maternelle 4 ans. « Il y a des oiseaux blessés » ont dit d’autres. Et oui, des blessures dans la vie de Jean Paul, il y en a eu beaucoup. « Oh on dirait des écouteurs, regarde ! » puis une minute après, « Mais non!…C’est des souris!! ». Et oui des souris mortes. Et tous ces oiseaux qui dansent la vie sur 40 mètres.

Le 3e jour, c’était à eux d’agir et créer LEUR murale. On était installé dans l’église (Le Camillois). Les planches de bois avaient été recouvertes d’un apprêt par des mamans aussi énervées que leurs oisillons qui allaient bientôt débarquer pour travailler. 8 m de long, c’est grand. Ce serait à la fois un hommage au peintre et un hommage à leur village. Alors on est partis sur le thème des 4 saisons à Saint-Camille. On a réfléchi ensemble à la faune, à la flore, aux couleurs, aux activités, aux outils, au rythme de la nature. Ils ont travaillé fort à préparer tous les pochoirs, à rassembler les outils et la végétation.
Quant à l’utilisation de la bombe aérosol, ils en rêvaient. Pour certains, c’était enfin l’occasion d’utiliser ce medium qui jusqu’alors, ne servait qu’à marquer les vaches malades ou les arbres à abattre.

Toute la journée, les enfants ont défilé pour projeter la peinture, retracer, colorier, dessiner, ajouter des détails. Au fur et à mesure, ils prenaient conscience que chaque geste avait son importance. Ils ont superposé les motifs, joué avec les projections de peinture, les contours. Ils ont appris à se servir des effets produits pour réinventer leur travail tout au long de la journée. Une telle fierté ses lisait dans les yeux des enfants et des parents venus en renfort pour m’aider ou ceux qui sont passés plus tard pour admirer !

Bientôt, cette fresque sera exposée sur le mur de l’Église pour l’été. Alors si vous vous baladez en Estrie, poussez donc jusqu’à Saint-Camille ! Je suis certaine que vous rencontrerez un enfant du village qui pourra vous commenter les 4 saisons de Saint-Camille, et vous parler de Riopelle.

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Un jour je bercerai la terre, une ode à la terre

Le style de Mireille Levert, on le reconnait immédiatement. J’ai découvert son travail en arrivant au Québec il y a vingt ans, à travers les albums tendres de Jérémie et Madame Ming. À l’époque, j’avais même comparé le visage  de Madame Ming  au style de Modigliani, par son ovale, cet ocre particulier, son regard un peu perdu.
Mireille Levert travaille en littérature jeunesse depuis plus de trente ans. Elle est parmi les membres fondateurs d’Illustration Québec. Prix du Gouverneur général du Canada, elle écrit et illustre ses propres histoires.
Son grand album Un jour je bercerai la terre, paru aux éditions La Bagnole en 2017, m’a séduite et offert une pause poétique dans le tourbillon des publications jeunesse. Tourbillon, c’est peu dire. On fait des livres, peut-être trop. Mais fait-on des lecteurs?
À la lecture de ce magnifique album, j’ai rêvé que chaque jour les enfants puissent recevoir de la part d’un adulte bienveillant un texte et des illustrations qui, comme ici,  propose mais n’impose pas et imagine sans effets spéciaux. Des mots simples dont on apprécie la grande beauté. Des illustrations enveloppantes, toutes en courbes élégantes.

Chaque page de l’album reflète une pensée déclinée en poème autour duquel se déploient des motifs de la nature  entourant le personnage. La prose poétique trouve son prolongement naturel dans la façon dont Mireille Levert lui donne son envol en l’illustrant. On y ressent une grande liberté, une douceur. Et si, comme elle le dit en exergue « Encore maintenant, je me sens petite, un minuscule grain de sable », son personnage  ne semble jamais écrasé par cette nature.
Au contraire il l’embrasse, la survole, la rêve, la contemple, l’écoute. Ses sens sont en éveil.
L’emploi de ce « je » implique le lecteur et l’invite à suivre le fil des pensées: « je » rêve de voyages, de forêts, d’océans, dans le chaud, le froid, ou la nuit. Cette exploration sensorielle se connecte parfaitement au besoin des enfants. Car oui, les enfants ont besoin de ce temps pour rêver et imaginer. Ils ont besoin d’être à l’écoute de leurs propres rêves. La nature leur ouvre des espaces plus grands qu’eux et permet à leur imaginaire de s’envoler.
Il est là, l’hommage rendu à la nature. Reconnaitre ce qu’elle nous donne pour élargir nos rêves. « Je lui dirai je t’aime ma terre de beauté ».

Merci Mireille Levert d’offrir aux enfants du temps pour bercer la terre.

C’est drôle, en voyant la dédicace « À ma soeur, et à tous ceux qui savent reconnaitre la beauté du monde », j’ai pensé à Bonjour le monde, de Catharina Valckx album lui aussi dédié à sa soeur qui elle aussi appréciait la beauté du monde.

Un jour je bercerai la terre Mireille Levert, La Bagnole 2017