Voler dans l’univers de Natali Fortier

1,2,3, Volez !  Je dénoue avec délectation le petit ruban rouge du leporello, un livre accordéon qui se déplie et prend son envol, en quelque sorte. Quelques notes, et c’est parti à travers la portée musicale des couleurs et des mots de cette volière agitée d’envies, d’émotions, de sensations !

Si les oiseaux magnifiques de Natali Fortier restent de papier, le lecteur lui, s’envole avec chaque petite bête à plumes. Chacune son caractère, sa façon d’étendre ses ailes ou au contraire de les serrer contre son petit corps, de marcher sur ses deux pattes ou d’affronter le monde. Chacune sa façon d’exprimer les choses. Les oiseaux colorés de Natali Fortier rassemblent à tout ce que nous sommes dans notre diversité, nos comportements, nos fragilités, nos physiques.
Sur les dernières pages qui se déploient, ils s’envolent tous ensemble et l’enfant que nous sommes se mêle à cet élan.

L’univers de Natali Fortier est poétique, coloré, expressif. On sent la « plasticienne » à travers ses livres qui chaque fois nous surprennent. Découvrez-la  et découvrez son univers:
https://natalifortier.autoportrait.com

De la sanguine au fusain, du crayon de couleur à la gouache, de l’huile à la terre, du carton au papier, elle passe de la lumière à la noirceur, du grand au petit, du léger à l’inquiétant. Cette liberté qu’elle assume fait naitre des univers toujours surprenants d’un livre à l’autre. Dans Forêt noire, j’ai vu des réminiscences d’esprits innus se promener dans la nuit sous le regard tantôt amusé, tantôt contrarié de la lune.  Des personnages aux contours toujours inattendus : faces joufflues ou tordues, corps distendus ou ramassés, dansants ou figés. Dans cette forêt, au son de la musique nocturne, on se surprend à vouloir embarquer dans la farandole des saltimbanques qui portent aussi en eux un peu de la folie de Jérôme Bosch.
Grâce à un montage raffiné, au fil de la promenade, l’ artiste projette le personnage nouvellement rencontré dans la forêt sur la page de droite, dans un trait bistre. C’est vraiment intéressant ce dédoublement de personnage, un peu comme si elle le sortait de la forêt noire des songes pour lui donner plus de réalité.

Les mondes de Natali Fortier sont de rêves, de rencontres et de poésie.
Je vous invite à voler dans ses livres !

1,2,3, volez ! Éditions Albin Michel

Forêt noire, Éditions du Rouergue (à paraître)

Et aussi cette magnifique histoire d’amour :  L’amour ça vaut le détour  chez Albin Michel (2016)

Cher Alfred, on a besoin de toi !

En 2015, Catherine Pineur a publié chez Pastel  Va-t’en, Alfred! un album nécessaire, dans lequel elle touche des sentiments à la fois personnels et universels. L’histoire d’un drôle d’oiseau rejeté de tous que Sonia finit par accueillir. Grâce à elle, il trouve un endroit où poser sa chaise.
Très symboliquement, l’auteure aborde la question du rejet et de la peur de l’autre. Cela pourrait être dans une cour de récréation ou en référence aux migrants qui cherchent leur place dans le monde. J’admire la façon dont on peut raconter en peu de mots, dans un graphisme épuré, une histoire aussi grande que celle de l’humanité.

Mais une fois installé, que va devenir Alfred ? Comment vit-il ? Quelle place prend-t-il auprès des autres ?

Dès la première page de T’es là, Alfred ?, nous sommes rassurés. Alfred a une jolie petite maison près de l’arbre de Sonia. Le train-train quotidien s’est installé « Tu viens prendre un café? » propose-t-elle. Mais ce jour-là, le quotidien est bousculé. Alfred n’est pas là…
L’inquiétude ressentie par Sonia la met en marche, à la recherche d’Alfred. On croise de drôles d’oiseaux, des inconnus parlant une langue étrangère ou avec un accent. Et soudain, on se retrouve face au mur couvert de fils barbelés. « Sonia s’arrête, face au mur ». Le lecteur, lui aussi, est arrêté dans son élan. L’effet physique et émotif est parfaitement réussi.
Depuis le début de l’histoire, Catherine Pineur fait circuler ses personnages dans un espace blanc, et voilà que soudain, ils se profilent sur un fond gris anthracite, celui du mur. Au-delà, qu’y a-t-il ?
Les amis qu’Alfred a aidés à franchir le mur le raconteront peut-être autour du café que Sonia va finalement préparer pour tous.

Dans cet album, la talentueuse créatrice va plus loin et aborde frontalement la question de la migration. Il faut être audacieux (pour l’engagement), subtil (on s’adresse à des tout petits) et ambitieux (faire comprendre ?éduquer ?) pour raconter une telle histoire.  Catherine Pineur y excelle avec finesse et délicatesse. Ni leçon de morale ni pathos. En restant à hauteur d’enfant, elle dit clairement et montre tout aussi clairement le mouvement des peuples. Notre capacité à compatir est notre espoir.
Un autre livre nécessaire.