Le miroir d’Henri

Henri Lézard, peintre passionné, découvre un jour cette phrase de Léonard de Vinci : « Un véritable chercheur d’art doit savoir peindre un miroir. Si celui-ci réfléchit, alors il connaîtra la gloire. » Henri se met alors à travailler jour et nuit pour réussir à peindre un miroir, Le miroir d’Henri.
Éditions Gallimard Jeunesse Giboulées.


C’est Omar, un vieux crapaud amateur d’art, à qui Henri montre son dernier tableau de têtards peints dans le brouillard, qui lui fait découvrir cette phrase du grand Leonard. Rappelons ici que cet artiste écrivait de droite à gauche et ne donnait donc accès à ses notes qu’en les mettant devant un miroir. D’où le jeu subtil autour du verbe réfléchir.

Henri est persévérant. Il peint nuit et jour, un chapeau sur la tête, des chandelles sur le chapeau. Il peint au lit ou dans sa baignoire. Il peint et finit par peindre un miroir.

Devant un tel défi, on est prêt à venir clamer notre admiration. C’est ce que feront les animaux. Mais est-ce pour dire leur admiration au peintre ou se mirer vaniteusement dans l’œuvre miroir ?

Quel comique défilé d’attitudes, de regards, d’accessoires pour embellir l’image de chacun et chacune ! Et que dire de la fierté de l’artiste couvert de gloire! Et ça prend des selfies, et ça porte la main sur le cœur en signe de fausse modestie !

Mais voilà qu’au génie, on a volé l’œuvre. Après quelques énervements, et toujours auprès d’Omar qui le conseille, Henri rebondit et n’écoutant que son talent, choisit un nouveau sujet d’envergure.

Le miroir d’Henri de Roberto Prual-Reavis est une fable sur l’acte de création. Comment vient l’inspiration, le talent est-il justifié par le succès, la réussite technique, l’exploit, en quoi la nature est-elle un inépuisable sujet d’inspiration ?

Et la question passionnante : une œuvre est-elle un miroir pour chacune et chacun d’entre nous ?

L’album est aussi l’occasion de présenter Leonard de Vinci et sa fabuleuse technique du sfumato (de l’italien vaporeux, « sfumare« ) qui consiste à superposer très finement plusieurs couches de peintures rendant les contours du sujet évanescent (observez bien le portrait de la Joconde).

Le personnage d’Henri va à l’encontre de l’image des peintres que l’on imagine volontiers dans une démarche plus laborieuse et plus secrète. Henri, s’il a certes du talent, fait preuve d’une naïveté désarmante coiffée d’une infinie confiance en lui.

N’est-ce pas ce que l’on souhaite aux enfants pour qu’ils osent un peu plus s’aventurer et créer ?


Pablo et Floyd, ou l’art de faire exister les choses

Je prends parfois du retard dans mes lectures, puis je fais des bonds en m’apercevant que je n’ai encore rien écrit à propos de ceci ou cela. C’est le cas de Pablo et Floyd sur le bord de l’invisible, de Michel Galvin (Rouergue). Mais comme ce livre n’aura pris aucune ride d’ici cent ans, je ne me sens guère coupable d’être en retard.

Parlons un peu de Michel Galvin que je n’ai pas encore évoqué dans mes chroniques : auteur et illustrateur, depuis plus d’une décennie, ce créateur offre aux enfants des histoires à la fois simples et résistantes, des mondes particuliers dans lesquels il met en scène des objets, des rochers, comme s’ils étaient des jouets vivants. Un monde intriguant et original. Souvent impressionnant.

Avec Pablo et Floyd sur le bord de l’invisible, le lecteur assiste à l’acte de création au fil d’un dialogue entre Pablo (Picasso reconnaissable à son  chandail de marin et son chapeau) et son ami Floyd, narrateur invisible au début de l’histoire. Floyd se cogne un peu partout car il ne voit pas les choses que l’artiste va peindre (un rocher, un arbre…). « Les artistes sont un peu fous. Ils voient des choses que les autres ne voient pas ».C’est en posant ses couleurs que Pablo révèle à son ami des éléments de la nature, ce qu’il avait en tête de peindre.

Floyd témoigne de la magie du processus créatif et de la passion que met l’artiste au travail, du temps qu’il y consacre. Astucieusement, il explique ce que sont des esquisses, ces contours que dessine Pablo et qui permettent déjà de distinguer le futur sujet de peinture. Ce « brouillon géant » a la vertu d’éviter à Floyd de se cogner un peu partout !
Pourtant, même s’il fait attention, le voilà qui se casse la figure « dans un trou profond et invisible ». Pablo viendra à son secours, peignant de noir ce trou qui alors se révèle, et d’où son ami pourra sortir.  Dans le même élan Floyd lui aussi est recouvert de noir et nous est lui aussi révélé. C’est un flamant. Pablo lui promet de le repeindre en rose…

C’est le jeu du visible et de l’invisible qui est au cœur de l’histoire. Nous voyons de nos yeux le monde qui nous entoure. Mais nous avons la capacité de voir à l’intérieur de nos têtes bien d’autres choses. Le rôle des artistes est de donner à « voir » autrement, de révéler ce qui n’est pas visible, pas dit, pas entendu. Parfois même, l’art permet de NOUS révéler. Voici le sens de cette histoire.
Quand, devant une toile abstraite, des enfants me disent « oh je vois un oiseau, là » ou « on dirait un dauphin », ils sont bien souvent les seuls à les « voir ». À travers leurs mots, ils donnent vie à des choses qui n’existaient pas dans la toile tant qu’elle n’étaient pas dites. Ils donnent aussi à voir aux autres.

L’écriture est identique à toutes les autres formes d’art. Avec vingt-six lettres, elle révèle depuis des millénaires nos pensées, nos vies, nos envies. Elle fait exister l’invisible, ces imperceptibles « mouvements de l’âme » (Boris Cyrulnik) . L’art et la littérature ont ce pouvoir essentiel à nos vies.

Sortez le Pollock en vous!!

Depuis cent ans, les courants artistiques se sont succédés et juxtaposés. Mais cubisme, fauvisme, expressionnisme, …ils suivent au fond les deux directions majeures : celle du dessin (s’exprimer par la ligne, donner l’importance à l’aspect graphique) et celle de la couleur (oser les couleurs pures, les appliquer avec des nouveaux outils, de nouveaux médiums…).
Matisse découpait dans le papier coloré comme s’il le sculptait, Van Gogh donnait du relief aux couleurs par empâtements,  les fauves ont osé les troncs d’arbre mauves et les toits verts. Le mouvement abstrait, abolissant l’idée de motif dans l’oeuvre, a lui-même suivi ces deux chemins initiés:  l’un plus graphique et géométrique (comme Mondrian) l’autre lyrique, inspiré des dernières nymphéas de Monet.
Ce résumé est un peu simpliste mais nécessaire pour présenter le livre Jackson Pollock, le peintre qui en mettait partout, (Phaïdon 2019) et expliquer comment le geste de peindre s’est libéré.
Libérer le geste (au-dessus, une acrylique au couteau – 1ère année du primaire), c’est donner place au mouvement, mettre de l’avant la trace humaine sur l’oeuvre. Comme galoper dans une prairie avec ce sentiment fort de liberté (d’où l’image de Charlotte sur son chien bleu, extrait de l’Album Chien bleu de Nadja).
C’est travailler la matière  vivante. Les artistes : De Kooning, Jean Paul Riopelle, Joan Mitchell étaient dans ce courant, à coups de couteaux, de grosses brosses, et de mains, parfois.

On a souvent comparé Jean Paul Riopelle (1923-2002) à  Jackson Pollock (1912-1956) : tous deux ont peint des « all-over », remplissant la toile et au-delà; ils peignaient avec intensité de grandes toiles abstraites sous l’impulsion du mouvement; ils aimaient le mouvement; ils en mettaient partout quand ils travaillaient. Ils sont tous deux de très grands magiciens (cf. Riopelle l’artiste magicien).
Leurs techniques et leurs conception de l’art sont pourtant très différentes. Riopelle est peut-être plus instinctif et propose des « plaisirs visuels » proches de la nature.  Pollock agit par son geste, dans une conception moins proche de cette dernière.
C’est sur le thème du mouvement que ce livre permet de bien comprendre Jackson Pollock. Choisissant de raconter en noir en blanc l’histoire et le tempérament de l’artiste, Fausto Gilberti met en valeur le personnage et sa gestuelle. Le personnage et le graphisme ne faisant qu’un.
Le livre imagine avec humour la danse et le rythme de Jackson autour de sa toile déposée à terre. Pourtant dans son « dripping », rien n’est totalement laissé au hasard. « Il faisait très attention à la façon dont la peinture tombait ». Le geste est libre mais contrôlé.
Notre regard sur les toiles de Pollock est fort différent de celui que l’on pose sur celles de Riopelle, plus colorées, avec des lignes directrices papillonnantes sous l’effet de son couteau. L’oeil travaille différemment sur un  Pollock car il fait tomber ou projette sa peinture en « dansant » autour de sa toile qu’il ne touche pas en réalité. Nous sommes donc plus sensibles à la trace du geste de l’artiste.

Résultats de recherche d'images pour « jackson pollock »C’est l’été, libérez le Pollock qui est en vous! Étendez une grande feuille de papier (l’idéal est le papier de boucher) dans votre cours ou sur le gazon. Préparez de la peinture dans des pots de yaourts et faites la couler et/ou avec de grands pinceaux, des bâtons, projetez les couleurs. Un merveilleux défoulement.

L’art nous invite à regarder la vie différemment et à entrer dans des zones que nous n’avons pas encore explorées. L’art nous invite aussi à poser des gestes nouveaux. Jetez-vous à l’eau!
Pour vous aider: https://www.khanacademy.org/humanities/art-1010/abstract-exp-nyschool/abstract-expressionism/v/moma-painting-technique-pollock

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