Tomi, juste à temps !

Je ne sais pas pourquoi la mort de Tomi Ungerer est quasiment passée sous silence ici, au Canada, pays où pourtant il vécut plusieurs années (en Nouvelle-Écosse). Je n’en reviens encore pas. Cet artiste incontournable, unique,  à l’humour grinçant, engagé pour les droits des enfants, mis au banc parce qu’il faisait aussi du dessin érotique, a pourtant influencé de très nombreux illustrateurs. Son audacieux Trois brigands  (1968 pour l’édition française) était une gifle à la mièvrerie et aux conventions, laissant le droit à chacun d’avoir une deuxième chance dans la vie (grâce à un enfant!).
Tomi Ungerer était, rappelons-le ici, un immense dessinateur de presse, un bricoleur fou, un engagé, un facétieux, un humaniste, un homme qui défendait les « différent.es » (son choix d’animaux tels que la chauve-souris, le serpent, le kangourou n’est pas un hasard). Il était surtout libre penseur et dans sa grande liberté,  voulait insuffler aux enfants d’oser se révolter contre l’injustice, d’affronter ses peurs.  La peur, un thème central de son œuvre. Dans un entretien, Tomi Ungerer déclare: « Avant les grandes peurs étaient propagées par les légendes, les histoires que l’on racontait. Aujourd’hui elles sont propagées part la télévision, l’actualité: (…)tsunami, (…)avalanche, (…)accident…Tous les jours, les actualités réaniment nos peurs. »
Il est donc juste de consacrer un article à son livre posthume Juste à temps !, un titre ironiquement bien choisi.
Quel livre, quel univers nous offre une nouvelle fois ce créateur, dans cette histoire où l’humanité est partie se réfugiée sur la Lune !
Seul, errant sur cette terre froide et déshumanisée (le graphisme et l’architecture le rendent formidablement bien), Vasco suit son ombre. Son ombre…son instinct, son intuition, un guide ? Il s’accroche à chaque indice qui le fait tourner à droite, à gauche, qui le sauve et l’entraine peu à peu….

En faisant des clins d’œil à ses propres livres, Tomi Ungerer parle des solitaires, des rejetés qui ont le courage de suivre leur chemin pour trouver la paix. C’est Jean de la lune qui se moque des gardiens de prison, c’est Trémolo qui s’isole pour survivre et composer, c’est le Nuage bleu qui se dépasse pour sauver les autres, c’est Otto parmi les bombardements et les enfants dans le brume d’Irlande (Maître des brumes), ce sont des récifs de brigands. Traversant ses peurs et la violence d’une fin du monde, Vasco nous entraine vers l’espoir et le besoin d’amour. Passant de – 40° à + 30° dans un paysage brutal et froid, Vasco se concentre sur Poco, l’enfant qu’il sauve. Il se concentre sur ce qui reste, tout simplement, la part d’humanité. Le temps est compté, mais sa course effrénée trouvera refuge vers la paix.
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Nous étions dix, une aventure nocturne

Dix enfants s’échappent d’un grand manoir  (une maison de vacances ? un pensionnat ? un hôtel ?) pour s’aventurer dans la nuit, sur les collines. Ils sont dix mais pour différentes raisons, chacun rebroussera chemin, laissant finalement Rosie, la narratrice,  seule dans l’aventure. C’est donc ce décompte qui rythme le récit de Nous étions DIX écrit et illustré par Nine Antico.

Quelques indices dans le paysage permettent de déduire qu’on est au bord de la mer, plutôt dans un pays méditerranéen si l’on en « croit » les pins parasols, les agaves et les fenouils géants.
En raison de l’énergie qui se dégage du texte, j’ai pensé d’emblée à la fameuse Chasse à l’ours. Sans doute en raison de l’élan donné à la troupe: « Nous n’avons peur de rien! ». Mais le déroulement est bien différent. Si dans La chasse à l’ours, la famille traverse paysages et saisons, ici nous explorons la nuit et ses angoisses.
À plusieurs reprises dans son récit, Rosie exprime la peur du groupe. « Nous n’avions pas TROP TROP PEUR… » ou « Nous n’avions pas PEUR de TOUT », et plus loin « nous n’avions qu’un TOUT PETIT MINI PEU PEUR… »
Si l’effet de groupe cache un la peur, la solitude de Rosie l’y confronte. Seule,  tout à coup, la voici centrée sur ses émotions. Puis, comme une bulle qui éclate à la toute fin, Nine Antico, pose une touche finale humoristique!

Belle aventure s’il en est pour ces 10 enfants aux allures différentes qui confèrent une atmosphère étrange à l’histoire. Ou bien serait-ce le choix de cette nuit bleutée dans laquelle les personnages se meuvent de façon théâtrale! Une petite référence aux Trois brigands de Tomi Ungerer ?

Évoquons le lien texte-illustrations : au premier abord, tous deux semblent assez indépendants l’un de l’autre. Puis, ce qui est intéressant et différent du traitement classique de l’image, le texte finalement vient amplifier l’image. D’abord en nommant le prénom de chaque enfant qui quitte la promenade (sans quoi nous serions perdus) puis, en ajoutant quelques pensées au groupe, des pensées reliées à son imaginaire ou au paysage.

Pourquoi se sont-ils tous aventurés cette nuit-là? Est-ce une journée particulière ? Se connaissaient-ils avant? Il reste de nombreuses questions à combler au-delà de la lecture. Une belle aventure pour le lecteur.

La belle aventure c’est aussi que cet album de Nine Antico publié chez Albin Michel jeunesse en 2018 qui côtoyait dans la liste des Pépites du salon jeunesse du livre de Seine Saint-Denis, le fameux salon de Montreuil, Duel au Soleil, ou Panthera Tigris.

Nous étions dix

3 grenouillettes, un Papounet et une grosse voix

Émile Jadoul connait le plaisir des enfants par coeur. Dans Une histoire à grosse voix, le plaisir de Gaspard, Gaston et Léa, trois petites grenouilles, sera de choisir une histoire, mais pas n’importe laquelle. Une histoire à GROSSE VOIX. Une histoire pour laquelle leur Papounet déploie tous ses talents d’acteurs. Que c’est chouette d’anticiper la petite peur qu’on va vivre même si  ça inquiète un peu Gaston, le plus petit. Surtout que Papounet éteint la lumière pour mieux mettre en scène sa grosse voix pendant l’histoire. Si lui trouve ça bien de lire dans le noir, les petites grenouilles ont besoin d’être rassurées et trouvent le prétexte de rallumer pour boire un verre d’eau, aller faire pipi ou chercher un doudou.

Quand Papounet peut enfin raconter l’Histoire à grosse voix, la peur gagne vraiment les petites grenouilles qui se serrent sous la couverture. Il faut dire qu’il raconte avec une très GROSSE voix, Papounet. Finalement, on opte pour une histoire à petite voix qui calme tout le monde. Mais au moment où la lumière s’éteint définitivement pour dormir…voici 3 petites paires d’yeux qui créent la surprise, dans le noir.

Ah mais quelle réjouissance de raconter cette histoire ! Grosse voix ou petite voix, le plaisir est égal, du moment que l’on est ensemble. Un plaisir que peut réellement partager le lecteur puisqu’Émile Jadoul, en excellent metteur en scène, grâce à ses cadrages, l’invite carrément sur le lit où se déploie une jolie couverture verte. C’est dire l’implication qui peut se créer au moment de la lecture. On se délecte aussi des expressions tour à tour malignes, coquines, inquiètes, ou amusées des petites grenouilles et de Papounet.

Émile Jadoul

En dehors du contenant réussi, ajoutons que le contenu est finement écrit. Émile Jadoul sait bien faire durer le temps et raconter les émotions (on veut bien s’aventurer vers la peur, mais pas trop quand même). L’enjeu de la peur dans le noir véhiculée par une grosse voix, devient JEU.

Il soulève aussi l’importante question du rapport à la narration et du phénomène d’identification, au moment où Gaston et Gaspard s’inquiètent et demandent: « Papounet, c’est bien toi cette grosse voix? ». C’est toute la complexité qui se révèle dans la lecture. Le lecteur n’est pas le narrateur. Il aime imaginer un personnage, parfois si fort, qu’il pourrait bien être « vrai ». En lisant on jongle avec de multiples voix et cela procure énormément de plaisir au petit lecteur qui peu à peu le comprend.

Bravo encore à cette album « pièce de théâtre » qui comporte son prologue (Papounet arrive dans la chambre pour tirer les rideaux), la lecture de l’Histoire à grosse voix et enfin la chute réussie en véritable coup de théâtre!
Alors coup de chapeau à cet album, à mon avis, l’un des meilleurs de ce créateur talentueux pour les tout-petits.

Ah, j’oubliais un détail amusant : la traditionnelle écharpe carreautée qu’Émile Jadoul aime mettre autour du coup de ses personnages, dont il  a désormais fait sa marque de fabrique.

Émile Jadoul, Une histoire à grosse voix, Pastel 2018