La vie en poésie

J’aime tenir ces petits recueils de poésie dans la main. C’est leur première qualité, celle d’être accessible, de se glisser en douceur entre vos doigts, avec la souplesse et l’élégance de leur jolie ligne graphique.
Ce sont des poésies qui déroulent des thèmes sur la vie, l’intime, le quotidien, la famille. On peut librement se laisser surprendre en les ouvrant à n’importe quelle page. À chaque auteur ou autrice, sa force, son style dans la ligne éditoriale sérieuse qui les relie : mettre la poésie à portée de mains des plus jeunes en les amenant à apprécier combien les mots, même simples, ont le pouvoir de faire surgir des images.
Et que l’exigence de lire tient plutôt de notre implication à la lecture pour comprendre la voix qui nous parle.

Celle de Véronique Grenier dans Colle-moi, toute d’émotions
et de sensations.
« Il y a des possibles qui n’auront pas lieu. Mais il y en aura d’autres qui n’auraient pas pu avoir lieu. »

Celle de Baron Marc-André Lévesque dans J’ai appris ça au cirque, coupée, entrecoupée, rebondissante, haletante et drôle :
« le déséquilibre nous tient par la barbichette les efforts tanguent l’échelle est souple on ricane dans l’écroulement
et dans les nœuds du rire on se fait des amis »

La voix de Virginie Beauregard qui, dans Perruche, fait entrer la réalité comme des fausses notes dans sa tristesse :
« quand j’ai perdu mon oiseau j’ai senti l’air m’insulter mon ventre se percer de tristesse ma tête devenir un nid de larmes »

Celle de Jean-Christophe Réhel qui, dans Peigner le feu, rythme ses pensées qui jonglent sans cesse entre détails insipides et d’autres plus signifiants. L’œil est alerte et le cœur battant de rire :
« Je regarde les élèves de secondaire 5 Je les trouve beaux et niaiseux Comme d’immenses gorilles au soleil. »

On ne redira jamais assez combien la poésie est importante pour s’approprier l’habitude de lire simplement pour le plaisir de la musique des mots et développer notre capacité à faire naitre des images dans notre tête.

COLLECTION POÉSIE – COURTE ÉCHELLE

De la poésie en toutes choses

V’là le printemps qui s’annonce après la quarantaine. Le printemps  prometteur de rêves, de sorties en pleine nature au soleil, de vert tendre et de petites pousses. La nature en re-création. C’est merveilleux.
Le pays devient Le pays aux mille soleils et Mireille Levert nous l’offre en grand format aux éditions La Bagnole.
Dédié aux enfants d’une école qui ont « accompagné l’auteure dans la création de ce livre », l’album raconte la vie d’Augustin, artiste peintre. De sa puissance créatrice, il déploie un paysage que lui dicte son imaginaire. Arbres, fleurs, oiseaux, papillons, tout est là pour le rendre magnifique et pourtant il sent qu’il y manque quelque chose d’essentiel !
Dans un élan ludique « à la Alfred Pellan », Mireille Levert ouvre aux enfants les portes de l’imaginaire. Petites bêtes curieuses, fleurs géantes, soleils multiples, un décor de rêves dans des pages aérées qui se déploient bien au-delà du cadre physique du livre. Au cœur de la création d’Augustin, une histoire peut désormais commencer car il découvre la merveille des merveilles…

Peut-être celle de Poucette ? Un conte qui inspire à Timothée de Fombelle et Marie Liesse (photographe) l’album Le jour où je serai grande  chez Gallimard jeunesse.
Le texte se déroule de page en page avec des photos d’une très grande poésie. Dans la nature, entre les brins d’herbe et les fleurs, Poucette se promène. Elle a cet esprit de l’enfance, cette capacité des petits d’être proches des êtres qui peuplent la nature.
Entre l’observation et le rêve, entre le flou et le réel, Poucette s’imprègne d’émotions, de sensations ou d’envies secrètes. Elle ne se sait pas observée peut-être par ce papillon qui se pose, ou cette taupe qui pointe sa tête.
En grandissant, se souviendra-t-elle de la beauté qui se déploie à ses pieds ? Comment pourrait-elle oublier ces petits riens, empreintes indélébiles de son enfance ?

Le temps qui passe…Le temps à attendre, le temps d’une histoire, le temps de rêver… Dans les Petits poèmes pour passer le temps (Didier jeunesse), Carl Norac et Kitty Crowther jouent aussi à faire résonner mots et images., leur donnant autant d’importance. L’univers particulier de Kitty Crowther colore le texte de sa lumière douce.
Ces quarante poèmes dénichés au Salon du livre de Montreuil (bien que l’album date de 2008 !) sont un trésor bien gardé qui aide à passer l’hiver en attendant le printemps. Beaucoup de poèmes de Norac ont un sous-titre qui donne le ton. C’est parfois un défi lancé au lecteur. «Comptine du soleil de Minuit», à lire en dessinant avec des couleurs fauves. Ou «Comptine de printemps», à dire debout sur la table sans utiliser un portable.
Surréalisme et poésie sont indissociables.

Trois merveilleux albums pour filer à travers les humeurs et le temps. Mettre de la poésie en toutes choses adoucit la vie.

La Grande Forêt

Il est des livres qui s’insinuent en vous avec le temps, des livres qu’on laisse de côté un moment, puis qui reviennent sans prévenir par la grâce d’un personnage ou d’une image qui surgit soudain dans votre esprit.
Je n’avais rien écrit à propos de
La Grande Forêt, Le pays des chintiens, d’Anne Brouillard, et voilà qu’aujourd’hui, cette forêt  m’appelle.
Peut-être n’y avais-je pas vu tout ce dont je vais parler aujourd’hui au moment de sa parution, peut-être que l’album avait besoin de prendre racine en moi.
Il me semble aujourd’hui indispensable d’en dire quelques mots.

Quand Anne Brouillard évoque son livre, elle dit c‘est un livre qui vient de loin et de longtemps : la grande forêt suédoise, les lacs, la cabane, le rocher aux inscriptions, ce sont des éléments de paysage du pays où vécut sa mère.
Mais ce pays des Chintiens, elle l’a aussi créé pour y faire vivre des personnages qui prenaient de l’importance dans son univers. Comme s’il fallait leur donner de l’espace pour qu’ils s’y expriment.  Comme Killiok, le chien noir au gros museau dont on trouve la genèse dans des livres précédents. Il aime être chez lui, manger des gâteaux. Quant à Veronica, c’est l’aventurière, elle possède des cartes, et l’exploration ne lui fait pas peur.

Anne Brouillard prend soin de nous faire entrer dans l’aventure tranquillement. Elle propose au lecteur des points de repères grâce aux cartes qui permettent de mieux suivre la quête de Killiok et Veronica. Une quête qui leur permettra de retrouver leur ami Vari Tchésou. Elle prend son temps car cela vaut la peine que le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, des lumières et des couleurs. Il faut qu’il anticipe, s’inquiète et s’étonne, comme les personnages. Il faut qu’il déguste cette partition poétique qui s’exprime autant dans les illustrations bleutées que dans les mots. Il faut qu’il ose s’aventurer lui aussi dans les corridors mystérieux de la forêt.

Entre album et bande dessinée, le lecteur a la grande liberté de lire à son rythme. Il peut prendre une pause à la fin de chaque chapitre (il y en a 8), passer du récit aux dialogues installés dans des bulles, s’éterniser sur de merveilleuses illustrations pleine page. Tout cela se déguste comme les bonbons à la rosée de nénuphar des bébés mousse.

Comme lectrice, j’ai senti un grand élan de tendresse à regarder nos héros évoluer, j’ai admiré leur courage et la façon dont ils prennent soin l’un de l’autre. Killiok, Veronica,  Chat Mystère, tous sont attachants. Et l’histoire est avant tout une grande histoire d’amitié.
Pour ceux qui aiment l’aventure, le récit et les illustrations sont remplis d’indices souvent cachées dans la nuit qui glisse entre les arbres. Ah, les nuits de la Grande Forêt. Comme elles sont belles et remplies de mystères!

C’est étrange, dit Killiok, les choses existent même quand on ne les voit pas. Je vous laisse alors voir les choses comme vous l’entendez, au pays de chintiens. C’est la plus belle façon d’y entrer.

 

 

Pff! Ça sert à quoi la poésie?

Personne ne sait/ ce qu’est la poésie/mais personne n’ignore/ qu’elle existe.
(Gérard Le Gouic)

Plutôt qu’une évocation de la rentrée en cette fin de mois d’août, je choisis l’évasion, pour le plaisir de prolonger les instants hors du temps que nous offrent les vacances.

L’évasion c’est ouvrir les barreaux de notre cerveau, laisser aller notre imaginaire au fil des mots, ces mots qui composent une musique et laissent  entrer des milliers d’images inattendues. L’évasion c’est la poésie. Et la poésie est évasion.
Dans cet album de poèmes choisis par Jean-Marie Henry et Alain Serres, Pff! À quoi ça sert, la poésie? (aux éditions Rue du Monde), vous trouverez des réponses qui vous aideront  à mieux comprendre la place de la poésie dans nos vies. Des réponses fournies par les poètes eux-mêmes.
« ça sert à quoi ou à quoi ça sert ? la poésie/ faudrait savoir/ à tout et à rien/ C’est déjà beaucoup. » (extrait du poème À quoi? de Bernard Chambaz).
Ou encore « Je sais que…/ Je sais que la poésie est indispensable/ mais je ne sais pas à quoi » , dit Jean Cocteau avec humour et lucidité.

L’album invite les enfants à poser des questions sur la place et la manière de créer de la poésie.
« Qu’est-ce qui vous a poussé à faire poète? », demande Boris, 8 ans.  » C’est le vent ! Un jour j’ai ouvert ma fenêtre et le vent m’a poussé dans la poésie », répond le poète David Dumortier.

Au fil des pages, classés en trois sections (La poésie est-elle vraiment utile?/ Ça se fabrique comment, un poème?/ Ça sert à être libre, la poésie!), de nombreux poèmes trouveront leur lecteur. On sera attiré par un titre, par le thème du poème ou le paysage de son écriture.
De Carl Norac à Michel Butor, d’Andrée Chédid à Guillevic, nous sommes touchés par leur simplicité, leur générosité à partager leurs rêves.

Laurent Corvaisier vient agrémenter ce bouquet de poésie d’illustrations aux traits colorés qui se promènent dans les pages et apportent douceur, humour, rêve sur les pensées, au-delà des mots.

Je retiens surtout l’immense liberté. Mais pourquoi n’en use-t-on pas plus souvent avec les enfants ? En poésie, je peux marier un poisson à un scarabée,  une étoile à un moineau. Essayez, laissez venir les mots, les images, sentez-vous libres d’écrire. Dans une classe, la poésie  libère l’écriture, elle encourage au « laisser aller », elle stimule l’imaginaire dont il me parait important d’en rappeler la fonction essentielle : Celle de faire de nous des humains.
Ouvrir cet album, c’est questionner notre rapport aux mots, notre capacité de s’émerveiller, et apprécier la chance de pouvoir partager nos rêves grâce à des mots.

Acheter Pff! ça sert à quoi la poésie ?!