De la poésie en toutes choses

V’là le printemps qui s’annonce après la quarantaine. Le printemps  prometteur de rêves, de sorties en pleine nature au soleil, de vert tendre et de petites pousses. La nature en re-création. C’est merveilleux.
Le pays devient Le pays aux mille soleils et Mireille Levert nous l’offre en grand format aux éditions La Bagnole.
Dédié aux enfants d’une école qui ont « accompagné l’auteure dans la création de ce livre », l’album raconte la vie d’Augustin, artiste peintre. De sa puissance créatrice, il déploie un paysage que lui dicte son imaginaire. Arbres, fleurs, oiseaux, papillons, tout est là pour le rendre magnifique et pourtant il sent qu’il y manque quelque chose d’essentiel !
Dans un élan ludique « à la Alfred Pellan », Mireille Levert ouvre aux enfants les portes de l’imaginaire. Petites bêtes curieuses, fleurs géantes, soleils multiples, un décor de rêves dans des pages aérées qui se déploient bien au-delà du cadre physique du livre. Au cœur de la création d’Augustin, une histoire peut désormais commencer car il découvre la merveille des merveilles…

Peut-être celle de Poucette ? Un conte qui inspire à Timothée de Fombelle et Marie Liesse (photographe) l’album Le jour où je serai grande  chez Gallimard jeunesse.
Le texte se déroule de page en page avec des photos d’une très grande poésie. Dans la nature, entre les brins d’herbe et les fleurs, Poucette se promène. Elle a cet esprit de l’enfance, cette capacité des petits d’être proches des êtres qui peuplent la nature.
Entre l’observation et le rêve, entre le flou et le réel, Poucette s’imprègne d’émotions, de sensations ou d’envies secrètes. Elle ne se sait pas observée peut-être par ce papillon qui se pose, ou cette taupe qui pointe sa tête.
En grandissant, se souviendra-t-elle de la beauté qui se déploie à ses pieds ? Comment pourrait-elle oublier ces petits riens, empreintes indélébiles de son enfance ?

Le temps qui passe…Le temps à attendre, le temps d’une histoire, le temps de rêver… Dans les Petits poèmes pour passer le temps (Didier jeunesse), Carl Norac et Kitty Crowther jouent aussi à faire résonner mots et images., leur donnant autant d’importance. L’univers particulier de Kitty Crowther colore le texte de sa lumière douce.
Ces quarante poèmes dénichés au Salon du livre de Montreuil (bien que l’album date de 2008 !) sont un trésor bien gardé qui aide à passer l’hiver en attendant le printemps. Beaucoup de poèmes de Norac ont un sous-titre qui donne le ton. C’est parfois un défi lancé au lecteur. «Comptine du soleil de Minuit», à lire en dessinant avec des couleurs fauves. Ou «Comptine de printemps», à dire debout sur la table sans utiliser un portable.
Surréalisme et poésie sont indissociables.

Trois merveilleux albums pour filer à travers les humeurs et le temps. Mettre de la poésie en toutes choses adoucit la vie.

Tomi, juste à temps !

Je ne sais pas pourquoi la mort de Tomi Ungerer est quasiment passée sous silence ici, au Canada, pays où pourtant il vécut plusieurs années (en Nouvelle-Écosse). Je n’en reviens encore pas. Cet artiste incontournable, unique,  à l’humour grinçant, engagé pour les droits des enfants, mis au banc parce qu’il faisait aussi du dessin érotique, a pourtant influencé de très nombreux illustrateurs. Son audacieux Trois brigands  (1968 pour l’édition française) était une gifle à la mièvrerie et aux conventions, laissant le droit à chacun d’avoir une deuxième chance dans la vie (grâce à un enfant!).
Tomi Ungerer était, rappelons-le ici, un immense dessinateur de presse, un bricoleur fou, un engagé, un facétieux, un humaniste, un homme qui défendait les « différent.es » (son choix d’animaux tels que la chauve-souris, le serpent, le kangourou n’est pas un hasard). Il était surtout libre penseur et dans sa grande liberté,  voulait insuffler aux enfants d’oser se révolter contre l’injustice, d’affronter ses peurs.  La peur, un thème central de son œuvre. Dans un entretien, Tomi Ungerer déclare: « Avant les grandes peurs étaient propagées par les légendes, les histoires que l’on racontait. Aujourd’hui elles sont propagées part la télévision, l’actualité: (…)tsunami, (…)avalanche, (…)accident…Tous les jours, les actualités réaniment nos peurs. »
Il est donc juste de consacrer un article à son livre posthume Juste à temps !, un titre ironiquement bien choisi.
Quel livre, quel univers nous offre une nouvelle fois ce créateur, dans cette histoire où l’humanité est partie se réfugiée sur la Lune !
Seul, errant sur cette terre froide et déshumanisée (le graphisme et l’architecture le rendent formidablement bien), Vasco suit son ombre. Son ombre…son instinct, son intuition, un guide ? Il s’accroche à chaque indice qui le fait tourner à droite, à gauche, qui le sauve et l’entraine peu à peu….

En faisant des clins d’œil à ses propres livres, Tomi Ungerer parle des solitaires, des rejetés qui ont le courage de suivre leur chemin pour trouver la paix. C’est Jean de la lune qui se moque des gardiens de prison, c’est Trémolo qui s’isole pour survivre et composer, c’est le Nuage bleu qui se dépasse pour sauver les autres, c’est Otto parmi les bombardements et les enfants dans le brume d’Irlande (Maître des brumes), ce sont des récifs de brigands. Traversant ses peurs et la violence d’une fin du monde, Vasco nous entraine vers l’espoir et le besoin d’amour. Passant de – 40° à + 30° dans un paysage brutal et froid, Vasco se concentre sur Poco, l’enfant qu’il sauve. Il se concentre sur ce qui reste, tout simplement, la part d’humanité. Le temps est compté, mais sa course effrénée trouvera refuge vers la paix.
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Place à l’art !

Très souvent, on me pose la question: Devrait-on donner une place plus importante aux arts? Pourquoi?
La réponse est oui, bien sûr, et pour ce faire, les moyens ne sont pas inatteignables. Car contrairement à ce que pensent certaines personnes, ce domaine appartient à tous et ne devrait pas être réservé aux spécialistes.
Mais revenons au pourquoi?

Les arts visuels impliquent la question du regard. Différencier VOIR ET REGARDER (comme entendre/écouter) est un débat passionnant à lancer avec les enfants.
Regardez cette photo vue du ciel: rose, une forme arrondie, mais en regardant de plus près, ce sont des oiseaux, des millions de flamants roses sur la mer.
Les idées de voir et regarder peuvent aussi être mises en lien avec la lecture. Quand nous lisons un livre ou quand nous écoutons une histoire, nous voyons INTÉRIEUREMENT ce qui se déroule.

Ensuite, au-delà de ce que l’on peut décrire, l’image renvoie au monde du visible et à celui de l’invisible.

Je « vois » sur ce tableau des couleurs, des coups de couteau ou de brosse qui ont appliqué la couleur, mais l’œuvre exprime une force, une émotion, des sentiments non palpables. Que pense cette femme ? Qui regarde-t-elle? Où est-elle?
Tout comme je l’explique souvent aux enfants : la première fois que je rencontre une personne, je peux décrire son apparence mais je ne la connais pas encore…
Jean-Paul Riopelle disait que pour lui il n’y avait pas d’art abstrait. Derrière ses œuvres dites « abstraites » il y a une intention, une pensée…

L’art amène au partage. En regardant ensemble une œuvre, nous réagissons différemment, nous comprenons que chacun « voit » les choses différemment. Ainsi dans une classe, nous développons de l’empathie en acceptant ces différences. Cela nourrit des débats tout à fait intéressants dans lesquels même les plus timides prennent la parole.

Bien sûr, l’aspect culturel de l’art n’est pas négligeable. Une œuvre oblige à plonger dans le temps et l’espace: codes sociaux des vêtements, architectures, paysages, objets, …Tous les indices que nous cherchons avec les enfants  permettent un enrichissement culturel. Au-delà, le monde de l’art leur offre des points de repère dans l’histoire de l’humanité.

L’art enrichit l’imaginaire. C’est peut-être banal mais l’effet que produit une œuvre sur nous provoque toujours des pensées  inattendues. Pourquoi ? Parce qu’en chaque œuvre il y a un potentiel narratif. Et en chaque personne un vécu différent qui lui fait écho. C’est ce que je me suis amusée à démontrer dans mes livres en racontant des histoires dans des tableaux abstraits (Le petit canoë, La fête de Chapultepec…)

Dernier point et non des moindres, l’art est naturellement en  lien avec la littérature jeunesse. Cette littérature illustrée que les enfants côtoient depuis leur plus jeune âge reflète des techniques, des courants, des influences du monde de l’art. De plus, comme vous le savez, certains auteurs jeunesse (Anthony Browne, Stéphane Poulin, Claude Ponti…) font clairement allusion à des artistes célèbres. Sans compter les éditeurs qui proposent aujourd’hui des livres dont la puissance artistique et plastique en font de véritables œuvres d’art grâce à l’ingéniosité de la création papier (cf. Les livres pop-up des éditions Les Grandes Personnes par exemple).
Pour « lancer » la rentrée, je participerai au congrès qui aura lieu cette semaine à Laval, PEDAGOFEST. J’y donnerai deux ateliers autour du livre Riopelle l’artiste magicien et m’entretiendrai le 15 au midi littéraire en compagnie de Dominique Demers. Au plaisir de vous y rencontrer !