Des livres pour les petites mains

Toujours intéressant d’explorer les livres des tout-petits.  Et je suis souvent admirative du savoir-faire d’une histoire en si peu de mots, si peu de « moyens » techniques. Il faut que ce soit clair, que le tout-petit s’amuse à suivre ce qui s’y passe, qu’on le surprenne un peu. Il faut que « sa pensée se mette en route » comme le dit si bien la grande Jeanne Ashbé qui consacre sa vie à l’écriture des livres pour les petits et y réfléchit sans cesse. Je consacrerai d’ailleurs bientôt un article sur son travail. Il faut aussi que l’adulte s’y amuse avec l’enfants. En passant, si vous mettez la main sur ce livret gratuit publié à l’école des loisirs, Nourrissons les bébés, dévorez-y les mots d’Evelio Cabrejo Parra, psycholinguiste passionnant. Tous vos bons libraires doivent en avoir 🙂

J’ai posé mon choix sur trois genres différents, mais à chaque fois, ce que l’on retrouve et qui à mon sens est essentiel, c’est la façon dont les histoires engagent le corps et font intervenir les sens.

Commençons par le très réussi Que veux-tu, petite mouche? de Marianne Dubuc chez Album. Comme beaucoup d’enfants, ce petit chat, enthousiaste à faire voler son cerf-volant, ne regarde pas où il met les pieds mais, il écrase une mouche. Et comme beaucoup d’enfants, il s’intéresse aux insectes. Il va donc immédiatement lui porter secours. Il y a je crois, deux choses importantes dans cette histoire:
–  la tendre façon dont le chat, se rattrapant de sa maladresse, veut réanimer la mouche en l’incitant à marcher, à voler…
– et l’histoire des fourmis qui déplacent le cerf-volant au fil des pages, au point qu’on ne le voit plus du tout vers la fin.
Grâce à ce stratagème, Marianne Dubuc conclue habilement l’histoire puisqu’une fois la mouche envolée (grâce à un bisou), le chaton part vers la gauche de la page où, on le devine, est a été emporté le cerf-volant. Cerf-volant que l’on retrouve aussi en 4e de couverture.
Dans ce livre, il y a le jeu, l’action, la compassion et le cache-cache avec le cerf-volant. Bref, tout ce qu’adorent les enfants. Et tout cela est dit dans un trait tendre, comme Marianne Dubuc le maitrise si bien.

Avec Gouache, aux éditions Les 400 coups, nous sommes dans la créativité. Conçu par Sylvain et Philémon Bouton (respectivement 41 et 2 ans), deux lapins sont tout à la découverte de la peinture et du bonheur à explorer la matière. À partir des trois couleurs dites primaires, dans une gestuelle libre et exaltée, les deux comparses nagent littéralement dans leur nouvel univers. Ils produisent des mélanges improbables, des transparences qui ne sont pas sans rappeler une certaine Marcelle Ferron  (Cf. Les collines du fantômes, les 400 coups, Marie Bletton-Barguirdjian). Autre lien avec ce livre, ce besoin de couleur partout dans l’univers, jusqu’à la lune où les entraine leur exploration dans une fin rebondissante.
Préparez une multitude de feuilles blanches. Les enfants ne bouderont pas leur plaisir à peindre avec leurs doigts, des couteaux de plastique…

Dans ce dernier coup de coeur, je vous emmène dans l’univers de Malika Doray, avec Le grand voyage des petits souris, (2018) chez Loulou & Cie. Cette auteure reprend souvent le schéma du conte (Il était un souriceau…) qu’elle adapte vraiment bien aux tout-petits. Comprenez une « mini »quête (ici deux souriceaux qui veulent explorer le monde) et un élément perturbateur venant dénouer le récit. Ajoutez des rimes et vous aurez un texte très bien rythmé, proche de la comptine.
Les souris de Malika ont ce petit air spécial, coquin et malicieux avec leurs yeux tout ronds et leurs têtes qui penchent à droite, à gauche, comme des marionnettes. Dans cette histoire, l’autrice met en contraste les deux souriceaux partis voyager à dos de croco et l’autre qui préfère rester au chaud. Elle joue de ce contraste très clairement dans l’image puisque l’univers du souriceau resté à la maison est calme et épuré, tandis que celui des deux autres est chargé, agité et fourmillant de détails. Alors qu’on les croit à l’autre bout du monde, la fin créera une surprise rassurante. Les voilà réunis.
Remarquez au passage la fourmi très rigolote, figurante expressive de  l’histoire que le petit doigt du lecteur ne manquera pas de vous montrer.