Recommencer sa vie loin de chez soi…

La valise

Chris Naylor-Ballesteros
Editions Kaléidoscope

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Parce que les artistes ont, de tout temps, porté à plus ou moins fort degré, les enjeux sociaux de leur époque (cf. La liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, Guernica de Pablo Picasso, Campbell soup d’Andy Warhol), les textes de littérature jeunesse sont aussi traversés de ces préoccupations en mettant l’accent sur nos comportements d’humains. Dans la cour de récréation, les enfants connaissent déjà cela : la peur de l’étrange nouveau à l’école, la méfiance, ou pire l’indifférence, la moquerie. Ce sont des thèmes universels.

La subtilité est de mise pour que morale ne soit pas faite, mais plutôt inviter les jeunes lectrices et lecteurs à réfléchir avec humour ou tendresse. On aborde ces histoires par le cœur afin que s’inscrive, dès la toute petite enfance, la capacité à devenir emphatiques sans mièvrerie.
Sur le thème de «l’autre cet inconnu», souvenez de deux magnifiques albums de Catherine Pineur, Va-t’en, Alfred ! suivi de T’es là, Alfred ? (chez Pastel).
C’est aussi très réussi dans cet album, La valise  de Chris Taylor-Ballesteros (chez Kaléidoscope). « Un drôle d’animal arriva un jour couvert de poussière ». Cet étrange animal a fui à travers les montagnes. Il traîne avec lui une valise dans laquelle il dit avoir une tasse à thé, une chaise en bois, une cabane avec une petite cuisine. Cela soulève le doute chez les animaux qu’il rencontre.

Même si cela ne fait pas l’unanimité entre les animaux, le renard profite du sommeil de l’étrange animal pour forcer la valise. À l’intérieur, ils y découvriront une tasse cassée et une vieille photo où l’on voit une cabane, une table, une chaise et une tasse à thé…

Le dénouement sera inattendu et réconfortant.

L’intérêt de l’album est certainement de susciter le débat et les questions qu’il soulève autour du doute, de notre façon de regarder l’autre et de la suspicion. À l’inverse, la confiance de l’étranger qui s’endort et s’en remet aux autres, nous touche énormément et laisse à chacun le temps de réfléchir. 
Par une très belle métaphore visuelle, l’auteur réussit à faire comprendre que cet étranger porte dans sa valise bien plus que des objets…

Ce même auteur fera paraître cet Ce même auteur fera paraître cet automne, Elle et moi. Il aime décidément travailler sur notre besoin des autres pour vivre ou même survivre. « Un jour, une inconnue est arrivée sur mon rocher ».

Touchant personnage que ce petit scarabée capable de traverser des montagnes pour retrouver, son amie chenille, dont il ne sait pas qu’entre-temps elle s’est transformée en chrysalide, puis en papillon. Il finira par la reconnaître et aux retrouvailles, ils danseront avec la lune.

Dans ces deux albums, on retrouve le même esprit d’illustration : peu de couleurs, mais l’importance du contraste qui donne de la force aux propos et de l’efficacité dans la lecture d’image. Dans La valise, la touche de l’aquarelle est fluide tandis que dans Elle et moi, le traitement au pastel apporte un effet plus organique.

Par ailleurs, comment ne pas penser au célèbre album La Promesse de Jeanne Willis et Tony Ross (Gallimard Jeunesse) ? L’issue de l’histoire est certes bien plus cynique. Elle met en valeur l’ignorance (le têtard ne reconnaît pas sa belle perle noire alors qu’elle est devenue papillon) et le besoin vital de survivre, quitte à manger l’autre.

Commencer sa vie loin de chez soi, c’est faire fi de son passé ou bien le porter amoureusement. C’est aussi rencontrer les autres et se faire accepter.

Le voyage

J’aime l’idée du voyage. Cela implique immédiatement de porter son regard loin, au-delà du bout de notre nez. Voir plus loin. Devenir curieux. C’est ce jeu de regard que je vous propose en découvrant ce très bel album, Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

Les indices du début sont contradictoires: il y a d’abord cette page couverture douce et onirique  représentant le vol d’une baleine (grâce à des ballons jaunes et bleus) au-dessus de la terre, et cette ville reconnaissable entre toutes, Paris. Dans la baleine volante comme un zeppelin, on aperçoit un lion par le hublot. Et il y a les pages de garde nous amenant au ras du sol recouvert de feuilles, territoire de prédilection des petites bêtes. Puis la page titre avec ce personnage (un pélican?) annonçant le zoo. Le rêve est là, avant même de commencer le voyage. Intriguant.

Un voyage se prépare:  tandis qu’Hippolyte (l’hippo) vient s’assoir dans son vieux fauteuil, Léon (le lion) travaille sur la notion du temps et Sergent Poivre (la girafe) pense à son vieux rêve, celui de rencontrer un enfant. Quelle folie! Ils mettent pourtant tout en oeuvre pour le réaliser. Rien n’est laissé au hasard, comme le montrent les illustrations avec humour : plans, lunettes, livres, vivres…tandis que la baleine, Majortom se concentre sur l’itinéraire. D’autres amis de la savane assistent au départ, certains les accompagnent. Et c’est parti pour faire le tour de la terre et arriver à Paris.
Arrivés devant la grille du zoo, les quatre amis se donnent rendez-vous dans trois jours.

L’histoire fait entrer le lecteur dans un jeu entre liberté et emprisonnement. D’un côté et de l’autre des grilles des cages, on s’observe. C’est aussi le jeu des regards et des points de vue entre animaux et humains qui donne tout son sens à l’histoire.
Grâce à des détails précis, on reconnait vite nos amis parmi les animaux du zoo : fez rouge pour le lion, lunettes rouges pour la girafe… Dans un trait simple qui ne manque pas de détail et quelques pointes de couleurs qui donnent des points de repères au lecteur,  l’oeil se promène, comme aux aguets. Vous observerez aussi le jeu des motifs qui reviennent d’un personnage à l’autre. Quant au tapis de feuilles des pages de garde, il est bien celui qui tapisse les allées du zoo et lui donne un petit air rêveur. Magnifique travail de dessin et crayonné!

Et la rencontre avec les enfants, me direz-vous? Il s’agit plutôt d’une observation emphatique qui met en lumière la façon dont les enfants jouent, crient, s’émeuvent, pleurent, rient… Malgré un ton parfois moralisateur (« Les enfants ne cessent d’expérimenter. Ils veulent tout comprendre, tout essayer »), on ne peut s’empêcher d’adhérer à ce point de vue qui valorise ce que sont les enfants: des êtres dont les sens et les émotions en font des capteurs de sens, des capteurs de rêves.
Clairement, le voyage en valait la peine!

Le voyage, créé par Caroline Pellissier et Mathias Friman (Seuil jeunesse).

Voyage dans le Grand Nord

L’art et la littérature nous offrent des voyages inattendus, parfois risqués, mais souvent merveilleux. J’ai eu la chance de partir en voyage avec moi des enfants incroyables, aventureux, attentifs et talentueux. Ils avaient cinq ans, l’âge de l’étonnement et de la curiosité. Nous étions dans la classe et Riopelle nous proposait un voyage dans le Grand Nord.

Vous l’aurez compris, ce fut une exploration au coeur de l’univers de Jean Paul Riopelle et de son inspirante série des Icebergs. Pour rappel, voici l’Iceberg 3 (Galerie Simon Blais) représenté dans Riopelle l’artiste magicien (p.29).

À partir de cette oeuvre mais aussi de photos d’icebergs ou de la banquise, les enfants ont à leur tour peint leur iceberg. Les résultats sont si éblouissants que je ne peux m’empêcher de les partager. Ils ont saisi la notion d’espace, travaillé uniquement avec du noir et du blanc et sont allés jusqu’à raffiner leur représentation avec des filaments blancs, craquement des glaces qui s’entrechoquent.

Avant de tracer leur iceberg, nous avons réfléchi au point de vue. Le verra-t-on de haut, en vue aérienne, ou bien de face dans son gigantisme. Pas facile !  Jean Paul trompe un peu notre regard sur ces points de vue.
Puis il a fallu tracé la forme de cet iceberg avec un pinceau de peinture noire. Et laisser le blanc en « réserve » pour la glace. Tout cela était nouveau pour les enfants. Certains de leurs icebergs ressemblent à d’étranges grosses bêtes.

Quel cadeau quand on écrit des livres sur l’art de constater le prolongement qui peut en être fait. Car il ne s’agissait pas de « copier » Riopelle mais bien de s’en inspirer. À travers ce thème, c’est aussi toute l’approche sur le Grand Nord comprenant les modes de vie, la faune et l’art Inuit qui a été abordé.

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