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Le chant des loups

Nous avons cela en commun avec nos frères animaux : nous chantons. Avec des voix et des timbres différents, certes, mais comme eux nous communiquons en racontant des histoires. Le langage même est un chant, une musique. Nous chantons pour partager, raconter, émouvoir. Il est arrivé au cours de l’histoire et il arrive encore que certains fassent se taire les chants d’autres peuples. En étouffant ces chants, ce sont aussi les histoires de ces peuples qui disparaissent. Et l’imaginaire qu’elles portent. 


Dans Le chant des loups, Alice Liénard, accompagnée des merveilleuses illustrations de Marine Schneider, fait un récit allégorique montrant qu’il n’est pas de chant plus puissant qu’un autre. Que tous les chants sont importants pour se comprendre, à commencer par celui des loups. Car cette histoire se passe « au début du temps ».

« Lorsque les loups chantaient, la vie et la mort se souriaient ».
« Les loups », comprenez le temps de notre animalité, le temps du sauvage. Mais voici que les « Deux-Pattes » s’acharnent sur les loups car ils craignent leur pouvoir. « Alors, ils tuèrent encore et encore. Tant et si bien que les loups se cachèrent là où nul n’oserait aller les chercher : au fin fond d’une nuit sans lune. Et ils emmenèrent avec eux les histoires. »

Le chant des loups est le premier album d’Alice Liénard qui fait son entrée sur la scène de la littérature jeunesse comme autrice dans un duo magnifique avec Marine Schneider chez Albin Michel . Oui, un véritable duo où les mots poétiques et profonds ont pour écho des illustrations qui le sont tout autant. Car cette histoire de loups n’est ni un conte détourné ni une caricature de nos travers humains par le personnage si souvent repris. Il s’agit d’un conte avec ce qu’il comporte de merveilleux tout en jetant un regard sur l’humanité.

Dans ce monde assombri et soumis, par la terreur, à la loi du silence, le chant des loups a donc disparu. Et avec lui, les récits que le vent portait. Le silence, et puis l’oubli. C’est alors que les ours courageux mettent les Deux-Pattes au défi d’aller demander pardon aux loups.

Au milieu des cœurs terrifiés, une petite fille rompt le silence. Elle a le courage d’aller retrouver les loups. Accompagnée de Vieille ourse, Petite Fille s’est mise à chanter et les mélodies qui s’enchaînaient, parlaient de la vie, du vent, des émotions, de terre mouillée. Vieille Ourse et Petite fille traversent le temps et l’espace dans un voyage initiatique, à la rencontre des loups.
Ce qu’elle parvient à faire est certainement le point culminant de l’histoire : en chantant elle fait renaitre le rêve dans l’esprit des loups et l’on voit réapparaître une lune dans le fin fond de la nuit. Autrement dit, ces bêtes que l’on avait réduites au silence et qui vivaient sans espoir renouent avec le rêve et le désir de vivre. Elles absorbent aussi les mélodies des Deux-Pattes. Chacun s’apprivoise.

Alice Liénard est une conteuse. Son histoire touche à des notions universelles : le temps qui passe, la transmission, le cycle de la nature, notre rapport à l’animalité. On sent en elle l’importance des sens, et de notre capacité à humer « la terre mouillée et le sapin ».

Elle est accompagnée pour cela des illustrations de Marine Schneider qui par son magnifique bleu cobalt fait écho au conte de Chien bleu de Nadja, qui lui aussi parle de vie et de mort. Dans une lumière mystérieuse et moderne par ses contrastes, elle offre à chaque scène une forte dose d’expressivité : la silhouette des sapins, le mouvement des loups, le couple formé par Vieille Ourse et Petite-fille. Son traitement est original par l’importance qu’elle donne à tous les éléments organiques qu’elle entremêle aux animaux et aux humains. Tout se fond car nous ne faisons qu’un.
Nous vivons dans le même univers.

Grâce à Petite Fille « les cœurs des loups, des animaux et des Deux-Pattes battaient à l’unisson ». L’enfant est le chef d’orchestre de ce grand univers dont l’équilibre est si fragile. Souhaitons que dure à jamais cette paix. Souhaitons-nous aussi de garder précieusement toutes les histoires du monde. Elles sont vitales. Sans elles, l’imaginaire s’éteint.

Le chant des loups, Alice Liénard, illustré par Marine Schneider, aux éditions Albin Michel

Lire le manifeste On a tous besoin d’histoires