Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

Carmen et Tetti

Hasard des publications, je lis dans la même semaine deux livres dont les histoires sont liées à de grands artistes, mais avec deux approches très différentes. Il m’a paru intéressant de vous faire découvrir la façon dont ces deux histoires permettent à de jeunes lecteurs d’entrer dans l’univers d’un artiste. 
Il s’agit de Tetti, la sauterelle de Vincent de Caroline Lamarche et Pascal Lemaître aux éditions Pastel, et de Carmen et la maison sauvage de Susan Hugues et Marianne Ferrer aux éditions Mr. ED.

Aborder un artiste ou un courant artistique, en littérature jeunesse n’est jamais facile. Sans vouloir faire de la pédagogie pure, il y a tout de même une volonté de donner quelques informations en deçà d’une volonté pour l’auteur, de partager sa passion pour tel ou telle artiste. Il faut donc bien « distiller » quelques éléments qui aident les plus jeunes à entrer dans le domaine de la création. 

À moins que la petite histoire ne nous fasse faire un pas de côté pour aborder le travail d’un artiste, comme c’est le cas du texte à priori très décalé que propose Caroline Lamarche dans Tetti la sauterelle de Vincent. Un titre intriguant, vous l’avouerez, pour une histoire qui a la tournure d’un conte et que l’on croit un peu « tiré par les cheveux ». Pourtant un secret nous est révélé à la toute dernière page, un secret qui ancre l’histoire dans une réalité amusante confirmée par la science et décrite par l’artiste lui-même dans une lettre de 1889. Car oui, sauterelle il y a dans l’œuvre de Vincent…

Moins décalé et tout aussi intéressant, Carmen et la maison sauvage nous entraîne dans la construction de la célèbre Casa Batlló à Barcelone en 1904. Le génial Gaudi y déploie tout son talent et son originalité au service d’un lieu de vie familial où l’imagination est au pouvoir. Tout y est art. Des poignées de portes aux cheminées, des rampes d’escaliers aux balcons. Un univers foisonnant que Marianne Ferrer nous amène à bien ressentir dans sa propre liberté de création.

Vincent Van Gogh, Antoni Gaudi, deux artistes pour lesquels la nature est une inspiration à l’infini. Deux artistes d’une époque où les fondements de l’art sont remis en cause. On ne cherche plus à plaire à un certain public mais à exprimer sans complaisance la pensée et les émotions. 

Dans Tetti, nous suivons le destin de Vincent et celui d’une sauterelle qui n’a pas du tout l’intention de servir d’appât pour la pêche. En se rapprochant du peintre, cet adulte dont se moquent les enfants, elle pense trouver refuge pour ne pas être capturée.
Leur rencontre sera toute d’admiration. « Cette sauterelle est verte, …, d’un vert si vert qu’il est plus beau que le vert », dit Vincent. Tetti, elle, admirait la lumière du tableau. « Son paysage est plus beau que le paysage ».
Leurs vies seront courtes à tous deux. Celle de Tetti, fulgurante. Alors qu’elle sent sa fin arriver, elle profite du Mistral, ce vent qui rend fou, pour voler vers la toile de Vincent. Elle est prise « dans le merveilleux tombeau du vent » et vole, alors que « les sauterelles ne volent pas. En principe. »

« Vincent, j’arrive ! » crie-t-elle.

Quel album touchant, nous replaçant au cœur des émotions tourmentées de l’artiste qui se débat avec lui-même, avec les éléments, et cherche sans cesse le bon vert, le bon jaune…! 
Pascal Lemaitre exécute un travail magnifique dans un style façon BD, vif et singulier, situant parfois le lecteur au niveau même des herbes folles. Il parvient dans son trait vibrant à exprimer la fragilité des vies.
Il fait aussi référence à certaines toiles du peintre qu’il s’approprie pour mieux tisser son lien avec le texte.

L’histoire de Carmen est loin des fous de l’asile où logeait Vincent. Pourtant, son imagination donne à sa vie une saveur un peu folle. N’est-elle pas sans cesse accompagnée de Dragon, une salamandre géante ? Ou est-ce la grande forêt sauvage qui façonne sa tête ?
Quand l’architecte Antoni Gaudi vient rendre visite à la famille Batlló pour parler de la construction de leur nouvelle demeure à Barcelone, il est sensible à cette petite fille qui a peur de quitter sa forêt pour la grande ville. Il la comprend tant et si bien qu’il construira un toit en imitation d’écailles à la Casa Batlló, rappelant étrangement son Dragon. 

L’histoire, par l’intermédiaire de Carmen, permet au lecteur de prendre la mesure du génie de Gaudi et du fil conducteur de son travail : la place centrale de la nature où « il n’y a ni lignes, ni angles droits », l’importance du moindre détail et l’intégration d’ouvrages artisanaux (ferronnerie, verrerie, menuiserie…), la lumière de l’espace.

Marianne Ferrer donne vie aux émotions de Carmen en intégrant des éléments inspirés de l’architecture de Gaudi. Elle est parfaitement en symbiose avec son univers tout en souplesse, où le regard est mobile parce qu’il voyage d’un motif à l’autre, où le petit est grand et le grand peut être minuscule.
Marianne Ferrer et Gaudi, une rencontre inspirante pour montrer la puissance de l’imagination humaine. 

À propos de Vincent Van Gogh et d’Antoni Gaudi, deux albums de fictions habiles (et particulièrement originale dans le cas de Tetti) qui nous invitent à réfléchir à la façon dont l’art et l’humain sont intimement liés.

Tetti la sauterelle de Vincent sur le site de l’éditeur

Carmen et la maison sauvage sur le site de l’éditeur