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Je veux un chien

et peu importe lequel

Je veux un chien et peu importe lequel, de Kitty Crowther est une histoire drôle qui en cache une autre et puis une autre… En tout cas, ceux qui aiment les chiens vont l’adorer puisque Kitty, avec son immense talent d’observatrice et un trait qui n’appartient qu’à elle, nous sert un éventail comique et expressif de ces bêtes à poils longs ou à poils courts, grandes ou mini. 


Sous l’envie obsédante qu’a Millie de posséder un chien, se révèle un mal-être profond. Sous le rire, les larmes et la colère. Sous la bêtise des autres que l’on veut miroir de soi-même, un cœur humilié. Sous la tempête, un apaisement et une surprise de taille. 

J’espère vous avoir assez intrigué.e.s pour vous inciter à plonger dans cet album original par le traitement de son sujet et sa facture qui ose l’orange fluo. Du très bon Kitty Crowther !

Si Millie est un peu, carrément, passionnément, obsédée par les chiens, c’est parce que la pression des copines de la très chic école privée où elle va est intense. Pour être à la hauteur, il faut non seulement la tenue vestimentaire adéquate avec un gros nœud dans les cheveux, mais aussi un chien. Comme un code, pour être admise et acceptée dans le groupe.

Un chien « fort comme papa pour me protéger. Il s’appellera Albert, tout comme Papa ! », dit Millie. Ou « un chien à poil long qui te ressemble. Aussi gentil et adorable que toi. On l’appellera Dior », dit-elle encore à sa maman qui rit de ses moqueries. Mais maman dit non, non et non. Et papa, il n’est pas là…

Alors comment va-t-elle faire au « rassemblement prévu au Club des DOGS avec votre chien préféré dimanche » ? C’est l’impasse. Sans chien, elle ne peut faire partie du « select club». Sans chien, elle ne sera jamais des leurs.

L’illustration de Millie, tordue de colère et de chagrin dans son lit, dont les larmes coulent sous sa chevelure, est terrible et drôle en même temps. Kitty Crowther exprime avec justesse la façon dont les émotions dépassent le cœur de Millie. En même temps, elle arrive à dédramatiser l’instant en dessinant des chiens tous plus comiques les uns que les autres autour du lit, mais aussi des chiens coussin,  lampe, peluche…
La teinte orange fluo représente l’espace des émotions et des désirs de Millie. C’est un pluie de traits orange quand Millie dit « Je hais cette école ».

Ce paroxysme des émotions, la maman l’a sans doute bien senti ou observé chez sa fille puisqu’un matin, à la question récurrente « est-ce que je pourrais avoir un chien ? », elle répond « OUIiii !!! »

Toute à sa joie, Millie et sa maman vont dans un refuge. La fillette jette finalement son dévolu sur un petit chien au pelage moutonné et orange (un hasard, cette couleur ?). Il s’appellera PRINCE. 

Prince se laisse toiletter, brosser, sécher sans rien dire. Il est formidable et en plus Millie peut lui lire des tas d’histoires. Il semble adorer ça. « Ce chien n’est pas si mal après tout », pense la maman.

Pourtant, quand Millie se présente, confiante avec Prince, au club des Dogs, tout le monde se moque. Prince est traité de « bâtard ». Le rejet est encore plus grand, le désespoir, à son comble. Ce chien a eu tout l’effet inverse de ce qu’elle espérait. 

La colère de Millie se déplace alors de l’école et des filles snobs, vers Prince qu’elle rejette, comme elle-même l’a été. Et Prince s’en va, tête basse. 

Je ne sais pas pourquoi exactement, mais j’ai fait un lien avec Les malheurs de Sophie à ce moment de l’histoire. Est-ce l’insistance pour obtenir une chose puis la gâcher ensuite ? Ou les émotions en montagne russe ? Cette fenêtre de grande demeure, derrière laquelle Millie regarde la pluie tomber en se rendant compte de sa bêtise ? 

Millie fera cette fois un choix authentique, dicté par son cœur. Dans la nuit, elle retrouve Prince contre le vent et la pluie.

Mais alors que l’on pense l’histoire terminée et les choses revenues dans l’ordre, une surprise nous attend que je vous laisse déguster.

Quel album original, différent, intéressant et fascinant ! Vous l’aurez senti, on y traverse une panoplie d’émotions : bouderie, jalousie, moquerie, colère, tristesse, joie, rejet, blessure, humiliation, repentir, tendresse, confiance en soi.
Il y est aussi question de choix à assumer : le choix de mettre sa fille dans cette école, le choix de vouloir être reconnue auprès des autres, le choix de retrouver celui qu’elle a rejeté et, bien sûr, le choix d’assumer désormais sa place.

Le langage artistique de Kitty Crowther est aussi très fort. J’ai déjà évoqué l’utilisation de l’orange fluo relié à l’invisible (les émotions, le rêve). La franchise des couleurs évoque celles des peintres fauves (rouges forts, arbres aux troncs multicolores) et leurs lumières poétiques. Et puis il y a ce trait de Kitty Crowther, incisif, énergique, qui peut exprimer toutes les émotions vécues. Têtes et corps sont vraiment expressifs et j’irai jusqu’à dire « expressionnistes ». 

Prince est un rêve fluo devenu réalité.

Un grand plaisir à relire et relire cet album qui a beaucoup à livrer.

Je veux un chien et peu importe lequel, Kitty Crowther, éditions Pastel.